Traces  | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Traces  | Emmanuel Vigier
©C. Thuillier
C'est une ville qui a deux noms: son nom officiel, Bosanski Brod, et un nom plus ancien, qui résiste dans le langage courant: Srpski (prononcer: Serbski) Brod. Brod signifie bateau, Bosanski bosniaque, Srpski serbe. Deux noms toujours, comme si un doute pouvait persister. Bosanski Brod est au bord d'un fleuve, la Save, qui sépare la Croatie de la Bosnie (1). Le poste frontière est à l’entrée du pont. Longue file d’attente de camions.

Quelques magasins : des snacks, des stands où se vendent des copies CDs et DVD de «turbo-folk», un mélange assourdissant de disco et de notes orientales qui fait danser dans les boites, en Serbie et en Bulgarie. A l’entrée de la ville, l'horloge n’a plus d’aiguille. Les traces de guerre s’accrochent au regard. Une maison sur deux est à l’abandon.

La ville compte 20 000 habitants environ. 35 000 avant la guerre. Bosanski Brod, c’est un peu « comme une maison sur un carrefour ». Brod est à 200 Km de Sarajevo, 200 Km de Zagreb, 200 km de Belgrade…Une des mairies les plus riches sous Tito. Et puis la guerre. Aux destructions, se sont ajoutés les conséquences désastreuses des privatisations. 40% de la population est au chômage. Plus de 3000 personnes attendent toujours que leurs maisons soient réparées…Avant la guerre, la population était composée de 41% de Croates, 33% de Serbes, 12% de Bosniaques. Aujourd’hui, la plupart sont serbes.

Au fil des années, la végétation commence à camoufler les ruines, comme dans la région de Mostar, cette autre partie de la Bosnie délabrée. Dans ces paysages blessés, il y a plein de petites tâches de couleur. Beaucoup de bars et de cafés, qui semblent avoir ouvert la veille. Une surface commerciale toute neuve, jaune vif. Comme des legos dans un champ de ruines.

Quand, accompagné de Liljana, une jeune étudiante de Banja Luka qui vit en France, je rencontre Dejan, je ne lui trouve aucune ressemblance avec Dražan. Dejan n’est pas très grand, il est blond. Un visage fatigué, les yeux cernés, un regard d'adolescent anxieux. Nous nous installons à une terrasse. Nous buvons des cafés et nous fumons beaucoup. Il demande des nouvelles de son frère. « Je ne comprends pas pourquoi il ne vient pas. »

Il raconte un peu de sa vie ici. La raffinerie qui vivote, depuis qu’elle a été privatisée. Un peu de travail au noir sur des chantiers. Les baignades dans la Save. Les mines qui explosent encore, il faut faire attention. Il dit qu’il vit avec sa tante, Milojka, depuis la fin de la guerre, en 1995. Qu’on lui avait promis un terrain pour construire, mais qu’il ne l’a pas obtenu. Non, il n’est pas invalide de guerre. Mais il a des éclats d’obus dans le corps. Il nous montre ses cicatrices. La traductrice éclate en sanglots et s’en excuse. Je recommande des cafés. Silence. Il faut s’habituer au silence.

Dejan avait 17 ans, quand il s’est engagé dans l'armée des Serbes de Bosnie. 5 années de guerre, partout dans toute l’ex-Yougoslavie. Qu’a-t-il vu ? Qu’a-t-il fait ? Des questions qui hantent son frère et que je me pose à mon tour.

L'oncle de Dejan, Nenad, nous rejoint. C’est un homme qui a la cinquantaine, l'oeil noir, rond, rassurant. Il vit à Gorabronn, près de Stuttgart. Il a émigré dans les années 70, avec sa femme. Il ne parle pas anglais. Je lui dis quelques mots en allemand et ça le fait rire. Sa femme, psychiatre, travaille sur un projet d’aide aux traumatisés de la guerre en Bosnie. Projet qu’elle voudrait mettre en place, à Vareš -une cité industrielle sinistrée au Sud de Sarajevo- d’où toute la famille de Dražan et Dejan est originaire. Famille éparpillée. Deux autres de ses oncles vivent en Autriche et en Australie.

Traces  | Emmanuel Vigier
©C. Thuillier
Dejan veut nous faire visiter la ville. Le bord du fleuve, d’abord. Un long chemin de béton, la promenade. On aperçoit la Croatie, le village de Slavonski Brod, une vie qui semble plus confortable.
Il pointe le doigt vers un restaurant vide et une piste de pétanque, envahie par les mauvaises herbes, qu’il avait aménagée, il y a quelques années. Une péniche échouée sur la rive, qui a été un bar, il ne sait plus quand. Un immeuble, incendié pendant la guerre, qui tient toujours debout. Une balançoire rouillée. Un vieux monsieur passe près de nous. Dejan explique que c’est un professeur de littérature à la retraite, qui est devenu fou. Un hôtel désaffecté. L’ancienne « Maison des ouvriers » qui accueille l’église orthodoxe, en attendant qu’elle soit complètement réhabilitée. Une gare à l’abandon, construite durant l’empire austro-hongrois. Des rails se perdent dans des champs. Et puis l’usine. Là où il est allé pendant deux ou trois ans. Elle ne fonctionne pratiquement plus, mais elle est bien gardée. Des hommes et des chiens. Plus grande raffinerie d’ex-Yougoslavie, dit-on à Bosanski Brod. Il y en a une autre toute aussi impressionnante à Panćevo, dans la banlieue de Belgrade, qui continue à produire, malgré les dégâts provoqués par les bombardements de l’OTAN en 1999. Sur le chemin, Dejan nous montre un arbre. Un jour, la foudre est tombée sur cet arbre, Dejan était à quelques mètres.

La tante de Dejan nous accueille avec chaleur. Cafés, cigarettes. Rituel inévitable. Elle nous parle d’elle, beaucoup. De sa vie d’avant. Avant la guerre. Avant la fermeture de la raffinerie. Elle avait deux fils. Les deux sont morts. L’un tué par les Croates. L’autre par les Serbes. « Il n’y pas de vainqueurs dans cette guerre. » Elle dit qu’il n’y a plus rien à Bosanski Brod, que les cris des enfants qui jouent dans la rue, lui manquent. Elle cite beaucoup de proverbes. Comme celui-ci, que je n'ai pas oublié: "Celui qui creuse une tombe pour un homme est le premier à tomber dans la tombe."

Le lendemain, on revoit Dejan au bar du motel. Il a une chemise orange et s’est rasé. Je lui expose mon projet de documentaire. Il accepte. Je lui propose de dire quelques mots pour son frère devant la petite caméra. On retourne chez sa tante. Café, cigarettes…On parle de tout, de rien, cette fois. Du temps en Europe, des nuages et du rock yougoslave des années 80. C’est agréable. J’installe la petite caméra. Dejan et sa tante s’adressent à Dražan. Ils sont émus, un peu gênés aussi. Je quitte la Bosnie le lendemain.

(1) L’ancienne république yougoslave, toujours sous tutelle internationale, est constituée de deux territoires : la fédération croato-musulmane et la Republika Srpska, la république serbe. Les accords de Dayton ont mis fin à la guerre en Bosnie en 1995.

Emmanuel Vigier
(10/03/2009)


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