Carnet de voyage. Alger | Cécile Oumhani
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Cécile Oumhani   
Alger, depuis combien de temps… Tant d’images, celles des années 70, puis celles qui ont jailli de nos échanges à Paris ou dans la secrète alchimie de ce qui s’affiche soudain sur un écran…
Carnet de voyage. Alger | Cécile Oumhani
Boulevard Che Guevara
Bribes de lieux, silhouettes, conversations portées par l’enthousiasme d’un pays en train de se construire dans la fièvre des années qui suivent l’indépendance, tout reste finalement gravé dans la mémoire. Rien ne se perd dans cette cartographie muette de nos chemins passés. Il suffit d’un voyage pour arracher à l’oubli ses fragments lumineux. Alger, si présente dans la voix de mes amies et en même temps absente, parce que je ne l’avais pas revue depuis longtemps et jamais avec elles… Les lieux se sont peu à peu habillés de leurs visages. Je les ai aperçus au fond de leurs yeux. Leurs noms m’ont accompagnée, avec les intonations de l’une ou de l’autre… Je n’ai pu penser à eux tout ce temps, sans aussi les entendre elles, mes amies. Ville mémoire, ville amie, elle m’a habitée, comme une présence chère, proche sans qu’on puisse la toucher. Le ciel, la mer sont d’un bleu très clair, quand je la vois se dessiner à l’horizon, légendaire, blanche sur ses flancs de colline qui surplombent la baie, de ce blanc comme incrusté de parcelles solaires. Nous longeons Hussein Dey… J’aperçois le Monument des Martyrs à ma gauche.
Le départ du président d’Allemagne à la fin de sa visite officielle crée un embouteillage monstre et j’ai le temps d’attendre l’approche, ce moment où l’image s’efface, après avoir pris corps, cet instant où elle me laissera se fondre en elle. Très lent suspens où elle sort de la mémoire, s’incarne au-delà des mots et des souvenirs, avant ce qui ressemble tant à une rencontre avec un être longuement espéré. Jusqu’à couper le souffle quand se dressent enfin les façades aux fenêtres bleues, le long des boulevards, au pied de ces échappées qui montent, qui dégringolent au gré de la géographie chavirée d’une architecture mythique.
Carnet de voyage. Alger | Cécile Oumhani
Hôtel Safir
Nous nous engouffrons dans le hall de l’, Fébriles, l’une sous l’emprise d’anciens souvenirs, les autres simplement de se trouver ici ensemble. Il y a le vieil ascenseur avec sa sonnette de cuivre logé au cœur du vaste escalier moquetté de rouge, les immenses couloirs noyés d’ombres, ces échappées vers les étages vides, en restauration. Nous nous égaillons un peu comme des enfants qui veulent tant voir. Ne rien perdre de chaque seconde où elles vont me montrer ce que je ne connais pas encore. Avec le style art déco dans ce qui fut l’hôtel Aletti, c’est aussi l’Histoire qui déferle. Les temps se superposent, s’enchevêtrent avec de terribles fracas qui reviennent, s’effacent un instant chassés par la lumière, puis reviennent encore, échos lancinants aux marges des heures.
Vous m’emmenez, à travers des rues où se presse une foule dense, sur ces chemins qui furent les vôtres. Comme je la reconnais cette Grande Poste où il vous tarde de m’emmener dans la clarté d’une matinée de novembre. Une de ces images gardées intactes depuis les années 70, sans que je l’aie clairement su avant de la revoir aujourd’hui…Nous grimpons, nous descendons, la voix parfois coupée par le flot de tout ce qui se bouscule et que nous voulons nous dire. Ici un appartement, où l’une vécut tout un temps de sa vie. Plus loin en remontant l’avenue Didouche Mourad, puis à droite dans cette rue qui monte vers l’université… Une boutique devant laquelle une autre rêva souvent pendant ses années d’étudiante. Nous bifurquons d’évocation en évocation, que martèlent nos pas sur le sol dans cette ville qui m’est à la fois familière et nouvelle. Sur le retour, nous nous engageons sous les arcades du front de mer, boulevard Che Guevara, bouclant les années.
Le lendemain, Maïssa Bey m’emmène place de l’Émir Abdelkader, car elle ne veut pas me laisser quitter Alger sans avoir visité la prestigieuse librairie du Tiers Monde.
Carnet de voyage. Alger | Cécile Oumhani
Librairie du Tiers Monde
Fabuleux, ce cœur qui bat ici, cette âme qui se laisse deviner dans les allées ombreuses où le labyrinthe des pages crée un silence feutré, où déjà les lecteurs disparaissent, emportés par l’écrit. On éprouve dans toute vraie librairie l’intense émotion de se perdre, au sens littéral et figuré, de tomber hors de soi, à l’intérieur d’autres univers… Ceux qui s’entrouvrent, dès qu’on tourne une page pour franchir le seuil d’un ailleurs rêvé ou d’un ailleurs possible. Ali Bey, le libraire, nous invite à boire un thé à la menthe dans la pâtisserie attenante. J’avais rencontré cet homme passionné au Maghreb des Livres à Paris. Nous montons à l’étage, où l’arcade de la fenêtre me laisse voir sur la place la statue de l’Émir, figure emblématique de celui qui fut aussi écrivain et poète. Nous parlons livres et écriture. Autant nous nous perdons dans la lecture, captés impérieusement par d’autres mondes, autant les livres créent presque immédiatement l’espace d’un dialogue fervent.
L’après-midi, le public venu assister à la rencontre organisée par le Centre Culturel Français d’Alger me confirme dans ces impressions. Une salle presque comble est là pour échanger avec nous sur le thème du père et de la main. Youssef Saïah, animateur de l’émission littéraire hebdomadaire « Papier bavard », orchestre la rencontre, comme toujours en lecteur fin et avisé des livres qu’il présente. Je remarque combien l’écrit suscite la parole, avec ce qui court de vivant et de fort entre les êtres, même lorsqu’ils viennent seulement de se rencontrer… Le débat est suivi de signatures, ces moments où continuer à dire, où dire aussi ce qui ne peut l’être que dans le face à face, à mi-voix, entre deux. Je n’oublierai pas ce monsieur aveugle, qui m’a raconté que le livre était son salut. Il est reparti avec tous les titres exposés ce jour-là, porté par la soif d’une nourriture qui seule peut le protéger d’une extrême solitude. Ses amis lui lisent ses livres. Comment se perd-on dans le monde d’un livre avec la présence charnelle d’une voix amie? Je pense à la singularité d’un voyage ainsi fait à deux et au partage qui se crée alors.
La soirée se poursuit chez Maryse et Patrick Michel au Centre Culturel Français, où ils nous accueillent avec une chaleureuse générosité. Dans quelques heures, nous repartons les unes et les autres, chacune vers sa destination. La magie de retrouvailles et rencontres mêlées continue, rendue plus intense par l’approche de la fin du voyage. Comme s’il fallait à tout prix ne pas oublier de se dire, de se demander, ce qu’on ne pourra faire après qu’en s’écrivant… Et puis non, ce ne sera pas pareil, puisque nous ne serons plus ensemble à Alger. Ce sera ailleurs et dans la ressouvenance…
Curieuse aussi la force de ces liens qui se tissent dans l’écriture et dans la vie… Parler ensemble d’un livre auquel nous avons contribué chacune avec un texte est une expérience particulière. Au-delà de ce que nous avons voulu faire circuler à travers les frontières avec nos éditrices, comme nous l’avons expliqué la veille à la télévision algérienne, s’écouter les unes et les autres nous offre la richesse d’un regard différent sur un thème que nous avons d’abord chacune exploré seules. Un cheminement commun a commencé, abolissant les limites entre la vie et le livre. Le hasard des horaires d’avion a fait que je quitte Alger avec Rajae Benchemsi. Nous savons toutes les deux qu’après ce retour à Marrakech pour elle et à Paris pour moi, nous nous reverrons ailleurs et encore.

Cécile Oumhani
(28/01/2008)

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