Planter des arbres dans le désert | Leonidas Liambey
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Leonidas Liambey   
  Planter des arbres dans le désert | Leonidas Liambey Stefan Capaliku était assis dans le café enfumé de l’Opéra donnant sur le Square Skandeberg avec Ema Andrea, une des plus grandes comédiennes albanaises, protagoniste des deux dernières pièces de Capaliku. Grande, belle et sérieuse, elle m’a malicieusement décrit Stefan Capaliku comme «le seul écrivain vraiment contemporain en Albanie». La trentaine et très doux, il est déjà l’auteur de sept pièces (dont 5 ont été mises en scène), plusieurs romans, recueils de nouvelles, poésies et essais. Il est actuellement professeur à mi-temps à l’Académie des beaux-arts à Shkodra, au nord de l’Albanie, et à Tirana. Ill a publié récemment un manuel scolaire sur l’esthétique. Sa dernière pièce, Trois Chansons d’Amour a été mise en scène par Alfred Tredicq qui jouait lui-même dans la pièce aux cotés d’Ema Andrea. La pièce a été représentée en mars 2004 au théâtre de l’Académie des beaux-arts à Tirana avant de partir en tournée dans deux villes en Albanie et Novisad en Serbie. Tredicq a également mis en scène Psychosis 4:48 de l’écrivaine anglaise Sarah Kane. Cette dernière lui a valu le prix de Meilleur Réalisateur et à Ema Andrea le prix de meilleure actrice au Festival de Théâtre de Macédoine en 2003.

Du monologue au dialogue

Qu’elles sont vos principales préoccupations en tant que dramaturge albanais?
Stefan Capaluki: «Le plus gros problème pour le théâtre albanais est sa compétitivité à l’échelle internationale. Nous avons déjà donné sept représentations de Trois chansons d’amour mais cela reste encore très difficile de la jouer à l’étranger. Bien sûr notre langue est une barrière importante, mais je ne pense pas que cela soit le principal obstacle. Nous manquons surtout de contacts extérieurs ».

«Etre écrivain aujourd’hui à Tirana signifie écrire des œuvres plus universelles que celles des générations précédentes qui s’intéressaient seulement à la réalité albanaise. Nous aimerions créer une littérature plus ouverte qui puisse devenir universelle. Nous avons besoin de nouveaux codes universels pour atteindre notre principal objectif : comparer et échanger avec d’autres afin de créer un dialogue. La culture albanaise est en train de passer du monologue au dialogue. On a plus tendance à mettre l’être humain au centre d’une pièce et non plus un Albanais avec ses problèmes, petits ou gros. Ceci étant dit, il est difficile de se faire une idée de ce qu’il se passe dans la culture albanaise contemporaine, dont la réalité demeure très épineuse. Je le vois moi-même: quand je regarde le premier recueil de poésies que j’ai publié en 1993 et le compare à ma dernière œuvre, j’y lis d’importants changements ».


Pouvez-vous les pointer?
«Au début des années 1990, “l’artiste albanais” aimait se confronter aux “grandes questions” pensant pouvoir changer les mentalités avec une seule grande œuvre. Il pensait pouvait revisiter et juger notre histoire. Puis la majorité des artistes albanais a compris qu’un artiste de nos jours n’est pas ce surhomme qui peut faire levier sur la réalité. Chaque artiste a alors commencé à jouer un plus petit rôle et à regarder en face les nombreux problèmes de l’Albanie, en les observant de l’intérieur. En ce sens, ils sont devenus plus spécifiques et plus introvertis dans ce nouveau désert de la liberté ».

Y a t’il eu un optimisme qui n’existe plus maintenant?
«Oui, car beaucoup de gens au début des années 90 ont cru que les choses allaient changer plus rapidement que ce qui s’est passé dans la réalité. Ils ont vu, ensuite, que cette liberté est un désert dans lequel nous sommes complètement libres mais que nous n’avons aucune idée d’où se situent le Nord, le Sud, l’Est ou l’Ouest. Dans ce désert, il nous faut planter des arbres pour nous orienter. C’est la question que notre génération doit résoudre».


Avez vous des affinités avec certains dramaturges européens?
«Non, personnellement je n’ai pas de maîtres à penser. J’essaie de suivre les développements du théâtre et de trouver le temps quand je voyage à l’étranger, de voir un grand nombre de spectacles et de m’informer au mieux. Mais je ne pense pas être influencé par quelqu’un en particulier. Je suis le parrain de la Biennale de Berne en Allemagne, un des festivals de théâtre les plus importants en Europe. Je m’y rends régulièrement et suis en contact avec des troupes d’autres pays d’Europe. La dernière fois que j’étais a la Biennale, j’ai été surpris par la diversité des pièces présentées. Il est impossible de se faire une idée précise de toutes les tendances qui parcourent le théâtre européen. Je pense que notre valeur repose aujourd’hui sur la curiosité, c’est à dire, la curiosité de découvrir ce qui se passe dans le théâtre albanais sans le comparer au théâtre suisse ou grec. Je pense que l’Europe essaie de cultiver et d’apprécier la diversité». Planter des arbres dans le désert | Leonidas Liambey Pouvez vous nous parler de votre dernière pièce?
Je ne suis que le «demi-auteur» de Three Love Songs (Ema rie pour signifier son désaccord). La pièce essaie de communiquer avec le public comme le ferait une poésie. Il n’y a pas d'histoire dans le sens classique du terme. Je cherche juste à communiquer à travers des émotions. Je veux que le public ait l’impression d’être seul et qu’il n’y a personne à coté d’eux quand ils regardent la pièce, comme lorsque l’on lit une poésie.

Ema Andrea: «C’est l’éternelle histoire: amour, confusion, doute. Tout se passe dans leurs esprits. C’est un dialogue entre deux personnes qui dure pendant des années: le premier dialogue n’est que poésie, puis dans le second et troisième dialogue, il n’y a que lui qui parle. Cela se déroule sur une période de quinze ans, qui va de la jeunesse à la maturité».

Stefan Capaluki: «Dans The shoes, une pièce que nous avons jouée il y a deux ans, une jeune femme achète une paire de chaussures importées d’Europe. Elle a économisé toute sa vie pour acheter ces chaussures coûteuses. Elle les ramène dans sa ville et attend une occasion vraiment spéciale pour pouvoir les mettre. Mais il ne se passe jamais rien. Le facteur vient souvent lui apporter du courrier qui ne donne pas vraiment de nouvelles. Pendant ce temps, les chaussures jouées par deux jeunes filles se souviennent des jours quand elles étaient dans le magasin et que les gens les touchaient. Finalement les chaussures veulent s’évader de la ville. Ceci mène à un conflit entre les chaussures et la dame, qui se termine en tragédie».

Ema Andrea: «Les chaussures sont interprétées par un langage corporel, plus que par des mots. Nous essayons de communiquer avec les gens (pas seulement des Albanais.) C’est du théâtre pour esprits ouverts».


Quel sont les principales difficultés rencontrées par les metteurs en scène albanais?
Stefan Capaluki: «Le problème majeur est que l’Albanie est un petit marché. Le deuxième est la crise économique. Etre petit et pauvre c’est déjà pas beaucoup…».

A Tirana, je rencontre aussi le réalisateur Alfred Trebickq qui me dresse un tableau de la scène artistique albanaise en regard avec le passé culturel du pays. Planter des arbres dans le désert | Leonidas Liambey «L’art passe toujours en dernier», m’explique–t-il «90% des politiciens n’aiment pas l’art. Ils se comportent eux-mêmes comme des clowns et pensent, par ailleurs, que l’art est juste un amusement, une façon de passer un bon moment. Ils ne comprennent pas l’art réellement et préfèrent les divertissements et l’humour cochon. C’est dur de vivre du théâtre: alors après tout, pourquoi est-ce que les politiciens investiraient dans quelque chose qui ne rapporte pas? Sous le communisme, il y avait beaucoup de comédies car intérieurement les gens avaient besoin de rire, d’humour. Certains metteurs en scène ont conservé cette prédisposition pour les comédies. Par contre, le Théâtre National a beaucoup souffert du «Réalisme Social» et de la fonction idéologique qu’il a joué par le passé. C’est pourquoi certains aiment encore utiliser des clichés et des slogans. Depuis 1990, les mentalités changent très lentement tandis que d’autres réalités bougent trop vite».

Et l’émigration?
«J’ai passé cinq mois au Canada après les conflits de 1997 mais l’émigration consume les gens et le talent. C’est bien que nos jeunes artistes étudient à l’étranger, en Europe, en Russie mais ce qu’ils ramènent n’est pas suffisant. Ensuite ils doivent faire face à des obstacles insurmontables pour appliquer ces nouvelles façons de réfléchir et de faire les choses. De grands efforts ont été faits mais la réalité est horrible. Nous avons toujours cette mentalité spécifique des Balkans. Nous devons décliner notre identité avant toute chose. Il faut donc avoir un nom pour accéder à ce métier».

Guerre froide entre les générations

Est-ce que les choses sont en train de changer?
«Vous ne sentez pas les changements quand vous vivez à Tirana, ce n’est que les étrangers comme les immigrants qui disent que les choses ont beaucoup changé. Mais c’est très superficiel: il y a toujours des tueries au hasard. Et dans les clans et les familles, il y a grand manque d’éducation. Dans le nord, à Shkodra, il y a deux ou trois ans seulement, le directeur du théâtre municipal a du rester chez lui car il est était la victime désigné d’un conflit sanglant entre familles».

«Par contre les nouvelles générations d’acteurs sont excellentes, mais reste malheureusement marginalisées. L’ancienne génération est très forte en termes d’accès aux institutions et aux ressources. Puisqu’il n’y a que quatre théâtres à Tirana, il y a comme une guerre froide entre les générations pour les contrôler. J’imagine bien sûr que ce n’est pas seulement une histoire d’âge, mais aussi de mentalité: Le ministre de la Culture, Blendi Klossi n’a que 35 ans mais il pense comme une personne de 75 ans».

«Le problème spécifique au théâtre, c’est que le metteur en scène guide des acteurs appartenant à des milieux, générations, et expériences très diverses. Certaines d’entre elles sont terrifiées face à la nouveauté. De toutes les façons, changer les mentalités prend un temps fou. Jouer demande un contact quotidien et la capacité d’assimiler de nouvelles idées est lente. Oui cela du temps car nous somme dans une phase de transition qui dure déjà depuis 15 ans sans que l’on sache quand elle s’achèvera?». Leonidas Liambey
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