Je sais que je reviendrai à Zagreb | Cécile Oumhani
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Cécile Oumhani   
 
Je sais que je reviendrai à Zagreb | Cécile Oumhani
Zagreb
Rue Radiceva, remonter vers Gradec au fil des façades où les fenêtres s’appuient sur leurs fines parures de pierre. Rejoindre lentement les rayons d’octobre, ceux qui flottent encore dans ma mémoire… Plus loin, plus intense, l’ample rosace d’un passé qui se perd je ne sais où, entre le sépia d’un daguerréotype et l’encre passée d’un nom de rue de l’époque austro-hongroise. Les doubles-fenêtres aux vitrages voilés de poussière sont closes sur un temps qu’elles étreignent et qui demeure lové dans le silence, pour qui veut le déchiffrer. Gravir la rue puis tourner à gauche vers l’ultime porte. Kamenita Vrata, seuil d’ombre et de flammes dans l’odeur des cierges qui brûlent à longueur de journée. Visages figés dans l’attente, mains agrippées à la grille, quand tout autre espoir semble vain.
Derrière l’église Sainte-Catherine, s’asseoir au-dessus de Kaptol et des vieux toits de tuiles rouges. Oui, la promenade Strossmayer est toute proche quelque part sur la droite avec ses cimes d’arbres nus qui s’embrassent au-dessus des passants. Afflux de ces couleurs chèrement gardées en soi… L’or des feuillages qui s’éteignent… La blancheur d’une dentelle baroque sur fond de rose, rehaussée par les boiseries noires des autels.
Je sais que je reviendrai à Zagreb | Cécile Oumhani
Trg Bana Jelačićeva
Un mardi de mars… Pluie et neige sur Zagreb… Kiša i snijeg u Zagrebu. Les bouquets de jonquilles du marché aux fleurs sont en exil et plus rien ne sépare le pavé gris du ciel. Kiša i snijeg… Pluie et neige. La marchande de broderies frissonne dans son long manteau et ses traits disparaissent derrière son fichu noir. Ses napperons s’agitent au vent, en quête d’une bribe de lumière. Miel, œufs et fromages sont les derniers naufragés de la bourrasque du matin. Épaules rentrées, corps crispés, des passants s’engouffrent dans les trams. D’autres offrent leur parapluie au jour qui rechigne. Le long de l’immense avenue Ilica…Fascinante mature, inchangée, rescapée de la nuit de cendre et de neige où s’est englouti tout le passé, sauf elle, miraculée des fracas de l’Histoire.
Chute tarie, comme si la soif de la terre était étanchée… Les nuages traversés de clarté, s’effacent dans un ciel pur, limpide. Temps, êtres et mémoire se bousculent, tourbillonnent. Grâce et audace des lignes de Novanirski Dom, la maison du journalisme bâtie dans les années vingt. Capiteuse âpreté de cet apéritif dalmate, avec ce pain de maïs à la mie blonde comme un gâteau. Au fil de l’heure, s’émiettent puis se ravaudent les images, dans l’urgence de comprendre, d’embrasser l’épaisseur d’un lieu, son intimité.
La pension Jägerhorn, Lovački Rog niche au pied de la ville haute non loin du funiculaire, à quelques mètres en retrait de l’avenue Ilica. Fragments de destins passés, les doigts glissent vers eux sur les dossiers de fer forgé des fauteuils égrenés le long du passage. Il meurt sur les marches d’un escalier qui s’égare sur un flanc de verdure. 1827, annonce l’enseigne. Et je scrute sous l’arche rose pâle de la fenêtre le cours patient de siècles silencieux.
Entre l’avenue Ilica et les marches qui grimpent vers Gradec, la nuit est encore profonde et la ville se tait. Pris au vertige des arbres qui cherchent le ciel, les merles par dizaines célèbrent une aube à venir. Strates tout à l’heure muettes d’un lieu dont les facettes s’offrent, se dérobent au fil d’une lente et étrange giration. Un premier tram glisse sur les rails, puis un autre. Une ou deux silhouettes presque endormies… Frêles, indistinctes, elles succombent à un reste de sommeil, appuyées contre des sièges anonymes. Furtifs portraits de citadins entraperçus à la fin de la nuit. Je sais que je reviendrai à Zagreb.
Cécile Oumhani
(06/04/2007)
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