A Alexandrie, un mythe reconstruit | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
A Alexandrie, un mythe reconstruit | Catherine Cornet
Sur la Corniche d’Alexandrie trône aujourd’hui un mythe reconstruit en pierres et piscines: une bibliothèque nouvelle à quelques mètres de l’emplacement d'une des bibliothèques les plus fantasmées au monde: la Grande Bibliothèque d’Alexandrie. Comment donner forme à un mythe aussi prégnant? Aujourd'hui, les critiques autour du méga projet proposé, il y a 15 ans, par l’UNESCO vont bon train. Il est vrai que ce superbe soleil architectural est loin d'être idéal: peu de livres, un public incertain, une politique culturelle élitiste et floue. Cependant, les critiques furent-elles aussi passionnées ou aussi sévères lors de la construction de la Grande Bibliothèque François Mitterrand? Non. Ce qui dérange à Alexandrie, c’est la reconstruction du passé de la plus mythique des bibliothèques.

Tous les savoirs du monde
Afin de célébrer le vingt-cinquième anniversaire de la Bibliothèque communale de Milan au Palais Sormani, il fut demandé à Umberto Ecco de prononcer un hymne aux bibliothèques. Il commença donc à dresser la liste de celles qui, selon lui, étaient les plus exemplaires: “J’ai fait une première inspection dans les seules bibliothèques où j’avais accès parce qu’elles sont ouvertes même la nuit, celle d’Assourbanipal à Ninive, celle de Polycrate à Samos, celle de Pisistrate à Athènes, celle d’Alexandrie qui déjà au troisième siècle, avec celle du Serapeum, contenait sept cent mille volumes (…)”.(1) L’architecte d’une des plus envoûtantes bibliothèques médiévales donne, poétiquement, le cadre de cette bibliothèque mythique, omniprésente dans la conscience des érudits, des chercheurs et des rêveurs du monde entier: un lieu qui regroupait tous les savoirs et tous les savants du monde, resté d’autant plus parfait dans la mémoire collective qu’il est désormais muet pour l’éternité.

L’ambition Ptolémaïque
L’avènement des premières dynasties hellénistiques à partir du IIIème siècle avant J.-C. opère une formidable révolution en Méditerranée, l’hellénisme se développe désormais en dehors des ses frontières traditionnelles, en dehors de celui qui avait cours à Athènes. En Egypte, alors première puissance en Méditerranée, la dynastie des Ptolémées est particulièrement novatrice dans le domaine des arts et des sciences. Fondée en 290 avant JC par le roi Ptolémée Soter, la bibliothèque est née de la décision politique de concentrer en un lieu le plus grand nombre de livres possibles et de les mettre à disposition d’une élite de savants et de lettrés. Pendant près de quatre siècles, les plus grands érudits de la Méditerranée participent, par leurs résidences prolongées, leurs simples visites à la bibliothèque ou au Mouseion, à la “renaissance alexandrine”. De là se forge la conviction que la ville ptolémaïque a effectivement rassemblés tous les savoirs du monde.

Tous les hommes du monde
Le 12 février 1990, à Assouan, le gotha international se réunissait pour signer la “Déclaration d’Assouan” et entériner la naissance officielle d’une nouvelle bibliothèque sur l’emplacement de l’ancienne. Lors de la cérémonie, le représentant américain de la Commission honorifique internationale y fit cette déclaration, a priori assez étonnante : “Dans une perspective américaine, il me faut rappeler que les Ptolémées étaient des immigrants, et qu’ils construisirent ici une nation culturelle des nations. Homère y fut réédité, Platon y fut révisé, Euclide y réinventa les mathématiques et Erastothènes redécouvrit la science de la mesure”. Ce rapprochement assez inédit qui fait d’Alexandrie la première terre du “melting pot” est révélateur. Alexandrie est un mythe fondateur universel, celui d’un cosmopolitisme d’élite et, par extension, de la cohabitation réussie de plusieurs peuples.

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Une bibliothèque brûle et un mythe universel se crée
Pendant des siècles, la grande bibliothèque disparue reste donc la métonymie éclatante de toute idée de bibliothèque, sa parfaite incarnation. Pour le travail d’historien, appréhender une parcelle de sa réalité veut dire s’adonner à une discipline très particulière, faire de l’archéologie des voix, des paroles, des récits de ceux qui l’ont aimée, utilisée, puis mythifiée. Ajouté à ce premier écueil, il y a la ville qui l’a abritée. Elle semble parfois ne pas avoir existé. Alexandrie ad aegyptum, ou le choc de deux lieux porteurs, comme aucun autre, de mythologies: l’Egypte, terre de tous les fantasmes et au demeurant la plus grande civilisation de l’antiquité, Alexandrie et la plus fastueuses des cités fondées par le plus rayonnant des conquérants. Si elle se situe à la croisée des grandes civilisations, Alexandrie s'arqueboute surtout à la croisée des mythes. Alexandrie, son fondateur ou sa bibliothèque ont été pareillement traversés par la parole et le mythe. S'ils existent aujourd’hui avec autant de vivacité, c'est parce que les discours ont conservé leur mémoire, l’ont magnifiée, transcendée, pour la transformer en valeurs universelles: la connaissance, un lieu de tolérance capable de regrouper tous les savoirs.

Avec l’incendie de la bibliothèque vers le septième siècle, dont il est encore aujourd’hui difficile d’établir les causes précises (détruite en partie par Jules César puis complètement par la conquête arabe?), naît un second mythe, négatif celui là. Sa disparition sécrète, dans l’imaginaire occidental et oriental, une nouvelle phobie intellectuelle: la hantise de l’excès, le syndrome de la perte qui va de pair avec la fascination pour l’incendie et la disparition des livres dans les flammes: “l’incendie de la bibliothèque (d’Alexandrie) est une métaphore en même temps qu’un événement historique. Il exprime le destin fatal qui guette toute collection de livres”.(2)

Sur la corniche d’Alexandrie en 2004
A Alexandrie, en 2004, trône malgré tout sur la corniche une bibliothèque immense et resplendissante, à quelques mètres de l’emplacement de l’ancien palais royal et probablement aussi de l’ancienne bibliothèque mythique. On peut lire sur le superbe édifice moderne, conçu par le groupe d’architectes suédois Snøhetta, des signes, échappés de tous les alphabets du monde, qui épellent des mots qui ne veulent rien dire, laissant à l’écriture son rôle central et signifiant. Là, semblent dire ces droles de mots, des hommes maîtrisant des langues et des alphabets différents se sont réunis pour faire revivre le savoir.

A l’intérieur, dans des salles froides à la propreté impeccable, les jeunes étudiants de la Faculté de Commerce, située à quelques mètres de l’esplanade de la Bibliothèque, étudient ou font semblant, vont sur Internet. Et puis, un peu comme partout dans le monde, on se courtise sans en avoir l’air, le nez plongé dans les livres. Mais la réincarnation-renaissance de la Bibliothèque quelques vingt- trois siècles plus tard sur le lieu précis de sa mystérieuse disparition se veut être, avant toute chose, un message.(3) La réouverture de l’Egypte et de la ville à la Méditerranée, aux différentes cultures qui l’entourent, au monde.

“On ne peut pas recréer le passé, mais on peut recréer la ville”
Mme Sohar Hamoudeh, professeur de littérature anglaise à l’Université d’Alexandrie, a été appelée il y a un an, comme d’autres universitaires et personnalité de la culture alexandrine, pour donner un sens à ce projet colossal. Pleine d’énergie et d’enthousiasme, elle défend bec et ongles l’institution et son directeur charismatique, le Professeur Seraggeldin. Longtemps Vice Président de la Banque Mondiale, le nouveau Directeur de la Bibliothèque a une ligne directrice pour faire vivre le projet: “C’est plus qu’une bibliothèque et qu'un simple édifice”. La phrase, sèche et efficace, répond aux critiques, qui voient dans la somptuosité architecturale du lieu une limite à sa vocation de diffuseur culturel pour la ville elle-même. Sohar Hamoudeh ne cesse de répéter à chaque observation: “laissez nous le temps, nous sommes encore jeunes”, et devant son volontarisme on ne se sent que d’acquiescer. Pour elle, le principal motif des désillusions provient des énormes attentes que la création spectaculaire de la bibliothèque a engendrée: “on ne peut pas résoudre tous les problèmes de la ville, du pays, résoudre le problème de l’analphabétisme, trouver une réponse au développement durable, et devenir tout à la fois et instantanément un grand centre de culture. Les Alexandrins, de plus, sont depuis le début injustement méfiants vis à vis de ce projet", affirme-t-elle. Aujourd’hui encore, à chaque fois que la Bibliothèque est citée à Alexandrie, que votre interlocuteur soit chauffeur de taxi, intellectuel ou prêtre, c’est toujours ce sentiment d’exclusion qui prime:
“les gens ici, m'explique Sohar, disent que nous tenons secrètes nos activités ou que rien ne se passe… Pourtant, nous avons un site web ouvert à tous où sont publiées toutes nos activités. On dirait que pour être plus proche des Alexandrins, il faudrait envoyer des invitations personnelles à chacun d’eux…”.

Malgré tout, Sohar Hamoudeh est optimiste: en un an seulement d’activité, la Bibliothèque a fait, d’ores et déjà, des pas de géants. Elle est sollicitée d’un peu partout à l’étranger, on veut organiser des évènements en son sein: “le monde commence à prendre conscience d’Alexandrie” se réjouit-elle. De plus, à l’heure actuelle, elle bénéficie d’une conjonction idéale d’hommes de bonne volonté: “l’actuel Gouverneur d’Alexandrie(4), Mohamed Awad(5) et le professeur Seraggeldin forment un triangle parfait, trois hommes qui sont suffisamment capables et passionnés pour porter le projet, tout difficile et ambitieux qu’il soit”. Quand je lui demande s’il n’est pas impossible de redonner à la nouvelle Bibliothèque, la puissance imaginaire de l’ancienne, elle répond avec un sourire déterminé: “on ne peut recréer le passé, mais on peut recréer la ville”.
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Le futur de la Bibliothèque ne sont pas les livres
Sans complexe, et pourvu d’une auto conscience originale, Ramez Waguih Farag se définit lui-même comme un “échantillon représentatif de la nouvelle jeune élite culturelle alexandrine”. Originaire du Caire, il est venu travailler à Alexandrie attiré par les initiatives d’un des rares lieux culturels indépendants d’Alexandrie, le Centre des Jésuites, appelé aussi “le garage”. Il est ensuite entré au centre de recherche de l’Alexandrina. C’est avec lui que le lien entre le mythe cosmopolite alexandrin et la création de la nouvelle bibliothèque devient le plus parlant.

Comme tous les jeunes de cette nouvelle élite, il refuse tout rappel nostalgique de la ville. Le café ou nous nous rencontrons, le Café Tarani, est pourtant la version décrépie du café de la grande époque cosmopolite alexandrine, de la vie sociale de la Corniche. Il répond sans problème au paradoxe : “nous ne nous retrouvons pas ici par fétichisme du passé, mais parce que le Tarani n’est pas un lieu de consommation, ici, pas de télé, pas de Nescafé et pas de Coca. Le propriétaire le sait bien, s’il introduisait un de ses trois éléments, nous partirions tous ailleurs”. Le vieux café, reconverti en symbole d’anti-globalisation et d’égyptianité est une bonne métaphore de la nouvelle Alexandrie que la jeune élite cherche à construire, à la Bibliothèque ou ailleurs “nous essayons de définir notre propre nostalgie, une nostalgie qui est plus liée aux gens, à la culture chaabi (populaire) de la ville.”

La construction de cette nouvelle culture c’est Beram al Tunsi versus Cavafy. “Iskanderia mich el Corniche, mich rushdi, wala sezenia, Iskanderia much betaich we kaman much fil dounia ” sont les paroles du jeune chanteur alexandrin Khaled Shams. De nouveau, Ramez définit lui même le groupe auquel il appartient, ce refrain raconte à lui tout seul la nouvelle mentalité qui émerge “contre une vision aristocratique portée par des personnes qui connaissaient mal l’Egypte et avait pour référence Paris, Athènes ou l’Espagne”, la Bibliothèque, dans ce cadre, est donc un outil précieux.
Selon lui, son importance tient dans son rôle de “leading institution” qui devrait drainer d’autres dynamismes dans la ville et pas forcément ceux du seul public érudit ou occidentalisé. Il n’est pas question non plus de rentrer en compétition avec la Bibliothèque du Congrès: “nous arrêterons la politique d’acquisition des livres à deux millions d’ouvrages. Le vrai défi est la digitalisation. Le programme prévoit le passage sous forme digitale d’un peu plus d’un million d'ouvrages, c’est là que se situe le futur de la Bibliothèque”.

En laissant l’esplanade de la Bibliothèque pour regagner la Corniche, je me remémore les mots de Madame Sohar Hamoudeh, de Ramez, les critiques des Alexandrins, les visages concentrés des jeunes étudiants de l’Université de Commerce, les amalgames du diplomate américain, l’optimisme de Robert Solé. Une chose est sûre, la Bibliothèque d’Alexandrie, passée ou présente, reste un mythe et une mémoire ouverte.

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(1) Umberto Ecco, De Bibliotheca, L’échoppe, Paris, 1986.
(2) Michel Delon, article “L’épreuve du feu”, le Magazine littéraire
(3) Barthes dit aussi du mythe qu’il est “un système de communication, un message”. L’histoire récente de la ville et de la Bibliothèque illustre exemplairement cette définition.
(4) Le gouverneur est le responsable administratif nommé par la gouvernement égyptien pour la région d’Alexandrie
(5) Mohamed Awad, architecte est directeur de son propre centre de conservation “Alexandria Preservation Trust” et actuellement le directeur du Alexandria Research Centre of the Biblioteca Alexandrina Catherine Cornet
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