En route pour Tirana | Leonidas Liambey
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Leonidas Liambey   
  En route pour Tirana | Leonidas Liambey «En route pour Tirana» ouvre un cycle d’enquêtes menées par les correspondants de babelmed dans plusieurs grandes villes de la Méditerranée. Première étape: Tirana qui essaie de sortir du carcan d’un long isolement et d’un héritage politique lourd, encore trop lourd à porter par les Albanais.

Ces enquêtes ont été soutenues par la Fondation Européenne de la Culture. Prochaines étapes : Alexandrie, Alger-Paris, Tanger, Beyrouth, Tunis...

Il y a au moins dix vols par semaine pour aller à Tirana depuis Athènes mais les nouvelles du monde albanais voyagent par des voies différentes. L’aéroport de Pristina et la frontière du Kosovo ont été fermés en mars suite à des conflits dans le protectorat des Nations Unies. Les rumeurs de ce qui pouvait se passer en Albanie étaient vagues et menaçantes : on m’a dit que l’ancien Président Berisha, qui a mené l’Albanie à l’anarchie en 1997 avec son Parti Démocratique, essayait de regagner le pouvoir. Kalachnikovs, drogues, mafias, guerre de sang et chaos. Le seul livre touristique, celui de James Pettifer qui s’intitule ‘Blue Guide’, publié il y a trois ans est pleins d’avertissements et de conseils comme : « Emmenez à manger, à boire et des cigarettes avec vous » et « un guide touristique local est nécessaire. Ne sortez pas la nuit » ; ce qui confirmerait que le pays le plus pauvre d’Europe reste le cauchemar anachronique des Balkans.

La gare routière d’Athènes est sombre et remplie de petits groupes d’hommes en veste de cuir noir buvant du café. Dehors, des familles se déplacent d’un endroit à l’autre pendant que les cars arrivent et ensuite refusent d’ouvrir leurs portes. Les bagages doivent passer par une parodie de procédures d’enregistrement avec des étiquettes, des machines à rayons X qui ne fonctionnent pas, et des queues. Bus N° 1 ? N° 5 ? Ou N° 2 ? Certains ont le numéro écrit à la main sur un bout de papier glissé sous l’essuie-glaces. Les véhicules sont vieux, les bus grecs OSE ont dû être construit avant 1976 quand le Président Enver Hoxha se sépara de la Chine, le dernier sponsor communiste de l’Albanie, plongeant ainsi le pays dans un isolement total jusqu'en 1991. Le bus N° 2, le mien, appartient à une compagnie albanaise privée, Albanian Interlines, et donne l’impression d’avoir passé une vie courte mais difficile au Benelux avant d’être repeint et exporté pour effectuer des voyages de 28 heures entre Tirana et Athènes.
Après quelques cinquante ans de restrictions extrêmement dures sur tous les déplacements (même domestiques), les treize dernières années ont été caractérisées par un mouvement massif d’albanais quittant la pauvreté (parfois même la famine) et le chaos du pays. Il y a entre 200.000 et 250.000 Albanais à Athènes, une communauté qui a grandi depuis la chute du régime communiste en 1991. Depuis quelques années, ils sont de loin le plus grand groupe d’immigrés dans la ville.

Bien qu’ils étaient les bienvenus à l’origine, il y a aujourd’hui une tension évidente et une certaine méfiance entre les Grecs et les nouveaux arrivés. Les controverses sur l’intégration et la machine bureaucratique de l’Etat maintiennent les immigrants qui ne peuvent pas prouver leur ascendance grecque dans une situation d’anxiété constante. Les visas doivent être renouvelés tous les 6 mois par une procédure rappelant le mythe de Sisyphe et qui englobe documents originaux, traductions de documents et attente. Parfois le processus se termine quelques semaines seulement avant que le visa lui-même n’expire.

Le car est presque plein. Quand mon voisin, Alberti, découvre que je suis un journaliste grec, une conversation animée débute à l’arrière du bus. Alberti, qui rentrait chez lui à Elbasan pour la première fois en huit mois, a remarqué que l’image des Albanais dans la presse grecque était quasiment toujours négative. Pourquoi une fille greco-albanaise dans une émission de télé-réalité devait-elle subir des attaques sur ses origines alors qu’une personne greco-américaine est la bienvenue ? Pourquoi n’y aurait il pas de reportages sur les harcèlement que la police inflige régulièrement aux immigrants, parfois en leur soutirant de l’argent pour les laisser en paix ?


En route pour Tirana | Leonidas Liambey « Propagande! » déclare Spiro qui voyage vers la banlieue de Tirana, « c’est quelque chose qu’on comprend très bien. » Les problèmes qu’ils ont vécus en Grèce sont bien peu de choses par rapport aux reproches que l’on peut adresser à l’Albanie. Vingt personnes ont péri quand leur bateau a coulé en allant en Italie et le Premier Ministre Fatos Nano n’a même pas présenté ses condoléances aux familles. Si l’Etat grec a été cruellement obstructif, l’Etat albanais n’a rien fait pour apporter son aide. L’ambassade albanaise a fait preuve de son inutilité en délaissant totalement ses citoyens qui ont eu des problèmes en Grèce.

Pour saisir quelque chose de la réalité de l’Albanie d’aujourd’hui et de sa capitale Tirana, il faut comprendre la nature du régime qui a fini par s’écrouler en 1991, deux ans après la chute du mur de Berlin. Le gouvernement d’Enver Hoxha, qui est né de la résistance partisane aux Nazis pendant la deuxième guerre mondiale, s’est confirmé comme étant le plus totalitaire, isolationniste et répressif des régimes en Europe, et peut être dans le monde à l’exception de la Corée du Nord. Le mélange explosif de nationalisme et socialisme étatique mena à la séparation du pays avec la Yougoslavie de Tito, l’Union Soviétique de Khroutchev en 1950 et finalement au milieu des années 70 avec la Chine post-Maoïste. Pendant les années 80, l’Albanie était l’un des derniers pays en Europe avec des statues de Staline sur les places publiques. Le pays était le seul à encourager la stagnation économique par un contrôle social rigide avec une police secrète (le Sigurmi qui s’est notoirement servi d’écoliers pour espionner leurs parents), par un contrôle total du parti socialiste au pouvoir à travers toutes les institutions sociales, culturelles et économiques alors en place.

Les objectifs d’indépendance et d’égalité sociale du Parti pouvaient être considérés comme atteints : un directeur gagnait à peine plus qu’un ouvrier à la chaîne, mais cela était discutable puisque ni l’un ni l’autre n’avaient assez d’argent pour survivre et que le rationnement de produits de base tels que les œufs et le beurre était habituel. Les préparatifs du pays pour accueillir des assaillants sont encore visibles dans l’infrastructure du pays : des centaines de milliers de bunkers en forme de champignon parsèment les lieux publics et les bords de routes, les fermiers avaient pour ordre de mettre des piques dans leurs vignes pour transpercer des attaquants qui débarqueraient par parachute, et jusqu’en 1989 des troupes albanaises s’entraînaient pour contre-attaquer une invasion éventuelle de l’OTAN par la mer. Les montagnes étaient couvertes de gigantesques slogans « hoxhaiste » et même trois ans après sa mort en 1988 le nouveau leader, Ramiz Alia, a publié un ouvrage à sa mémoire intitulé ‘Notre Enver’ qui réaffirma le patrimoine « hoxhaiste » dans des termes intransigeants. Au total soixante et onze volumes d’Hoxha ont été publiés, certains sont sortis après qu’il se soit retiré de la vie publique au début des années 1980 quand la rumeur courait qu’il était dément.

Le car s’arrête à la frontière aux environs de quatre heures du matin. Tout le monde se précipite dehors pour faire tamponner son passeport et une demi-heure plus tard nous sommes à nouveau dans le bus en direction du duty-free. « Achète tes cigarettes ici » me conseille Alberti, « tu peux trouver tout ce que tu veux, du whisky, des télés ou des machines à laver. » Il a raison, mais nous sommes déjà arrivés au poste albanais. Je suis poussé vers un garde assez sympathique pour remplir quelques formulaires et acheter un visa à 10 € pendant que tous les autres se rassemblent autour d’une fenêtre minuscule pour essayer de montrer leur passeport à un gardien épuisé. Une heure et demie pour traverser : pendant les périodes de pointe cela peu prendre huit heures pour entrer en Grèce par la frontière de Kakavia.

En janvier 1990, de petits groupes de réfugiés ont commencé à se réunir au nord de la frontière gréco-albanaise. Certains ont tenté de traverser les vallées et les rivières glacées à pied jusqu’en Grèce. Quand ils se sont aperçus qu’ils pouvaient le faire en toute sécurité à la seule condition de survivre au climat, beaucoup d’autres les ont suivis. Le système de contrôle à la frontière du pays dictatorial avait été aboli et l’isolement physique de l’Albanie était terminée. L’ensemble des ‘structures informative, éducative, culturelle, économique, militaire et politique dominantes’ du pays disparurent petit à petit. Le mouvement maigratoire prit de l’ampleur, et le nombre de personnes employées abandonnant le pays augmenta, car des institutions qui avaient donné l’impression d’être permanentes depuis cinquante ans cessaient de fonctionner et les salaires mensuels diminuaient fortement. Le taux de chômage grimpa jusqu’à 40%.

Dans la pénombre, je peux voir la vallée s’ouvrir derrière Kakavia et la petite route abîmée serpentant entre des buvettes, de vieux camions et taxis Mercedes avec leurs publicités allemandes et hollandaises sur les cotés. La route pour Tirana passe à travers Gjirokastro et Tepelene, les communautés grecques qui ont particulièrement souffert quand les Hoxhaistes ont tenté de transformer l’Albanie en ‘premier pays athée du monde’ pendant la révolution culturelle de 1967. Un manque de reconnaissance pour les langues minoritaires, l’éducation et la culture sous l’ancien régime : les tensions qui ont éclaté depuis ont été appréciées par les médias grecs qui s’en faisaient l’écho. L’expulsion des Chams, une minorité ethnique-albanaise de la région Suli au sud de la frontière grecque par les forces de droite de Napoléon Zervas pendant la guerre civile grecque après 1945 est moins connue en Grèce, mais j’en ai entendu parler surtout par les habitants de Tirana. En route pour Tirana | Leonidas Liambey Dans quelques heures nous passerons au port de Vlora d’où, en mars 1991, des centaines de radeaux (certains n’étant rien de plus que des barils vides avec des toiles dessus) se dirigèrent hors de la baie vers l’Italie. La majorité des réfugiés a survécu, certains touchant terre au nord d’Ancône. Quelques-uns ont débarqué au Monténégro tandis que d’autres ont péri dans l’Adriatique. En août, cette année là, après des mois d’agitation politique et de pénurie en Albanie un deuxième exode a eu lieu, cette fois avec des bateaux plus importants, la plupart partant du port de Dures où la loi martiale avait été décrétée pour décourager les gens. Plus de dix mille personnes affamées et fatiguées ont passé la nuit dans un stade de football à Bari avant d’être rapatriées par les autorités italiennes. Après avoir ordonné à la marine de renvoyer tous les autres bateaux, l’Italie a envoyé 500 soldats en Albanie pour aider à distribuer 130 millions d’euros d’aide alimentaire afin d’éviter la famine qui avait été annoncée pour l’hiver suivant. Voilà comment le premier gouvernement ‘non-communiste’ est arrivé au pouvoir dans un pays dépendant de l’aide alimentaire. Le parti démocratique était menée par Sali Berisha, un ancien cardiologue de l’élite de Tirana, au Nord de l’Albanie, qui promit l’intégration en Europe. Il était apprécié des pays donateurs, et tout particulièrement les Etats Unis.

Nous nous sommes arrêtés pour le petit déjeuner dans une vallée au Nord de Tepelena. Les premiers rayons de soleil transformaient la neige sur les sommets des montagnes couleur pêche et, encore une fois, mes compagnons ont insisté pour m’acheter un espresso et une bouteille d’eau minérale. La réalité d’un gouvernement démocratique a été décevante, m’explique mon compagnon de voyage. Accablés par un Etat qui avait été longtemps une force oppressive, les gens ont commencé à enlever toutes les propriétés publiques, des arbres sur les trottoirs aux câbles électriques et téléphones publics. Pendant que les fonds accumulés par la diaspora étaient investis dans des systèmes bancaires pyramidaux voués à l’échec, le pouvoir était de plus en plus concentré autour de Berisha et il y a eu ‘un effondrement total de la vie publique et de presque toutes les responsabilités sociales.’

L’exode de personnes qualifiées et employées continua et quand le parti démocratique a été ré-élu en 1996 dans un scrutin considéré par certains comme truqué, la confiance dans les institutions de l’Etat était infime.

L’année suivante les systèmes bancaires pyramidaux s’écroulèrent, ce qui mena à une révolte armée que Berisha n’a pas pu contenir. En mars 1997 les résidents de Tepelene ont formé deux comités citoyens. Après la libération de prison de Fatos Nino, le leader du parti socialiste, les casernes locales ont été attaquées et la ville devint le centre principal d’une distribution d’armes alors que la rébellion avançait vers Tirana. Des milliers de citoyens se sont armés de Kalachnikovs plongeant le pays dans l’anarchie jusqu'à ce que le gouvernement de Berisha se retire. Les socialistes ont finalement repris le pouvoir et ont lentement restauré un semblant d’ordre. Néanmoins la réalité post-socialiste fut dure : la population de Tirana avait triplé depuis les années 90 et des troupes internationales ont été appelées pour maintenir la paix.

Des fonds importants de l’UE et du FMI ont commencé à s’attaquer au problème des infrastructures du pays mais le rêve de liberté né après la chute du communisme s’est évaporé.

En passant par les banlieues d’Elbasan, l’air chargé de soufre témoigne d’une industrie plus développée dans les plateaux du centre de l’Albanie. La raffinerie de ferro-chrome ‘Acier du Parti a été construite avec des prêts et l’aide de la Chine dans les années 60. Elle a dominé la vie et l’économie de la ville ottomane qui était pourtant très pittoresque.

En continuant vers Tirana, les nouvelles usines et les blocs d’appartements colorés construit après la fin du régime communiste deviennent plus réguliers. Depuis le retour des socialistes ré-élus ironiquement en 2001 avec une participation infime, le développement est irrégulier mais stable. La croissance économique a augmenté mais elle partait de très bas et elle est fortement dépendante des versements des Albanais travaillant à l’étranger, la plupart en Grèce et Italie.

La ville estivale de Dures se remplit rapidement d’immeubles-tours alors que l’approvisionnement en électricité est tel que les habitants de ces nouvelles tours de dix étages n’utilisent pas les ascenseurs. Une nouvelle autoroute relie la ville à la base militaire italienne et aux banlieues débordantes de Tirana en un peu plus d’une demi-heure. Pendant l’été la plage est bondée de baigneurs de Tirana et les rues mal pavées se remplissent de pizzerias et de magasins de développement de photos.

En entrant dans Tirana, le bus ralentit à une vitesse urbaine inconfortable, les piétons nous doublent en zigzaguant parmi les travaux d’élargissement de la route et d’abattage de nombreux bâtiments. Le ciel est bleu mais en s’approchant du centre, le trafic chaotique des voitures, l’essence de mauvaise qualité, et la poussière dégagée par tout ce remue-ménage donnnt au ciel une couleur ocre. Sur les murs, les affiches du maire, Edi Rama, un ancien peintre qui a vécu à Paris et qui a fait campagne pour les publicités de cigarettes grecques, les développeurs immobiliers, et les banques.

Spiro m’emmène dans un espace ouvert en passant par des résidences d’appartements de brique rouge, Skandeberg Square : une fête foraine et une grande roue occupent désormais l’endroit où la statue plaqué-or d’Enver Hoxha trônait auparavant. De vieilles Mercedes voisinent avec des enfants jouant avec des voitures en plastique sous la fresque héroïque du musée national. Des chiffres de 2001 prouvent que 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage se situant entre 17% et 30%. Le salaire moyen est le plus bas d’Europe avec seulement 4.000 € par an. Les paysans, travailleurs et soldats de la fresque réaliste-socialiste du Musée National observent courageusement l’étoile rouge au-dessus de leurs têtes qui a depuis été enlevée. La réalité sous le ciel de l’Albanie est encore bien cruelle. Leonidas Liambey
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