Les printemps de Zagreb | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Les printemps de Zagreb | Emmanuel Vigier
Ivan Pernar
La ville est tranquille. Des manifestations qui se succèdent depuis fin février dans la capitale croate, il ne s'échappe plus qu'une rumeur. Même si les syndicats ont récemment rejoint le mouvement, la mobilisation a considérablement faibli. Tous y ont pourtant cru, portés par le vent qui souffle sur la rive Sud Méditerranée. Là aussi, l'urgence d'une vie meilleure s'est d'abord exprimée sur le mur de Facebook. C'est un jeune technicien médical de 25 ans, Ivan Pernar, qui a été un des premiers à organiser ces rassemblements via internet. Il dit s'être inspiré alors des protestations de la place Tahrir au Caire. "A ce moment-là, j'ai compris ce qu'était la démocratie. C'est au peuple de décider de son avenir. Les politiques en Croatie n'offrent aucune alternative. Tous supportent le même modèle économique qui est en échec." Au rythme d'une par semaine depuis fin février, les manifestations se sont peu à peu clairsemées. "Les gens sont désespérés." explique le jeune activiste, qui a été arrêté plusieurs fois.

Une mosaïque de colères
Le mouvement est pluriel. Les revendications sont multiples. Une banderole contre l'entrée de la Croatie dans l'Union Européenne. Une autre qui dénonce les dérives du pouvoir en place. Beaucoup réclament le départ du gouvernement HDZ (1) et une grève générale. La corruption qui éclabousse la vie politique ne cesse de faire la une des journaux.(2) Sous la pression de l'opposition, Jadranka Kosor, le premier ministre, a bien voulu avancer la date des élections législatives à la fin de l'année. La situation économique a certainement attisé les colères. Nombre de privatisations d'entreprises publiques, depuis la chute du communisme, ont abouti à des fermetures. La crise mondiale n'a pas arrangé les choses. Le taux de chômage frôle désormais les 20%. Le salaire moyen est d'environ 700 euros. Dans la presse, Drazen Lilic, sociologue, évoque "l'expression d'une culture démocratique renforcée. Une Croatie civile est née". Bojana Genov anime un réseau d'associations de défense des droits des femmes. Elle a participé à deux de ces manifestations, avec une joie certaine. "Ce n'est pas un mouvement homogène certes, mais c'est la première fois, je crois, que la population se mobilise spontanément de manière aussi forte en Croatie." Jeune activiste sur le web, Neven Barković pense que ce mouvement, fragile, désordonné est inédit en Croatie. "Cela ne va peut-être rien changer. Mais c'est la première fois qu'on voit ça en Croatie depuis l'indépendance. Il n'y a aucune forme de tradition de contestation ici. Nous apprenons la démocratie." Et puis il a remarqué que quelques voix s'étaient même élevées contre le poids de l'Eglise durant ces protestations.
Les printemps de Zagreb | Emmanuel Vigier
Zagreb (© agence Hina)

L'ombre de l'Eglise
Le 7 avril dernier, Neven a lui aussi lancé une initiative sur le web, qui a fait parler d'elle: "Nisam-Vjernik" ("Je ne suis pas croyant"). Le recensement a récemment débuté en Croatie et dans plusieurs pays des Balkans. Dans cette région, l'enjeu est de taille. Les statistiques liées aux appartenances ethniques ou religieuses font facilement polémique entre des communautés qui se sont fait la guerre, pendant l'éclatement de l'ex-Yougoslavie. Ces chiffres alimentent aujourd'hui encore les discours les plus nationalistes. En Croatie, le dernier recensement en 2001 avait conclu que 88% de la population était catholique. Neven Barković estime que ce pourcentage ne correspond pas à la réalité. "Il y a une sorte de conformisme social. L'Eglise a longtemps été perçue comme la seule garante de l'identité croate, la seule institution en laquelle les gens avaient confiance au lendemain de la guerre. Est-ce encore le cas aujourd'hui?"
A travers cette initiative, Neven veut éveiller les consciences. "Il ne faut pas avoir peur de dire qu'on n'est pas catholique en Croatie. Il ne faut pas voir peur de dire la vérité sur la place de l'église." Le site dénonce l'influence de l'Eglise et s'interroge sur la laïcité dans la société Croate. "Quatre contrats ont été signés entre l'Etat et le Vatican depuis l'indépendance. Beaucoup trop d'argent public est dépensé en leurs noms."

Hrvoje Cirkvenec est un jeune catholique de 28 ans. Parce qu'il était en désaccord avec les positions officielles de l'Eglise, portées par la puissante Conférence des Evêques, il a dû interrompre ses études de théologie. En 2003, il a créé un portail d'informations religieuses, Križ Života ("Croix de la vie") dans lequel lui aussi conteste les agissements de l'Eglise Croate. "Il n'y a aucune transparence dans la dépense de l'argent public par l'Eglise." Les lettres de menace anonymes ne l'impressionnent plus. Il dit être soutenu par de nombreux prêtres. "Le conservatisme de l'Eglise Croate n'est pas adapté à notre époque. Un catéchiste vient d'être licencié parce qu'il s'est marié une seconde fois!" Les exemples d'intervention de l'Eglise dans le débat public ne manquent pas.

Le poids du passé
Récemment, la Conférence des Evêques a appelé au jeûne et à la prière avant l'énoncé du verdict du Tribunal Pénal International concernant trois généraux croates, inculpés pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre. Les trois hommes, dont Ante Gotovina, ancien commandant de l'armée, ont participé à l'opération "Oluja", qui a mis fin en 1995 à la domination des forces serbes séparatistes dans plusieurs régions de Croatie. Selon le procureur du TPI, 324 civils serbes ont été tués et plusieurs milliers ont été contraints à l'exode. Les généraux sont souvent considérés comme des libérateurs dans leur pays. Les anciens combattants, organisés en plusieurs associations, ont eux aussi participé au mouvement de contestation lancé sur Facebook. Réclamant la clémence pour les militaires, ils ont décidé d'organiser un grand rassemblement à l'énoncé du verdict.

Sur un des sites d'information les plus reconnus en Croatie, Index.Hr, une journaliste s'interroge: "Le pouvoir parviendra-t-il à canaliser les mouvements de contestation?"


Emmanuel Vigier
(10/04/2011)
notes:
(1) Le parti HDZ -la communauté démocratique croate-, parti de droite conservateur domine la vie politique depuis l'indépendance de la Croatie.
(2) L'ancien premier ministre Ivo Sanader a été arrêté en décembre 2010 en Autriche. Il est soupçonné de détournement de fonds.

liens:

www.index.hr/
www.kriz-zivota.com/
www.nisam-vjernik.org/

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