Tourner au pays des aigles | Leonidas Liambey
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Leonidas Liambey   
  Tourner au pays des aigles | Leonidas Liambey Tirana Year Zero (2001), un film du cinéaste albanais Fatmir Koçi avec Niku, un garçon de 23 ans sans but dans la vie, qui se sert de son camion décrépit pour aider un directeur «nouveau riche» habillé tapageusement, à tourner une publicité. La scène est risible et teintée d’humour noir. Niku fait de son mieux pour suivre des ordres erratiques tandis que les obstacles pour produire une publicité originale et soignée s’accumulent. La scène, au comique forcé, est une bonne introduction aux réalités de tournage dans l’Albanie d’aujourd’hui où la production cinématographique du pays a été complètement dévastée par la chute de l’économie et l’instabilité politique, alors que son ambition créative est restée suspendue.

Après des décennies de censure et de financement étatique, l’ordre post-communiste fait émerger de nouveaux défis: «Je ne vois pas de participation politique dans les arts», me dit Fatmir Koçi en sirotant un espresso dans un café qui jouxte le Musée National d’Archéologie, «C’est à peine croyable mais la censure sur les productions cinématographiques n’existe plus dans l’Albanie, par contre l’Etat n’a aucune stratégie pour sélectionner les films ou les projets qui ont besoin d’être épaulés. Le Ministère de la Culture, qui a pourtant un budget, s’implique dans de minuscules actions. Quant au Centre National Albanais de Cinématographie, il cofinance en partie trois longs métrages au maximum par an, quelques documentaires et trois ou quatre films d’animations. Nous produisons toujours les films d’animations sur pellicules de 35mm, ce qui est assez cocasse pour notre époque.»
Néanmoins, malgré une très faible production et l’isolement technique du pays, deux films ont fait du bruit, plaçant l’Albanie sous les projecteurs de la scène internationale. Le premier, Slogans (2001) de Gjergj Xhuvani’s, est une comédie noire sur la vie d’un village où tout est (sauf les rumeurs chuchotées) réduit à de banals slogans créés par les apparatchiks du parti et acceptés par la communauté. C’était le premier film sélectionné pour représenter l’Albanie à Cannes en 2001, il a eu un immense succès. Le film a également remporté le premier prix au Film Festival Cottbus en novembre. Au Tokyo International Film Festival, Slogans a obtenu le Grand Prix et la Meilleure Performance par une Actrice dans le Rôle Principal, tandis que Xhuvani recevait le prix du Meilleur Producteur.
Quand Fatmir Koçi a reçu le Prix International du Jury du 42ème Film Festival de Thessalonique pour Tirana Year Zero, son thème sur l’émigration a touché une corde sensible. Le film avait reçu des critiques hargneuses en Albanie et la diaspora albanaise l’avait démonté, l’accusant d’avoir sali la réputation du pays. Cependant, son humour sombre et son réalisme ont été mieux perçus par la jeunesse albanaise. Dès sa sortie en salle, le film a connu un véritable triomphe pendant deux semaines. «Il fallait que le film traite de la vie quotidienne, c’était mon intention de départ même si cela comportait des risques. Je n’ai jamais pensé que les Albanais le critiqueraient autant qu’ils l’ont fait. Aux Etats-Unis, à New York la critique a redoublé : la diaspora albanaise m’a accusé d’être un ennemi, de ne pas aimer mon pays mais ce sont pourtant eux qui ont quitté l’Albanie!»
La tension entre le manque d’opportunités et la pauvreté en Albanie et la promesse d’un exil vers l’étranger qui a fourni la thématique principale du film, est à l’origine de son succès. En se focalisant ouvertement sur les problèmes du pays et des nombreuses tentations pour le quitter, Niku, qui a passé une période brève et peu rentable en Italie, ne trouve aucune raison concrète de quitter l’Albanie. «En terme de mondialisation…peut être ceci est l’origine de chacun de nos drames. On doit changer, mais dans quel but? Et pourquoi? Etes vous capable de soutenir ce fardeau ? Il y a peut-être des personnes qui cherchent une solution toute prête, mais il y en a d’autres qui essaient d’inventer un nouveau modèle.» Le nouveau documentaire de Koçi, La Terre des Aigles va être diffusé pour la première fois à New York ce mois-ci. Le documentaire peut être perçu comme une tentative d’acceptation du passé douloureux de l’Albanie. C’est «un film historique de 90 minutes sur l’Albanie du XXème siècle, tourné en 35mm, et basé sur des films d’archives. Ce film illustre magnifiquement mon concept d’archives. Nous avons sélectionné chacun des sujets qui a construit ou structuré l’histoire du pays. Le plus difficile était de rester objectif.»

«Heureusement, les communistes ont eux même filmé les procès et les exécutions des personnes qui se sont fait fusiller ou pendre. Il y a un passage tourné en 1946 où les communistes ont pendu quatre personnes et en ont fusillé six autres. Dix personnes en tout, c’étaient des intellectuels: ils étaient tous diplômés d’universités de Vienne, Rome ou Milan. Ils ont été exécutés immédiatement après que les communistes ont pris le pouvoir. Narrer ces événements en restant objectif était vraiment le plus difficile, une sorte de mission impossible car je ne voulais pas être politique dans mon film. Simplement, les gens ne sont pas au courant, les jeunes générations de moins de trente ans n’ont aucune idée de leur histoire, surtout visuellement.

«C’est quelque chose de touchant de voir des images qui ont été prises à un moment précis de l’historique d’un pays. C’est immédiat et le spectateur peut décider, vous voyez tout: la mode, les meubles, les rues, les arbres, en noir et blanc bien sur, qui raconte la période. Vous voyez les visages, les coupes de cheveux et après vous voyez ce qui se passait. Les dialogues sont originaux, vous pouvez écouter les discours originaux du temps du Roi Zog des années 30. «Le texte du film est écrit par Ismail Kadaré (l’auteur le plus connu d’Albanie.) Nous avons demandé à Kadaré de le faire pour des raisons historiques, d’informations et enfin et surtout pour son style particulier et sa capacité d’analyse. Nous avions besoin d’histoire et d’information puisque tout monde devait apprendre et comprendre. Nous n’avions pas besoin de désordre ni de confusion.»

«C’est un film à propos d’un petit pays isolé qui étaient complètement fermé sur lui-même pendant plus de 30 ans jusqu’en 1991. Après les années 70, le reste du monde est entré dans la modernité, l’ère technologique, et nous, nous sommes restés en arrière, incapable de nous adapter à la vitesse de ce monde qui changeait. Ceci nous a fait énormément souffrir. En pleine révolution technologique, nous étions complètement marginalisés. C’est pourquoi quand les réfugiés sont arrivés en Grèce pour la première fois en 1991, et qu’ils ont vu Athènes, cette métropole moderne, avec tous les atouts de la modernité, pleine de voitures, ils étaient évidemment choqués. Et bien entendu, ils se sentaient exclus de ce mode de vie. Le réfugié se serait contenté d’un morceau de pain, mais les Grecs ou les Italiens ont tout de suite ressenti trop de différence.»

D’autres projets? Koçi commencera à tourner en septembre un drame historique basé sur l’Année Noire, un ouvrage de Kadaré. «C’est un long-métrage sur 1914, juste après l’indépendance des Ottomans en 1912, quand le pouvoir européen décide d’imposer au pays un roi étranger. Le prince William de Weid de Prusse est resté ici seulement six mois après que les musulmans lui eurent annoncé, ‘nous n’avons rien contre vous, nous avons l’esprit ouvert, mais vous devez vous faire circoncire!»

«C’est une des trois histoires principales. La tension dramatique du film s’exprime à travers ce guerrier musulman qui veut s’enrôler, cherche en vain les combats car la guerre bouge et se déplace un peu partout, il ne la trouve jamais. Il ne s’agit pas d’un film de guerre, mais d’un film sur la tolérance religieuse. Ce guerrier tombe amoureux d’une nonne, une nonne catholique et souhaite l’épouser. Ce n’est pas non plus un film historique, mais plutôt un drame historique qui canalise le destin de personnes qui vont devoir affronter la politique, la religion, l’amour et la famille … Pourtant à un moment, il faudra choisir, décider de s'engager ou pas dans la politique, dans la religion…Savoir si devenir guerrier, marchand ou tueur?» Leonidas Liambey
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