Oran, quelques heures… | Cécile Oumhani
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Cécile Oumhani   
Oran, quelques heures… | Cécile OumhaniQui part à Oran en ce matin de novembre ? Le départ serait-il déjà derrière moi, alors que le monde aux fenêtres s’enfonce dans une épaisseur blanchâtre? Quelques voyageurs, un bébé allongé sur un fauteuil dans la salle d’embarquement à Orly… Il y a là un suspens presque tangible et les corps sont ailleurs, épaules enveloppées pour un voyage qui a déjà commencé. Entre deux lieux, entre deux vies, les visages se perdent dans l’attente… Congé a été pris d’une terre, tandis qu’une autre éclot au fond des regards.
Présences clairsemées dans cet avion d’un milieu de semaine… J’ai tout le loisir d’étaler près de moi ces journaux où je tente d’entrapercevoir, de devancer le voyage. Menus faits, conférences, état des universités… Ce besoin de saisir les fils qui mèneraient plus vite à ce que je vais rejoindre de l’autre côté, là-bas. On m’a dit que le chauffeur viendrait me chercher. Des vies et des heures où je me glisserai un moment, un soir, sans que je sache plus que cela. Elles existent. Le chauffeur existe. Mais je ne les ai encore jamais vus.
Non loin de moi, une vieille dame déplie un drapeau sur ses genoux. Vert, blanc et rouge… Le drapeau algérien. Elle le déplie avec précaution, le replie et le pose sur ses genoux. Ses doigts le caressent. Une nappe sortie pour une grande fête. J’ai rempli pour elle sa carte de débarquement. Msirda, dans la Wilaya de Tlemcen… Si loin de Colombes, ses doigts impatients du retour dessinent les retrouvailles, avec un sourire dans les yeux et le rire clair du vieil homme assis à ses côtés.
Et puis une ligne de terre apparaît entre la brume bleutée et la mer. Une ligne de terre gonflée de collines… L’image est encore d’une légèreté à peu près absolue, à peine plus que l’idée qui se promenait en moi. Car les lieux sont cela aussi, l’idée que l’on en porte en soi, ce que l’on en rêve. Déjà la ligne se précise, les contours se font plus nets. Il faut faire vite, car l’image est en fuite, chassée par ce qui n’est pas tout à fait là et qui va déferler, sans qu’on puisse l’arrêter. Un arc de sable comme un des sourcils de la mer… Fébrile, je fouille ce presque encore vide d’un temps à venir, si proche et pourtant insaisissable. Reliefs nus, brumes, ils surnagent, émergent, s’obstinent. Des pans de terre ferrugineuse, cuivrés dans l’or de l’après-midi… Et peut-être est-ce la lumière, sa clarté et comme un reste de l’été méditerranéen qui me dit que je suis arrivée. Une lumière qui m’inonde et que je connais, même si c’est la première fois que je me trouve à Oran.
Au-delà des contrôles de police et des douanes, Merin sort de la foule qui se presse dans le hall des arrivées. Pas de nom écrit sur un carton, rien de tout ça. Seul le rayonnement d’un visage, ce qui m’envahit d’une vague avec la certitude d’être accueillie. Il me montre en souriant, au creux de sa main, la photo qui lui a permis de me reconnaître. Merin est impatient de m’emmener dans sa ville, de me la dire, de me la raconter. Sa ville, lieu d’histoire et de culture, celle où naquit Albert Camus, celle qui est le berceau du Raï… Son enthousiasme en est le seuil, alors que nous roulons de l’aéroport d’Es Senia vers Oran.
Il me parle de cet habitat qui se développe de plus en plus vers la périphérie, dans tous ces immeubles qui sortent de terre à l’extérieur, comme dans tant d’autres villes à travers le monde. Nous entrons dans des rues escarpées, à l’heure où les petits écoliers en tablier s’égrènent sur le chemin de la maison. Lorsque nous débouchons sur le Boulevard du Front de Mer, j’ai le souffle coupé par cette perspective qu’il m’annonce depuis déjà plusieurs kilomètres. La mer en bas et la blancheur des façades, une promenade déserte en ce mois de novembre… Il faut l’imaginer bourdonnante de monde l’été, m’a-t-il dit. Et en cette fin d’après-midi, cette présence qui me fait face, vidée de ses passants, m’émeut. Oui, je suis à Oran… Des mots très simples qui ricochent dans le silence du Front de Mer en automne. Ils ricochent et reviennent vibrer en moi avec toute la puissance du lieu qui se désigne, s’impose, s’incarne, écho multiplié par toutes ces fenêtres et ces balcons qui regardent le ciel.
Oran, quelques heures… | Cécile Oumhani
Rue Larbi Ben M’hidi, nous nous arrêtons devant le Centre Culturel Français en plein centre ville, une de ces rues dont Merin m’a raconté qu’elles restent animées tard le soir. Je franchis l’entrée de pierres blanches, traverse le chemin qui longe le jardin où se dresse l’énorme tronc argenté d’un ficus retusa. Je ne le quitte plus des yeux, assise devant ce café que Pascale vient de m’offrir. L’écorce gris perle, luisante me fascine et mon regard court jusqu’aux larges bouquets des feuillages qui surplombent la cour. Je voudrais toucher, lire au braille de ce tronc une histoire qui se laisse à peine deviner, les mains qui l’ont frôlé, alors qu’elles frémissaient de rêves, de destins singulières, aujourd’hui ensevelis dans la torpeur de ses branches, fondus dans une sève muette. La colline où se trouve Santa Cruz n’est pas loin derrière. La verrai-je après la rencontre ?
Les autres écrivaines arrivent de Sidi Bel Abbès, tandis que le public s’installe, puis nous accorde une écoute et une attention, qui pourraient être palpables. Présence radieuse, Marie-Claire Gourine, qui assura la réouverture du Centre Culturel Français d’Oran, il y a bientôt six ans, a déposé devant nous une composition florale, offerte par une lectrice. Nous savourons un échange intense avec l’assistance, interpellée par le thème du père et celui de la main, qui sont évoqués dans nos deux livres collectifs.
Puis nous avons replongé dans Oran la nuit, par de petites rues anciennes, cernées par ce flottement des choses que l’on découvre entre obscurité et lueurs électriques. L’heure où les villes chavirent vers le rêve et embrassent les rives d’un lieu secret, au-delà du tangible. Quelqu’un m’a montré du doigt le point lumineux de Santa Cruz là-bas au fond de la nuit. Ce qui s’est incarné tout à l’heure à la fin de l’après-midi se dilue et accoste ces contrées de l’intime où il reste inscrit, alors que j’écris ces lignes.
Parce que je quitte Oran le lendemain avant le jour et n’en garderai que l’ombre somptueuse au fond de moi… Rue Emir Aek, rue d’Arzew, encore désertes, juste avec leurs façades et leurs balcons… Je me tais lorsque nous traversons une fois encore le Boulevard du Front de Mer et sa perspective exaltée par la nuit. Qui marche dans les rues à cette heure ? Pourtant après avoir franchi le barrage de la sécurité civile à l’entrée de l’aéroport, nous sommes plongées dans le flot des voyageurs en partance pour Alger. Partance… comme partage mais aussi aimance. Entre congé pris d’un lieu entrevu et aimé et éclosion d’une nouvelle attente, les retrouvailles avec Alger.
(à suivre)
Cécile Oumhani
(02/01/2008)


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