«Le processus de stabilisation...» | Emmanuel Vigier
«Le processus de stabilisation...» Imprimer
Emmanuel Vigier   
«Le processus de stabilisation...» | Emmanuel VigierC’est un 15 novembre. Il devrait faire froid, il devrait neiger ou moins pleuvoir. Il devrait faire un temps absolument épouvantable. A la gare routière de Zagreb, dans un café, j’attends Miljenka, une amie journaliste croate, qui a accepté d’être régisseuse sur le tournage.

Je fume ma première «Drina», mythique cigarette de l’ex-Yougoslavie. Seuls les vieux les fument encore. Les jeunes préfèrent les Marlboro, les cigarettes américaines.

Le voyage n’est pas long, jusqu’à Banja Luka. Je reprends la route que j’ai déjà empruntée, cet été. En bus, cette fois. Je ne retiens pas le nom du village, où des files de camions attendent dans la rue principale, qui mène au poste frontière. Je me demande comment on vit là. J’imagine qu’il existe, comme à Bosanski Brod, une petite économie locale, liée aux passages. Mêmes petits magasins, où l’on trouve de tout : des cigarettes, des chips, des choux, des journaux, un ou deux bouquins à la gloire de chefs de guerre, inculpés au tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie…On arrive à Banja Luka, en milieu d’après-midi. La lumière est vive.

Pendant deux ou trois jours, nous enchainons les interviews. Les quelques responsables d'ONG, qui travaillent encore en Bosnie, dissimulent mal un évident constat d'échec. Giorgio Blais est le directeur du centre régional de l’OSCE, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, une émanation de l’ONU. Giorgio Blais travaille à Banja Luka, depuis un an. L’OSCE a, au moins, réussi une chose : les élections se déroulent désormais sans leur intervention. «Le processus de stabilisation est en cours.» Satisfecit aussi pour l’armée, unifiée depuis un an. En revanche, la constitution et l’unification de la police restent dans une impasse. Cette dernière est une réforme-clef, indispensable même dans la perspective d’une entrée dans l’Union Européenne. Dans le domaine de l’éducation, Giorgio Blais nous dit qu’il n’y a pas de problèmes cruciaux dans sa zone de compétences. Les trois communautés ont des écoles, des collèges, des lycées communs. En revanche, il dit être inquiet par une très forte politisation des directeurs d’établissements, nommés par "des élus locaux, qui se croient tout puissants". Enfin, il parle d’une atmosphère de «défiance» entre les communautés, qui se manifeste pleinement lors des rencontres sportives (insultes, provocations, incidents…)

Milos Solaja, responsable de l’International Press Center de Banja Luka, lui, ne mâche pas ses mots. Cet ancien journaliste, un peu bourru, vient d’écrire un bouquin sur l’intégration économique des Balkans à l’union Européenne. Milos est pessimiste, abattu. «Il n’y a aucune perspective. Nos capacités d’exportation sont nulles. La situation politique est instable. Les capacités industrielles sont en diminution constante. Rien ne me donne de l’espoir.» Milos n’a pas beaucoup de temps. Il a l’œil fixé sur sa montre, jamais nos regards ne se croisent. Il évoque aussi les sanctions économiques pendant la guerre du Kosovo, toutes les aides qui vont à Sarajevo, le taux de chômage, qui dépasse les 40%, les jeunes qui veulent tous partir. Quand il nous quitte, Miljenka et moi, sommes abattus, à notre tour.

«Quand je suis arrivée à Banja Luka, je m’attendais à ce qu’ils aient tous un couteau entre les dents…» Claire Fromentin est une "expat" française enjouée, rieuse. Elle est responsable de la Commission Européenne à Banja Luka. Mariée à un bosniaque, elle a longtemps travaillé dans l’humanitaire. Chargée de faire des rapports sur la situation économique, politique du pays, elle suit les processus d’adhésion de la Bosnie à l’UE. Elle évoque une campagne politique -les élections générales viennent de se dérouler- extrêmement violente. Les nouveaux partis au pouvoir, qui passent pour de bons démocrates à Bruxelles, usent des mêmes rhétoriques nationalistes. «Chacun chez soi.» dit Claire quand elle parle des relations entre les différentes communautés. Elle nous explique que le retour des réfugiés a essentiellement concerné les populations rurales. Les élites croates de Banja Luka , par exemple, ne sont pas rentrées.

J’avais vu le nom de Zoran Popovic, dans l’annonce d’une conférence sur les Balkans à Paris. Il est journaliste à la télévision publique de Republika Srpska. Il anime une émission qui s’appelle «Ligne Rouge». "Vous savez, en Republika Srpska, il n'y a plus de sujets «tabous»... En 2003, le président de la RS s’est excusé pour les crimes commis pendant la guerre."

Il insiste sur une perception très négative du Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie, parmi les Serbes. Il ajoute que 85% des inculpés de La Haye sont Serbes. Il en vient alors à exprimer l’injustice faite au peuple serbe, les crimes qui ont été commis à leur égard et qui restent et resteront impunis. Je ne sais quoi dire, quoi penser. Ce n'est pas la première fois que j'entends ce type de propos en ex-Yougoslavie.

A tout moment mon interlocuteur, peut refaire l’histoire de la seconde guerre mondiale, des guerres balkaniques, de l’empire ottoman, de l’empire austro-hongrois, et même du monde entier, me citer des batailles que les historiens ont passé sous silence.
Le soir, je relis quelques phrases de Christophe Dabitch, journaliste d'origine serbe, écrites après un voyage en Serbie et dans les territoires serbes de Bosnie:

«Un ami nous dit de ne pas chercher la vérité mais d’essayer seulement de savoir ce qui traverse les gens que nous rencontrerons. Une connaissance yougoslave nous précise qu’il serait moins complexe de consacrer un livre au Rien plutôt qu’à ces dix dernières années. D’autres pressentent un voyage sur les terres de la mauvaise conscience, dans l’arrière-salle du bourreau.»

Une lumière d’été, anachronique. Les feuilles s’apprêtent pourtant à mourir. Des hommes jouent aux échecs sur un échiquier géant, comme à Sarajevo. Dans le centre ville, un gros bloc de béton accueille un centre commercial. Il y a un petit marché derrière. Les gens vendent des chaussettes, des gants tricotés dans une laine épaisse, qui doit bien protéger de l’hiver. «Vous avez vu comment vivent les combattants serbes ?» nous dit un homme.

Emmanuel Vigier
(05/04/2009)


mots-clés: