Une histoire silencieuse de la diaspora de la mer | Yassin Temlali
Une histoire silencieuse de la diaspora de la mer Imprimer
Yassin Temlali   
 
Une histoire silencieuse de la diaspora de la mer | Yassin Temlali
Entre deux levers de soleil méditerranéens, le décor d’un théâtre marin est dressé sur l’Ile de Beauté, navire ralliant Marseille à Alger. Un tour de parole est ouvert et le rideau se lève sur un petit drame familier. Des hommes et des femmes évoquent l’émigration, l’incessant aller-retour entre l’Algérie et la France, l’intégration, les traditions, le passé, l’avenir... Leurs paroles se font écho en cet instant provisoire, où Alger n’est pas encore visible et Marseille déjà perdue de vue.

L’écheveau de leurs histoires, les bribes de leurs vies donnent sa substance à La Traversée, film documentaire d’Elisabeth Leuvrey (1). En une vingtaine de trajets, la réalisatrice a récolté des dizaines de conversations dans cet entre-deux mouvant, propice à la réflexion sur soi, sur ses origines et son devenir. Emigrants clandestins reconduits chez eux sous escorte policière; im(é)migrés «réguliers» rentrant en Algérie avec leurs voitures bourrés de cadeaux; retraités qui ne vont plus en France que pour retirer leur pension; contrebandiers qui ont fini par avoir la mer dans la peau à force de l’enfourcher pour de très rapides voyages mercantiles. Mots des uns, mots des autres qui s’effleurent, s’entrechoquent, tristes ou enthousiastes, confus ou limpides. Mots ordinaires, presque déjà entendus et non moins forts de leur dialogue improvisé dans ce non man’s land maritime.

Au désespoir contenu des «vrais im(é)migrés» répondent les paroles d’Algériens «intégrés» qui parlent de «République» comme en parleraient des «Français de souche». A la fascination de touristes qui croient que «là-bas», les services autoroutiers offrent des baignades gratuites aux automobilistes, répond la voix des origines, celle d’un jeune homme pour qui «la vie n’est pas seulement l’argent et le plaisir», mais aussi la foi et la bonne œuvre utile, valeurs supposées d’une Algérie fantasmée et mythique.

Sur l’Ile de beauté, «l’entre-deux disposait d’un espace psychologique que chaque passager pouvait le temps du voyage s’approprier. Je me retrouvais confrontée au cœur de ce qui m’apparaissait être un véritable ‘rite de passage’ dont j’avais besoin moi aussi», explique Elisabeth Leuvrey, elle-même native d’Alger, descendante de cinq générations d’Européens d’Algérie (2). Derrière l’apparence d’une «relation normale» à la France, à l’Algérie, se découvre un monde contradictoire, où se mêlent amour et dépit, colère et sérénité et que structure une interrogation permanente sur cette errance mentale entre les deux rives de la Méditerranée.

Elisabeth Leuvrey a fait le choix de laisser couler la parole de ses compagnons de voyage, s’en interdisant le commentaire: «Dans l’écriture documentaire que je tente de travailler, j’exclue toute utilisation de commentaires qui viendraient se superposer au langage, si riche et qui se suffit à lui-même.» L’objectif n’était pas tant de «recueillir des témoignages» que de faire le «portrait d’un sentiment», celui du tiraillement éprouvé entre deux pays, deux appartenances.

La tentation était grande, avoue la réalisatrice de La Traversée, de dresser l’inventaire d’une réalité socio-ethnologique, celle des Algériens vivant entre la France et l’Algérie, mais ce qui l’intéressait davantage, c’était l’écho que chaque rencontre provoquait en elle. Le film est ainsi une suite de dialogues et de monologues dont l’enchevêtrement dessine la figure, tout en contraste, de l’Algérien pensant - ou rêvant - à la France, à l’Algérie. Il donne de cette diaspora de la mer une image moins froide que celle qu’en aurait donné un documentaire sociologiseant. La douleur qu’éprouve ce contingent marin, qui cultive le souvenir des origines ou, au contraire, le refoule, est celle d’un exil particulier, dont la routine est constamment perturbée par la possibilité du retour et ce qu’elle implique comme bouleversements et décisions douloureuses.
Une histoire silencieuse de la diaspora de la mer | Yassin Temlali
Elisabeth Leuvrey
Elisabeth Leuvrey n’a pas interrogé ses compagnons de traversée sur les raisons particulières de leur voyage, ne s’intéressant qu’aux représentations qu’ils se faisaient de leur «ici» et de leur «là-bas», changeants selon qu’on va à Alger ou qu’on en revient. C’était aux voyageurs de marquer un arrêt devant leur vie chancelante entre le «pays d’origine» et le «pays d’accueil». «On souffre beaucoup, mais il y en a qui ne connaissent pas notre histoire... Il y en a qui ne connaissent pas les histoires des immigrés. Ceux qui sont ici... sans famille, sans rien du tout. [...]. Ce cri du coeur trouve un écho symphonique dans la puissante parole de cet Algérien de 45 ans vivant en France depuis sa plus tendre enfance et dont la réflexion sur son propre déchirement, fascinante d’éloquence, donne à La Traversée une épaisseur quasi-tragique: «Je m’interroge des fois sur l’endroit où je vais mourir. Et, je me pose la question de savoir de quel côté des deux rives je veux être enterré.» Une question vieille comme le monde, celle de tous les déracinés.

La souffrance de cet exil intérieur n’est pas toutefois rendue toujours avec des cris de détresse aussi stridents. Dans l’économie de mots et d’images se profile une résignation générale à cet écartèlement entre deux univers, l’insatisfaction d’un provisoire qui dure. L’errance est acceptée comme une pure fatalité, comme le destin de ceux qui recherchent le meilleur de chacun des deux côtés de leurs vies, celle française et celle algérienne.

C’est parce qu’il entendait porter toutes ces paroles dépouillées, poignantes de nudité, que le bateau d’Elisabeth Leuvrey n’est pas un bateau ivre. La réalisatrice n’a pas cédé à la passion des cieux ultramarins et des époustouflants couchers de soleils méditerranéens et sa caméra s’en est détournée ostensiblement. On ne voit pas non plus, dans La Traversée, d’images de cet Alger irréel, juché sur ses collines, en attente de ces visiteurs qui, depuis des décennies, viennent et s’en vont par la mer. L’île de beauté est le navire de l’habitude et de l’ennui. C’est au plus profond de cet ennui centenaire que s’est jeté l’œil d’Elisabeth Leuvrey, pour laisser voir, sur le fond d’une Méditerranée calme et hospitalière, un océan trouble de sensations, d’espoirs et de désespoirs.
________________________________________________________________
(1) La Traversée, film d’Elisabeth Leuvrey (55 min., Fr, 2006), une production: Alice films / Artline Films.
Présenté en ouverture de la sélection française au 28e Festival Cinéma du Réel à Paris, La Traversée a été récompensé du prix du Patrimoine. Il a été projeté pour la première fois en Algérie, le 31 mai 2006, aux 4e Rencontres cinématographiques de Bejaïa et une seconde fois, à Alger, le 16 juin 2006, en marge des 1ères rencontres Ibn Rochd.
(2) Elisabeth Leuvrey est née en 1968 en Algérie, au sein d’une famille établie dans le pays depuis un siècle et réinstallée en France en 1974. Elle a signé, en 1998, Matti Ke Lal, portrait d’un homme qui a consacré sa vie aux enfants des rues de Delhi. Yassin Temlali
(27/06/2006)
mots-clés: