Fête et politique | Leonidas Liambey
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Leonidas Liambey   
  Fête et politique | Leonidas Liambey L’équipe de NR est arrivée au studio de tournage de Tirana dans une limousine de 1936. Elle n’a pas de batterie et il faut au moins six personnes pour la pousser pour qu’elle démarre, mais cela ne dérange personne. Khrushchev, un leader chinois et sans doute le Ché Guevara ont été transportés à travers les rues de Tirana dans cette voiture qui est désormais garée aux milieu des restes poussiéreux d’un studio abandonné, en dessous des baffles et des projecteurs pour concert, sous le ciel de ce début de soirée.

NR est un des nouveaux groupes de hip-hop basé à Pristina, Kosovo. Leur musique est assourdissante, américanisée et politique. Leur producteur, Iliri, un bassiste éduqué a Zurich a pour projet de réaliser un CD hip-hop d’artistes de tous les pays des Balkans. Les trois MC de NR rappent dans un dialecte Kosovo-Albanais que le public de Tirana a parfois du mal à comprendre. Ils parlent de Tirana comme d’un endroit tranquille, mimant l’attitude des rappers de la côte ouest américaine afin de caricaturer la division entre les rappeurs nerveux de la cote est des Etats Unis et celles des rappeurs plus posés de Los Angeles. Faut-il transposer ces divisions à d’autres ? A celle entre Pristina et Tirana par exemple ? Quoi qu’il en soit, la suspicion qui demeure entre celles-ci n’est pas un accident : jusqu'en 1990 il n’y avait pas eu de contact entre les deux villes depuis qu’Hoxha se sépara des communistes de la Yougoslavie dans les années 40.

La hip-hop politique originaire de la classe sociale américaine, est en train d’être revisiter pour exprimer les problèmes des ghettos dissociés de l’Europe, des pays réputés pour leur taux de criminalité, leurs surplus d’armes et de violence. Les paroles crues de NR parlent de femmes, de politique, de religion et de l’omniprésence des forces internationales au Kosovo, comme le chantent cet extraits de leur dernier album :

‘Si tu regardais dans ma tête
T’apprendrais que je suis complètement niqué
Hypnotisé et programmé
Les communistes règnent sur ce monde
Tout le monde cherche un visa
Pour se tirer d’ici et se faire du fric
UNMIK dépense à plein tube
Et nous restons sans couilles’

Analyse ça
Dis ça
On va construire une cathédrale
Imaginaire dans ses racines
C’est une de c’est chose
C’est de la folie
Terrorisme, racisme
Politique et égoïsme
Certains diraient commercialisme
Définitivement niqué
Ou 92% des musulmans
Se font avoir par des idiots
Avec une tour d’église en plein milieu
Et pourquoi pas la tour de Pise ?

(Traductions à partir de la version anglaise d’NR) Fête et politique | Leonidas Liambey Le concert de NR était significatif, à cause du moment qu’il a su créer et de l’organisation qu’il y avait derrière. Mis en place par le Laboratoire de Communication, un groupe d’artistes indépendants basés à Tirana, les mille et quelques personnes qui sont venues assister au concert avaient été informées par le bouche à oreille et par une pluies de feuillets alternatifs : « Laissez vos talons- aiguilles chez vous. » Cette stratégie était pour essayer de contourner les médias commerciaux albanais qui sont loin d’être gratuits et n’offrent pas encore leurs services aux manifestations culturelles non commerciales.

D’après Reporters sans Frontière (rapport annuel 2002) « Les chaînes de radios et télévisions privées se concentrent sur des programmes d’animations plutôt que sur l’information ou sur des reportages portant sur des sujets sensibles. Les autorités continuent à déranger fréquemment le travail de journalistes et les médias sont l’objets de pressions directes ou indirectes à travers impôts, coûts d’imprimerie trop élevés ou problèmes de distributions en tous genres. Le temps d’émissions de radios et de télés publiques alloué aux partis du gouvernement est disproportionné. »

Human Rights Watch souligne de sévères défaillances dans le fonctionnement des médias libres et indépendants ainsi qu’un harcèlement et des attaques violentes contre les journalistes, conduisant à la censure pure et simple des reportages trop critiques. Ces violations restent fréquemment impunies, et souvent elles sont à mettre sur le compte d’agissements policiers en dehors de Tirana.

Les lois sur la diffamation favorisant les fonctionnaires, le retrait de la publicité nationale des chaînes qu’il faut ‘punir’ lorsqu’elles diffusent un reportage trop critique, tout cela a entraîné de sévères restrictions et l’impossibilité pour les télévisions privées et commerciales albanaises de jouir d’une vraie liberté d’expression.

De plus, l’espace médiatique est limité par les pressions politiques sur les formes d’expression alternatives, liées essentiellement aux intérêts commerciaux des propriétaires des médias eux-mêmes.

Toutefois, cet état chaotique des médias est en train de changer. Par exemple, la diffusion à la télévision de films piratés (souvent même avant la dates de sortie des films) a été stoppée suite à une loi votée en septembre 2003. La réalité reste néanmoins épineuse : il n’y a que deux cinémas à Tirana et aucun vidéo club capable de proposer autres choses que les films pirates d’un Blockbuster de province. Et alors que l’Internet devrait jouer un rôle essentiel contre l’isolement culturel endémique de la ville, son coût reste inaccessible (150lek/$1.4 l’heure). D’autant qu’un bon salaire, avec une ONG ou une banque étrangère ne dépasse par $200 par mois. Fête et politique | Leonidas Liambey Plusieurs tentatives d’endiguer cette situation et de doter le pays d’une culture plus ouverte ont abouti à la dénonciation pure et simple d’un système politique mafieux. Mjaft! (Assez ! en albanais) est une campagne lancée à l’initiative des citoyens de tout le pays ayant pour but d’attirer l’attention sur les nombreux problèmes sociaux qui découlent de la corruption et entravent la vie des Albanais.

Si Mjaft rassemble pour combattre la corruption et la négligence politique, le mouvement défend aussi les droits de la femme contre les abus des gardes grecs aux frontières, et lutte activement contre le trafic humain et le crime organisé. En mettant en place une autre manière de manifester contre la politique en place -veilles silencieuse, débats d’écoles, marathons et actions en tous genres- Mjaft mobilise et sensibilise de plus en plus les différentes couches de la population contre les abus de pouvoir et la mauvaise gestion du gouvernement albanais.

« Le vrai problème de l’Albanie, c’est son apathie » explique Erion Veliaj le directeur de campagne pour Mjaft !, Dans un entretien récent pour un journal anglais The Independent. Veliaj, 23 ans a été élevé à Tirana, éduqué aux Etats-Unis et a travaillé dans plus de 60 pays pour plusieurs ONG avant de rentrer chez lui. Sur la mauvaise réputation de l’Albanie, il ajoute : « Le pire c’est que les gens ici commencent à le croire » dit-il. « Ils lisent les journaux étrangers, ils voient les nouvelles à la télé italienne, et ils commencent à croire que nous sommes tous des gangsters et que nous sommes tous maudits. »

En ce moment la campagne Mjaft ! est orientée sur des actions culturelles plus larges. L’orchestre Mjaft !, composé de 15 musiciens, a organisé un concert le 2 juin 2004 et devrait rassembler prochainement pour un gros événement des groupes albanais et des DJs du Kosovo (NR participera), Skopje et du reste des Balkans.
Promouvoir un esprit jeune et des évènement culturels à large échelle donne la mesure des ambitions culturelles qui fermentent à Tirana en ce moment. Le fait de penser autrement et de créer des formes d’expressions culturelles nouvelles, appelant à la participation active du public, est un acte politique pour bon nombre d’artistes et de producteurs, surtout parmi les plus jeunes.
Ainsi les actions de ComLab ont consisté en un évènement de 48 heures à New York (Transmedia Artistike Migjeni), des plates-formes multi-média pour les directeurs de communication ou de simples manifestations alternatives. Leur prochain projet, LK47, qui attend toujours un soutien financier, est un centre informatif high-tech qui devrait être géré par le National Art Gallery où il aura son siège. Ce projet offrira un accès à Internet et mettra ces ressources à la disposition des créateurs albanais, tout en ayant l’objectif de leur donner une plus grande visibilité à travers le monde et en Europe plus particulièrement.
Leur but est de monter de nouveaux espaces informatifs pour le dialogue ouvrant sur un débat libéré de toutes contraintes commerciales et politiques, « en sollicitant la sensibilité des individus », explique Florian Agalliu, « nous voulons façonner un citoyen moderne, et créer, par des expériences innovatrices, une nouvelle mentalité, un nouveau langage. Au (concert) Kinostudio, le Communication Laboratory veut se doté d’un lieu de rencontre. NR viendra y proposer le rythme et l’harmonie de messages inédits pour répondre, provoquer et donner de nouvelles perspectives à son public. Et se faisant établir d’autres pratiques, casser les préjugées, transformer la réalité culturelle Utopie peut être, mais devant l’ampleur des problèmes sociaux en l’Albanie et la corruption endémique de son establishment, ce sont là des actes politiques tangibles. Leonidas Liambey
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