Sur la route de Sarajevo | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Sur la route de Sarajevo | Emmanuel VigierEn littérature, comme au cinéma, la route est souvent de bon conseil. Un matin, Karlo Adum n'a plus le choix: il lui faut faire le voyage du retour vers sa ville natale, Sarajevo. L'héritage d'un oncle qu'il n'a jamais connu l'attend. Karlo Adum est un vieux monsieur antipathique, très fatigué et très fantasque. ll vit seul depuis longtemps à Zagreb, dans un quartier morne après une carrière guère enthousiasmante de professeur d'histoire à l'université. Il n'a plus d'amis. Le facteur représente son seul et unique lien avec la communauté des hommes. C'est à lui qu'il emprunte une arme, avant de prendre la route. A lui aussi, qu'il répète inlassablement cette phrase, qui est aussi la première du roman: "Voyez comme en un clin d'oeil, la vie se joue de nous." Un écho lointain à Héraclite, que le vieux professeur cite plus loin, pour lui-même. "Tout change, tout bouge. Jamais le même homme ne se baigne deux fois dans le même fleuve."

"C'est ça, donc, la Bosnie."

Le chemin est long, tortueux. Déroutant. En traversant une partie de la Yougoslavie en morceaux, le vieux professeur affronte aussi les souvenirs d'une vie faite de compromis, d'arrangements plus ou moins acceptables. Après avoir quitté Zagreb, sur la route de Novska, la proximité de Jasenovac, camp de concentration tenu par le régime oustachi pro-nazi, lui rappelle une enfance fébrile et douloureuse. Le gouvernement d'Ante Pavelić avait les sympathies d'une mère suffisamment rusée, pour faire oublier ses années brunes, à la victoire des partisans de Tito: (...) "elle s'habitua aussi aux partisans au point que lorsqu'elle passait par la rue Aleksandar, devenue à présent rue Titova et qui la veille encore, était rue Pavelić, elle se collait à leurs corps et à leurs mitrailleuses, s'accoutumant vite aux odeurs du communisme."

Karlo Adum franchit la frontière à Slavonski Brod, en traversant la Save. Derrière lui, la Croatie en chantier. De l'autre côté, un paysage qui lui glace le sang. "Sur la rive devant lui, il pouvait voir de sordides immeubles gris, des ruines où poussaient des arbres, un quai jonché d'ordures et bordé de lampadaires rouillés aux lanternes cassées, plantés là, à n'en pas douter, à l'époque du socialisme. C'est ça, donc la Bosnie." Miljenko Jergović dessine les contours d'un interminable après-guerre.

Sur les routes de Bosnie, il y a une quantité incroyable de petites échoppes, de magasins éphémères, dans lesquels on vend de tout, notamment beaucoup de CD et de DVD "piratés". Devant l'un d'eux, Karlo Adum se souvient d'un film de Bergman. Le vendeur lui parle d'un chanteur croate, Thompson, connu pour les accents oustachis de certains de ses textes (1). Et plus particulièrement d'une chanson intitulée Jasenovac. "Ce ne sont pas des horreurs, cher monsieur. La vie, c'est ça et la chanson en rend compte comme elle est. Je n'aime pas quand on me chante des choses qui n'ont rien à voir avec la vraie vie. Qu'on égorge les Serbes, dans cette chanson, ce n'est pas si grave que ça: demain, ce sera à notre tour d'égorger des Croates." Karlo Adum n'ajoute aucun commentaire aux propos provocateurs de son interlocuteur. Il remonte dans sa vieille Volvo. La route est encore longue jusqu'à Sarajevo.

"Vous êtes sûrement quelque chose."
Le professeur fait des escales, qui donnent lieu à quelques unes des scènes les plus oniriques de ce road-movie nerveux et désenchanté. En approchant la capitale de Bosnie, il s'arrête dans un village et assiste à une houleuse rencontre de football, à laquelle participent d'excellents joueurs plus kosovars que brésiliens...Il croise bien sûr les inévitables ballets de convois militaires internationaux. Et puis il tente d'apporter son aide aux victimes d'un accident. Un tableau apocalyptique: une jument lutte contre la mort en mettant à bas sur l'asphalte, au milieu de centaines d'oranges qui se sont déversées d'un camion slovène. "Il s'assit dans sa Volvo et, contournant les chevaux en roulant sur le sang et les oranges, lentement, il continua son chemin."

Parcourant la Bosnie, Karlo s'interroge sur son identité, sa nationalité. Il ne manque pas de stigmatiser les Serbes et les Bosniaques, sans pour autant épargné les Croates, les tournant en dérision plus d'une fois. Il se moque des nationalistes ("tout compte fait, il y a peu de choses, qui soient exclusivement croates, si ce n'est, pourquoi ne pas le dire, les oustachis"), fustige le tourisme et ses ravages sur la côte dalmate ("Demain en Dalmatie, les Croates seront soit policiers, soit femmes de ménage; ou alors putes pour ces vieux schnoks d'Anglais"). A la fin de son récit, Karlo ne sait d'ailleurs plus très bien où il en est, se refusant de répondre à ceux qui l'interrogent sur sa nationalité. "Vous êtes sûrement quelque chose." lui dit-on...
Sur la route de Sarajevo | Emmanuel Vigier
Sarajevo

Le roman se termine dans la ville natale de l'auteur et de son triste héros. L'écrivain avait consacré un premier ouvrage, un recueil de nouvelles, magnifique et terrifiant sur l'interminable siège de la ville: "Le jardiner de Sarajevo". En 2009, il nous donne l'occasion de redécouvrir la ville, libérée, en devenir. Karlo Adum peut reprendre la route.

(1) Thompson est le nom de scène d'un personnage réel: Marko Perković. En juin 2008, un concert de Thompson, qui avait rassemblé plus de 50 000 spectateurs à Zagreb, avait provoqué une vive polémique en Croatie.


Bibliographie:
Le jardinier de Sarajevo , Nil Editions, 1995; Babel 2004
Buick Riviera , Actes Sud, 2004.
Le palais en Noyer , Actes Sud, 2007.

Emmanuel Vigier
(25/06/2009)





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