Une ville méditerranéenne par excellence | Alexandrie, Kom-el-Dikka, Cavafy, Bayram Tounsi, Mircy Aboul Abbas, Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   

Une ville méditerranéenne par excellence | Alexandrie, Kom-el-Dikka, Cavafy, Bayram Tounsi, Mircy Aboul Abbas, Youssef BazziQuand on est en Alexandrie, on découvre que tout ce qui est hors d’usage, hors service, tout ce qui est inutilisable ailleurs, dans le monde de la consommation, continue ici à vivre et à fonctionner, tout à fait comme les voitures et les machines de la Havane ou Cuba.
C’est de cette ancienneté présente que naît le lyrisme et la nostalgie qui donnent une valeur sentimentale et une vitalité supplémentaire aux choses et aux éléments. Et cela justifie la nostalgie, cette maladie chronique et douloureuse devenue synonyme de la ville. Elle pèse sur ses visiteurs dès l’arrivée. Elle torture ses habitants, et même ceux qui y débarquent momentanément venus de la campagne lorsqu’ils prennent conscience du passé glorieux qui les implique.
Cette désolation semble inhérente à tout : les conversations quotidiennes, les textes de la littérature, les anciens immeubles de luxe, le tramway, les esplanades qui dévoilent un charme révolu, la plage disparue pleine de souvenirs consacré par les films, les histoires d’amour et la joie estivale. On ne peut pas éviter cette langueur qui s’imbrique dans les monuments, dans l’espace et même dans la mer voisine.

La mutation d’Alexandrie
Le conducteur de taxi auquel j’ai demandé s’il était alexandrin commence à me relater les histoires du port et des raides allemandes lors de la deuxième guerre mondiale. Il me raconte le soldat anglais qu’il avait sauvé et qui lui avait offert une tablette de chocolat. Il me dit comment il a nagé à côté du roi Farouk sur la plage d’Alexandrie «qui était brillante comme l’or»…. Ah que «La belle mariée de la Méditerranée» me paraît vieillie! elle semble abandonnée malgré ses six millions d’habitants qui se lamentent sur le passé, lorsque leur ville était l’une des plus riche de la Méditerranée, un port actif et un centre commercial international.
Mustapha Safwan raconte: «la ville abritait (dans les années trente) plus de cent mille grecs, soixante mille italiens et cent mille ressortissants d’autres nationalités. C’était un espace fait de richesse, de luxe et d’aisance. Ses habitants ne dépassaient pas soixante milles, et même s’ils n’étaient pas tous riches, l’impression générale qui émanait de la ville était la prospérité».
Plus je tente d’examiner le présent, plus le passé me saisit. Cette condition sine-qua-non me désarme, et me pousse à collecter ces histoires, à commencer par le flot de souvenirs de Mustapha Safwan:
«De partout, on trouvait des concerts de musique classique le dimanche dans les casinos au bord de la mer ou dans les jardins publics. (…) les femmes avaient leurs sociétés, et étaient très riches et très élégantes. Chacune avait sa journée pour recevoir chez elle. Elles invitaient parfois un danseur ou une danseuse. Dans les grands casinos de réputation, comme San Stefano, il y avait une plage réservée aux femmes». Safwan se souvient aussi que « le roi et la cour ainsi que la bourgeoisie nantie et l’élite intellectuelle se déplaçaient en été vers Alexandrie. Pendant cette saison, elle devenait la capitale» Puis il ajoute: «Nous n’aimons pas les occupants. Les anglais ont causé beaucoup de destruction et ils avaient commis des crimes, mais ils nous ont laissé l’idée de la constitution. Les Français étaient pire, mais ils nous ont légué la culture».

L’écrivain Youssef Jazayrly raconte aussi ses souvenirs: «parmi les fêtes du printemps, il y avait celle de la nuit du premier mai célébrée par les grecs d’Alexandrie. On peut nommer cette manifestation la fête des fleurs. Ces nuits pleines de joie et de musique duraient une semaine entière à la fin du mois d’avril. Le soir du 30 avril, les marchands de fleurs se dirigeaient vers la rive droite du lac Mahmoudieh. Ils stationnaient partout entre la rue Ragheb et le début du quartier Mouharam Bey. Ils arrangeaient les fleurs et les tulipes dans des bouquets magnifiques ou en faisaient des colliers de trente à quarante centimètre de longueur». Au coucher du soleil, arrivaient aussi de multiples vendeurs de méchouis qui préparaient sur place les poulets, les pigeons, les tripes farcies de viande. Ils étaient tous grecs, chefs cuisiniers de réputation; et ils préparaient ces mets épicés de poivre noir sur des barbecues munis d’aiguilles qui tournaient régulièrement et lentement sur la braise du charbon. Puis arrivaient les cortèges joyeux des hommes, des femmes et des enfants grecs qui chantaient, accompagnés de musiciens qui jouaient les plus belles chansons de danses grecques en tournant la manivelle de leurs orgues de barbarie. Derrière eux, le grand tambour muni de cymbales donnait le rythme de la danse (…) A la fin de cette nuit du premier mai, les fêtards commençaient à quitter le lieu portant chacun autour du cou un collier de fleurs, en entonnant des chansons. Le matin du premier mai les égyptiens pouvaient reconnaître les grecs au cordons de fleurs qui ornaient les portes de leurs logis».
Il paraît qu’Alexandrie a toujours été une ville égyptienne et grecque en même temps. Lorsque Alexandre le Grand l’avait bâtie, il la voulait différente des autres villes d’Egypte. D’ailleurs, elle est la seule qui tourne le dos au Nil pour se diriger vers la Méditerranée, embrassant ses rives éloignées du regard.
La ville hellénistique, puis romaine, peuplée par plus de soixante mille habitants à l’époque de sa grande bibliothèque, comme sous le règne de Cléopâtre, n’abritait à l’arrivée de Napoléon au début du XIXºs que huit milles habitants. Dans leur projet de modernisation durant la «Nahda», la renaissance promue par Mohamed Ali, les modernisateurs avaient voulu faire de l’Egypte une partie de l’Europe. Alexandrie redevenait donc une ville méditerranéenne, européenne, arabe, musulmane, chrétienne et juive. Elle recevait les bateaux, les marchandises et les bourses du monde entier. Elle avait à son effectif plus de 60% de l’ensemble de l’activité économique de l’Egypte, rivalisant ainsi avec Istanbul, Marseille et Naples. Elle était devenue le point de mire des émigrants méditerranéens –en majorité grecs-, au même titre que New York à l’époque. La gloire de l’Alexandrie moderne durera ainsi tout un siècle avant que ne survinrent deux coups successifs: la révolution de 1952 et la guerre de 1956 (après les décrets de nationalisation globale). La ville cosmopolite par excellence devait ainsi abandonner sa spécificité, fermer ses portails maritimes et se diriger vers l’intérieur, vers le pays du Nil seulement.

Je découvre le «Marché Français» à travers l’histoire racontée par Ibrahim AbdelAziz, alias Ibrahim Jaboura: «Je suis là depuis mon enfance, et me rappelle que chaque quartier avait son marché de légumes et de fruits: à Minchya, à côté de l’immeuble Kosterika, au quartier des parfumeurs, à Bab Omar pacha et Sidi Jaber… On pouvait y aller ou commander par téléphone. Le «Marché Français» a été inauguré vers 1875, et tous les ressortissants étrangers y avaient installé leurs commerces. C’était un véritable festival, et on pouvait sentir le parfum partout grâce aux femmes qui y faisaient leurs courses (les femmes étrangères bien sûr, car pour les égyptiens, c’était la besogne des hommes). L’époque dont je parle date des années cinquante. A côté de chez nous, il y avait une rue pleine de bars et de restaurants ouverts toute la nuit. C’était la rue de Crète, célèbre pour ses mezzés préparés par les traiteurs à base de langoustes, de «khtinias», de «retzas», de crevettes et de cailles. Tous les immeubles situés à proximité étaient habités par des étrangers. Moi je vivais ici, dans le «nombril de la ville» comme on dit. Mes amis étaient un mélange de toutes les nationalités, et les clubs que nous fréquentions étaient italiens et arabes. Nous étions donc une production hybride de ce mélange de moeurs et de traditions qui nous a marqués. Le commerce, nous l’avons appris des juifs et des arméniens! Le tramway était comme un casino et le trajet une promenade tant les passagers étaient élégants. Tout a changé bien sûr quand les campagnards sont venus très nombreux ». Et Ibrahim de continuer: «On avait même une bibliothèque qui vendait des livres étrangers à l’intérieur du marché. Tu peux imaginer comment c’était: des voitures de luxe, des dames, de vraies dames. Les étrangers n’étaient pas mauvais avec nous, au contraire, leur départ nous a porté un coup irrémédiable».
Le Marché Français est devenu aujourd’hui un simple marché de légumes dans un quartier pauvre. Car la ville dont sont partis ceux qui lui avaient donné son cosmopolitisme, son charme et sa grandeur allait être envahie par les vagues d’émigration venues de la campagne. Les nouveaux habitants originaires du sud, du pays de la Nubie ne tardèrent pas à modifier son aspect urbain et à altérer son âme pour en faire une ville anarchique comme celles qui prolifèrent partout dans le pays. Alexandrie est devenue aujourd’hui une ville désordonnée, malgré ses immeubles de styles victorien, colonial, italien, français, grec, islamique et populaire ; malgré ses quartiers élégants et ses grandes esplanades inspirées du plan Haussman. Partout où l’on va on y trouve les marchands ambulants, les kiosques où s’entassent les cages de lapins, d’oies et de pigeons, et les étalages de fortune qui encombrent les trottoirs. Entre la station al-Raml, la place Sa’ad Zaghloul et l’esplanade de Mohamad Ali, se trouve le centre historique d’Alexandrie deux fois plus grand que le centre ville de Beyrouth. Cette esplanade n’a pas changé. On dirait qu’elle avait échappé au passage du temps, mais la population n’est plus la même. Les nouveaux habitants de la ville n’ont rien à voir avec les fonctions pour lesquelles la ville a été planifiée, ni avec sa culture et ses traditions, d’où l’impression étrange de rupture et de décalage entre cette ville riche et ses habitants campagnards privés d’instruction et de savoir-faire.
On peut dire que «la tendance» socialiste, et «le goût» de l’idéologie nationaliste instaurés depuis le début des années soixante, et renforcés depuis par la corruption bureaucratique et financière qui ont imposé à la ville une esthétique de la laideur dépouillée et bon marché. La laideur, l’envahissement rurale, le désordre, la main mise de l’Etat, la nationalisation et l’isolement du monde méditerranéen, tout cela a porté un coup mortel à la ville qui a sombrée pendant les quatre dernières décades dans l’oubli et l’abandon.
L’élément déterminant de cette détérioration fut l’absence de conseil municipal. Avant la révolution, la municipalité d’Alexandrie imposait une taxe de 2 à 2,5% sur l’habitation utilisée pour l’amélioration de la ville. Après la révolution, cette taxe est allée directement à la caisse centrale de l’Etat, ce qui a privé Alexandrie de maintenance. Pire encore, depuis la révolution de 1952, on a interdit l’augmentation des loyers, ce qui explique la destruction lente et tragique de la ville pendant 50 ans.
Le changement démographique a joué son rôle dans la mutation culturelle et sociale de la ville aussi. Salwa Rachad se rappelle qu’«il y avait toujours dans les maisons un piano qui occupait un coin du salon. Chez nous le piano appartenait à ma grand-mère paternelle Aïcha. Je me rappelle que la tante de ma mère, Sa’dyia nous jouait l’hymne de la paix républicaine, les chansons turques et arabes, et les morceaux de musique classique».
Maintenant, le climat culturel dans les maisons et dans les rues est devenu plutôt «coranique» comme partout dans les ville arabes depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Dans les taxis, on n’entend que les cassettes diffusant des hymnes religieux. Le phénomène des «Zawias » qui remplacent les mosquées se propage aussi. Il s’agit d’un petit vestibule construit illégalement et n’importe comment dans les coins des rues et entre les immeubles. Quant aux bars et aux tavernes, ils ont été fermés ou transformés en lieux arabo-musulmans. L’histoire du « Bar al Watanya » est éloquente. Ce bar a été construit dans les années vingt. L’écrivain Ala’a Khaled raconte: «Pendant des années, ce café-bar était une seconde maison pour nous. On y allait chaque nuit attirés par ce sentiment de vitalité heureuse qui y régnait. Il dominait deux angles de la rue et partageait le même passage avec un autre café célèbre, le «Café du Commerce». Sur chaque angle il y avait deux grands portails, en plus de huit autres portes toujours ouvertes. La communication avec la rue était donc transparente, claire, jamais clandestine. Le bar avait un comptoir vaste et beaucoup de piliers carrés couverts de miroirs qui mettent les gens et le lieu dans un mouvement perpétuel. Ces piliers donnaient au bar des angles supplémentaires qui cachaient certains coins et en dévoilaient d’autres. Le bar attirait un mélange de clients, mais la majorité était composée de gens simples, d’artisans, de mécaniciens, de vendeurs de légumes, de menuisiers… Ainsi, avec la fin de la journée de travail commençait la vie du bar. Nous, on était les intellectuels: des artistes plasticiens et des poètes à la recherche de cet instant d’illumination que confère le boisson et qui ne trouve son contexte que devant les bouteilles vertes vides.»

Une ville méditerranéenne par excellence | Alexandrie, Kom-el-Dikka, Cavafy, Bayram Tounsi, Mircy Aboul Abbas, Youssef BazziKhaled ajoute: «Vers le milieu des années quatre-vingt-dix, le bar est devenu un café. Le propriétaire était parti à la Mecque faire son pèlerinage et il est revenu avec la détermination de changer la fonction du lieu. Finie l’époque des discussions profondes, des réjouissances exubérantes, des chansons collectives…».

Dans le même contexte, j’ai demandé à Sahar Hammoud, professeur de littérature anglaise son opinion sur la disparition d’une grande partie de la fameuse plage sableuse d’Alexandrie. Sans hésiter elle me répond: «Depuis 20 ans, j’ai arrêté d’aller sur la plage parce qu’elle a été envahie par la foule de nouveaux venus pauvres et conservateurs qui nagent avec leurs jillabas ou leurs robes épaisses «décentes». Puisque je ne peux plus y nager en maillot de bain, je ne trouve pas d’objection à ce que cette plage soit complètement annulée».
Les noms des hôtels ont été aussi modifiés, et pour les mêmes raisons: Hôtel de la Mecque, Hôtel du Haram remplacent le Beaurivage, et le San Stephano récemment détruit. Hala Halim raconte: «le 9 janvier 1999, les bulldozers détruisirent ce qui restait du pavillon ouest de l’hôtel. Ainsi, le plus ancien et le plus beau des hôtels d’Alexandrie est devenu une ruine. Cet hôtel a été inauguré pendant le règne du khédive Taoufik, le 26 juin 1886. Il était muni de petits balcons finement décorés, de terrains de tennis et un kiosque pour la musique. Selon un livre allemand publié en 1900, San Stephano était le meilleur endroit pour les cures et la convalescence. Il était fréquenté aussi par les gens qui travaillaient aux Indes, ou par ceux qui partaient en Europe après un séjour de travail dans les régions chaudes de l’Egypte».

La détérioration urbaine, démographique, économique et culturelle est plus apparente quand on examine le mode de vie des alexandrins devenus marginaux dans leur propre ville. Quand les riches égyptiens et les ressortissants étrangers ont quitté la ville emportant avec eux leurs capitaux, et que la ville et le port ont été privés de leurs ressources, les quartiers populaires et les banlieux ont eu une série de problèmes. Non seulement ils étaient envahis par les vagues de migration de fortune, mais ils avaient aussi perdu leurs fonctions, leurs métiers et leurs capacités d’évoluer. Le quartier Kom-el-Dikka était habité dans la première moitié du XXième siècle par les paysans venus à la recherche de travail dans cette ville florissante, et par les nubiens qui avaient déserté leur région suite à la construction de la première puis de la deuxième partie du barrage d’Aswan destiné à réduire les dégâts des inondations du Nil. Il y avait aussi les grecs de la classe moyenne résidant dans la ville et les alexandrins qui ont choisi ce quartier pour sa situation au cœur de la ville et ses loyers modérés. La proximité de ce quartier des quartiers riches où s’élevaient les palais et les villas des pachas qui géraient les capitaux égyptiens et étrangers, a fait de Kom-el-Dikka un quartier de service qui offrait la main d’œuvre nécessaire pour les travaux ménagers dans les résidences et les banques voisines. Ce quartier abritait aussi les manufactures et les ateliers de menuisiers, de forgerons et de mécaniciens de voitures. Le bruit des machines et des scies de bois avaient donné au quartier son rythme et son animation qui ne s’arrêtait pas de jour comme de nuit. C’est là que s’affirmait l’harmonie entre les classes et les ethnies différentes; c’est là que s’est formée cette éthique de l’âme populaire pleine de spiritualité et de révolte qui avaient marqué Sayed Darwich. Par signe de reconnaissance à ce chanteur musicien qui avait vécu à Kom-el-Dikka, ses photos se trouvent accrochées partout dans les vitrines des ateliers et des boutiques, sur les murs des cafés et des salons de coiffure.
Kom-el-Dikka continue à conserver son aspect initial et sa structure, mais il semble aujourd’hui isolé, appauvri, presque humilié par le chômage non déclaré qui y sévit.

Un renouveau pour la ville?
Alexandrie qui a souffert de cette longue négligence semble redevenir aujourd’hui le point de mire des média, des associations culturelles internationales, de l’Etat qui lui accorde plus d’intérêt au niveau politique, culturel et touristique, et même de l’Europe qui multiplie ses initiatives. S’agit-il là d’un regain de faveur pour re-créer la ville? Ce «Recreating» est le titre du colloque international de trois jours qui a eu lieu à la nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie pendant mon séjour. L’état qui a probablement usé toutes les ressources de la période nationalo-arabe ou arabo-musulmane sous le règne de Nasser et de Sadate semble aujourd’hui chercher à modifier ou à remoduler son image idéologiquement et culturellement, surtout après la crise causée par le phénomène de l’intégrisme religieux et de la violence. Cette volonté a trouvé une issue dans l’idée de «la Méditerranée » qui convient tout à fait au statut d’Alexandrie. En insistant sur la dimension méditerranéenne de l’Egypte, un responsable du Ministère des Affaires étrangères égyptienne a déclaré en 1995 dans le quotidien al Joumhouriah du 6/4/1995: «L’Egypte avant la conquête arabe était un Etat purement méditerranéen. Mais après, une nouvelle identité égyptienne, arabe et musulmane avait été imposée. Mais l’appartenance méditerranéenne commence à réapparaître dans la mentalité égyptienne».
Ce nouveau discours officiel qui cherche la pluralité, qui admet l’influence francophone et le dialogue avec l’Europe, qui met en valeur les avantages de l’apprentissage des langues étrangères et la promotion des idées de tolérance et d’ouverture, pourrait être décalé pour le Caire, capitale de l’intérieur, mais il est en fin de compte facilement admissible dans la ville méditerranéen torturée par la nostalgie de son passé.
Le paradoxe réside pourtant dans le fait que ce même Etat qui a systématiquement détruit tout cosmopolitisme, fictif ou réel, vécu ou pensé, commence maintenant à l’évoquer avec insistance, à l’adopter et même à l’inventer virtuellement pour l’adapter à l’espace et au temps présent. Il le fait en empruntant à l’histoire et au passé leurs images et leurs vestiges, alors que le lieu semble étouffer sous le poids des cinq millions campagnards (sur le total de six millions d’habitants) nés en Alexandrie et qui la considèrent comme une ville purement égyptienne, purement arabo- musulmane. L’actuelle Alexandrie avec sa société équivoque au niveau des classes et de l’identité, ne pourra plus recréer son passé révolu. Elle ressemble aujourd’hui à n’importe quelle autre ville secondaire, et même au Caire qui a pourtant son humeur spécifique.
L’état, représenté par la politique du Maire d’Alexandrie, le Colonel Mahjoub, fait un grand effort pour embellir la façade de la ville par des fresques ou par des œuvres d’art érigés au milieu des esplanades. Le nettoyage de la ville a été accordé à une entreprise étrangère. Dans le même effort, l’Etat a poussé quelques entrepreneurs et quelques notables de la ville à financer des projets d’utilité publique comme la création de nouvelles voies de circulation, l’aménagement des trottoirs et des jardins, ainsi que des projets de restauration. De son côté, le Ministère de la Culture a contribué au projet par la création de plusieurs musées (d’archéologie, de sciences maritimes, et d’éducation culturelle). Il a transformé le Club Mohamad Ali en un palais de culture qui donne beaucoup de spectacles de musique et des conférences. Quant au théâtre Sayed Darwich, il a été restauré et consacré aux spectacles d’opéras !
L’état a donné aussi une plus grande liberté aux centres culturels étrangers comme le CCF, le Goethe Institut. Celui des suédois est considéré l’un des plus actifs depuis que le Suède a adopté la politique de promotion du « dialogue de civilisations» entre le Nord et le sud, l’Islam et l’Occident, l’Europe et les Arabes. Il y a aussi le Centre Culturel Grec assez actif, et celui des italiens toujours présent dans le paysage culturel. Un événement significatif, le soutien de l’Etat et l’intérêt accordé officiellement et dans les medias aux fouilles archéologiques entamées par la mission française dirigée par Jean Yves Empereur qui a fait ressurgir du fond du port historique les vestiges polémiques et ceux de la ville et des palais de Cléopâtre. Cette découverte a remis en valeur l’image de l’Alexandrie hellénistique, et a redonné vie à l’imaginaire poétique consacré par Cavafy dans tous ses poèmes.

L’élément concret qui résume toute cette orientation a été la remise en fonction de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie qui groupait les livres, les cultures et les langues du monde antique. Ce projet a eu lieu grâce à une coopération internationale et arabe qui a permis la réalisation d’un chef d’œuvre architectural apte à promouvoir le tourisme culturel. Pendant les trois jours que j’ai consacré à la visite de cette Bibliothèque, de nombreux cars n’ont pas cessé de transporter les touristes avec leurs appareils photos et leurs caméscopes. Ceux qui entraient par l’arrière porte peuvent admirer la gigantesque statue pharaonique qui orne la cours, alors que la porte maritime semble dominée par le buste d’Alexandre le Grand. Quant à l’esplanade de la bibliothèque, elle est devenue un lieu de promenade et de rencontre entre les jeunes des deux sexes.
Ismaël Serragedin, le directeur de la Bibliothèque nous exposa le rôle joué par le lieu en disant: «ce n’est pas un simple bâtiment, ni une bibliothèque ordinaire. Elle contient à l’intérieur sept musées : romain, grec, islamique et pharaonique ; un musée maritime, un musée d’architecture, et le musée du cinéaste Chadi Abdessalam. On y trouve aussi un planétarium et sept centres de recherche, ainsi qu’un département consacré aux recherches sur les manuscrits, un archive des manuscrits, un département artistique, et un orchestre lié directement à la bibliothèque. La bibliothèque aura ainsi une saison permanente de théâtre, de cinéma et d’expositions.
Pourtant, «la Bibliothèque n’est pas dotée d’une baguette magique», nous dit Sahar Hamoudeh qui travaille dans le centre de recherches d’Alexandrie et de la Méditerranée lié à la Bibliothèque. «Nous avons aussi besoin de l’université, de la société civile et des intellectuels. Certains disent qu’il s’agit là d’un simple projet touristique ! Pourquoi pas si cela encourage le tourisme dans la ville et crée de nouveaux emplois. Il n’y a pas de mal à voir les congrès, les expositions et les spectacles dans une ville morte depuis 50 ans ! Le but -ajoute-elle- est de faire revivre la ville, ce qui veut dire réanimer les valeurs du pluralisme, de la tolérance, du progrès, et de l’ouverture. Oui, la municipalité embellit et décore la façade de la ville, mais ce n’est qu’un pas vers la transformation du cœur de la ville et la réanimation de ses parties»
A propos de l’influence de la bibliothèque sur la vie quotidienne de la ville, Sahar Hamoudeh explique: « Quand les étudiants franchissent le pas de la Bibliothèque, ils apprennent le bon goût et la bonne conduite. Ils le font sans aucune intervention de notre part. Ceci les aide à apprendre les règles de bienséance et du raffinement, ainsi que le respect des rites, de la hiérarchie et de l’ordre. Ceci est aussi important pour les habitants de la ville et pour la nouvelle génération que la lecture, la recherche et l’étude ».
Dans le colloque tenu à la bibliothèque, 28 chercheurs et écrivains de nationalités différentes dont Mustapha Abadi, Jean Yves Empereur, Eduard el-Kharrat, Ibrahim Abdelmajid, Paul Balta, Robert Solé, Georges Moustaki et Youssef Chahine ont débattu de la question du cosmopolitisme dans les archives, la littérature, la biographie et l’architecture. Leur ton est toujours celui du passé qui s’interroge sur l’avenir. Nous avons constaté pendant les séances que la moyenne d’âge était de 50 ans!

Une ville méditerranéenne par excellence | Alexandrie, Kom-el-Dikka, Cavafy, Bayram Tounsi, Mircy Aboul Abbas, Youssef BazziEn plus de la nouvelle Bibliothèque, si on arrive à «faire revivre le phare d’Alexandrie», qui fait partie elle aussi des sept merveilles du monde, l’archéologie héllénistico-romaine serait un moyen pour renouveler l’identité moderne de l’Etat égyptien qui se contente normalement de faire la liaison entre le très archaïque pharaonisme, et l’islamisme arabe très présent dans tous les aspects de la vie quotidienne. Cette « ouverture » politique et culturelle vers la Méditerranée se manifeste aussi dans la liberté exceptionnelle dont jouissent les centres culturels indépendants et privés dont «l’Atelier», et «Le Garage» lié aux Jésuites, et qui a constitué dans les dernières années le noyau d’une nouvelle vague artistique promue par les jeunes dans le domaine du video-art, du cinéma, de la photographie, du théâtre expérimental, de la performance, des installations et de la musique.
Le Centre Culturel des Jésuites remonte à la période qui précède les années cinquante, quand il était doté d’un Ciné-Club. Puis il s’est arrêté pendant la période nassériste pour reprendre ses activités en 2000. Il est devenu aujourd’hui un centre de formation et un atelier pour apprendre et pratiquer la musique (en collaboration avec le Centre Allemand pour la Musique), le cinéma (le groupe du cinémathèque dirigé par Islam Azazi) et du théâtre (en collaboration avec le Centre Culturel Suédois). La mission Jésuite possède aussi une bibliothèque ouverte au public qui remonte à plus de cent ans. Elle contient des livres de référence pour les étudiants de l’Université d’Alexandrie dans le domaine de l’architecture, de la philosophie et de la théologie. Le phénomène le plus important chez eux est le «Garage» qui reçoit les spectacles de théâtre et de danse de tout l’Egypte, mais aussi de l’extérieur grâce à un réseau de relations et de coopération avec les centres culturels privés et publics. «Le Garage» produit aussi des spectacles locaux.
Le père Fayez, directeur du Centre, commentant cet intérêt nouveau accordé à la ville et sa «résurrection» me dit:
«Il y a cinq ans, l’état de la culture était terrible, et la vie publique très stagnante. Maintenant, on assiste à un “boom” mais dans les apparences seulement. Et puis nous avons ce nouveau «prestige» qu’est la bibliothèque. Le panorama de la ville est devenu certes plus beau, mais nous devons nous interroger sur le contenu aussi. Actuellement, l’argent existe et les programmes sont multiples, mais le problème réside dans la carence de vision qui émane des besoins de la ville elle même. Je suis certain que ces apparences, et cette Bibliothèque ne proviennent pas d’une nécessité locale, mais d’un besoin extérieur compatible avec le désir politique de l’Etat et de ses intérêts».
Ce point de vue trouve sa traduction dans le lieu que nous observons à notre sortie : une salle ouverte au public qui offre le service d’internet presque gratuitement. Un jardin qui semble un lieu libre ouvert aux étudiants et aux jeunes, avec un petit café à l’occidental devenu le lieu de rencontre des jeunes puisqu’on y fait des spectacles musicaux et des lectures poétiques. Il y a une vitalité et une intimité qui donnent à ce lieu situé dans les quartiers intérieurs de la ville une animation exceptionnelle parce qu’il offre aux étudiants universitaires ce que l’Université elle même ne donne pas. A notre avis, il s’agit là d’un «savoir-faire» propre aux Jésuites, si on peut le dire de cette façon.

En tout cas, cette objection exprimée par Père Fayez contre la politique culturelle qui trace l’avenir d’Alexandrie, on la retrouve aussi chez les artistes de la nouvelle génération.
Imad Mabrouk, un jeune cinéaste que je rencontre dans le café-bar-bistrot dit: «Il y a un rejet de l’idée d’embellissement et de décoration en cours. Ils tentent d’entraîner la ville dans une autre direction et la figer dans un seul sens: faire d’elle une ville des souvenirs. Ils vivent dans l’obsession de ce qu’était la ville au passé sans réfléchir à ce qu’elle est actuellement, ou ce qu’elle sera à l’avenir. C’est une chose si étrange!». A propos de la mutation de la ville Mabrouk dit: «Le cosmopolitisme était l’aspect de l’avant révolution, avant ma naissance. Maintenant, on dirait qu’il domine un cosmopolitisme égyptien qui groupe les expatriés venus des quatre coins de l’Egypte seulement. L’histoire est donc différente, et la ville est devenue un groupement de lieux hétéroclites. Puis la culture du passé était méditerranéenne, elle est maintenant une culture purement égyptienne. (…) C’était la ville des palais et de l’aristocratie, elle ouvrait ses bras aux intellectuels aussi. Mais depuis les années soixante, avec l’apparition des riches tirant leur privilège du pouvoir, puis des riches de l’époque de l’ouverture des années 70, les intellectuels avaient perdu leur rôle et devenaient marginaux ». Puis Imad Mabrouk constate: «personnellement j’ai un problème, car je ne connais pas une nouvelle description compatible avec la ville actuelle. Mon premier film était plein de nostalgie de l’Alexandrie du passé. Je ne sais pas comment traiter le présent. Je cherche toujours les gens et la ville sans pouvoir les trouver. Je ne crois pas qu’Alexandrie était meilleure dans l’absolu, mais je suis certain qu’il y avait en elle un mélange social et culturel qui rendait la relation entre les gens et l’espace très intime». Et il ajoute avec regret: «Mon Alexandrie à moi est cet espace qui s’étend entre al-Minchya et la station de Raml, plus spécialement ici, entre Elite et le Bistrot, le théâtre de Sayed Darwich et le Club Mohamad Ali. Cette partie est mon identité et le prolongement de ma mémoire. Je n’exagère pas quand je dis que les jeunes de la nouvelle génération bougent dans un état de perte. Ils déambulent et se détachent de leur espace. Pourtant, -il reprend-, la spécificité alexandrine existe. Par exemple, l’intégrisme religieux y est moins fort que dans les autres villes. Elle continue à offrir à ses habitants la chance d’une vie paisible et calme. Bref, je ne pense pas que le cosmopolitisme que le discours culturel officiel tente de retrouver, d’adopter et d’introduire dans le tissus culturel de l’image de l’Egypte pourrait réussir ni en Alexandrie, ni dans une autre ville égyptienne, car c’est tout simplement un cosmopolitisme touristique».
Contrairement à Imad Mabrouk, Kamal Tazi (ingénieur civil diplômé en 2003) semble enthousiaste pour les projets de rénovation introduits dans la vie de la ville. Il dit : « Avec le nouveau maire de la ville, tous les projets d’embellissement et de rénovation, toutes les opérations de restauration et d’organisation sont une tentative pour compenser ce qui manquait à la ville depuis plusieurs décades, et c’est une chose très demandée. Ce projet a donné un souffle nouveau à la ville. Il semble aujourd’hui que le goût et le sens de l’esthétique renaissent après des dizaines d’années de désordre. Le sens civil s’est amélioré et le désir de retrouver les avantages méditerranéennes en architecture doit certainement faire évoluer les choses». Tazi se définit comme un citoyen très attaché à sa ville. «Il y a ce genre d’attachement fanatique à la ville ici. Mais nous avons aussi la mer et le désir de voyager et de voir les horizons. Les communautés égyptiennes en Grèce, en Italie et aux Etats-Unies sont généralement des alexandrins».
Malgré cet optimisme, Tazi admet que les objections sur les mutations et les grands projets urbains sont fondés et légitimes: «La Bibliothèque d’Alexandrie semble jusqu’à aujourd’hui un corps étranger par rapport à la ville. Malgré ma joie d’ingénieur à voir le projet de la corniche se réaliser pour résoudre les problèmes de circulation, je trouve que le prix payé a été trop élevé: annuler la plage est une chose irréparable».

Ramez Faraj qui travaille dans le centre de recherche d’Alexandrie et de la Méditerranée trouve que c’est à la ville elle-même qu’incombe le devoir de réaliser ce rêve ancien qui date de l’époque des khédives et sans cesse renouvelé «le rêve de transformer l’Egypte en une partie de l’Europe». Il dit cela avec un sérieux mêlé d’ironie comme pour critiquer le ton des gens de l’ancienne génération. «C’est l’attachement de ceux qui ont dépassé 60 ans à l’Alexandrie des années cinquante. Ils se replient sur eux même répétant le même discours. Ce sont les descendants des riches, et ils ont transformé leurs rêves en un paradis perdu, une sorte d’âge d’or légendaire».
Ramez se considère lui même comme faisant partie de la nouvelle élite «qui n’est ni riche, ni snob»: «on vient dans le café du Commerce parce qu’il est à l’opposé de la tendance de consommation courante: il n’offre pas de Nescafé, ni de Coca Cola. On n’y trouve pas la télévision, ni les jeu de cartes, de tric-trac ou d’échecs. S’ils mettent la télévision, on n’y va plus. Je me rappelle de notre frustration lorsque le café a été repeint. C’est un café populaire, pas coupé des gens, et en plus il est proche du marché al-Minchya. C’est l’Alexandrie de Bayram Tounsi, le poète populaire qui écrivait en dialectal, et qui relevait de l’Alexandrie de Mircy Aboul Abbas beaucoup plus que de Cavafy par exemple».
Après un moment de silence, Ramez sourit: «si je veux définir cette Alexandrie en question, je peux m’appuyer sur la chanson qu’un jeune alexandrin, Khaled Chams, avait composé il y a presque quatre ans: «Alexandrie n’est ni la Corniche ni Rouchdi ni Zizinya. Alexandrie c’est la ville des gens qui vivent comme s’ils n’étaient pas de ce monde».
Avec la rhétorique d’un romancier, l’écrivain Ibrahim Abdelmajid qui a débarqué dans la ville deux jours avant nous, dit: Alexandrie est morte quand elle a perdu trois choses magiques: Le lac al Mahmoudiah, les salles de cinéma (et les cabarets), et les communautés étrangères » Ce ton élégiaque, catégorique et froid n’a pas été choquant pour moi; car dans ma recherche sur la conception de l’avenir de la ville chez les jeunes, l’artiste Ahmad Foula m’a montré son exposition «L’Avenir d’Alexandrie » On y voyait trois images: la première représentant une ville très belle, de style européen comme on l’imaginait entre le XVIII et le XIXºs, mais complètement vide de gens. La deuxième est un mélange de la ville de New York et de Hong Kong, une ville arrogante, écrasante et sans identité. La troisième image représente une statue équestre (Mohamad Ali ou Alexandre le Grand?) flottant sur l’eau qui a submergé toute la ville. Une image très poétique et très belle. On dirait que pour accomplir son sort poétique, cette Alexandrie devait toujours être un paradis perdu, foncer au fond de la mer et disparaître. Dans ce sens là, elle est une ville méditerranéenne par excellence.


Youssef Bazzi