Ecole interculturelle Vicent Ventura de Valence: un exemple à suivre | Said Daoudi, Francisco López Duro
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Said Daoudi   
En Espagne, Francisco López Duro développe un projet éducatif qui dépasse les traditionnels cours pour adultes en quête d’une seconde chance, ou voulant tout simplement tuer le temps. De fait, l’école Vicent Ventura est aujourd’hui un modèle d’école interculturelle, une véritable référence pour la ville de Valence. Dans cet établissement, la mission éducative se double d’un souci social, en s’appuyant sur une pédagogie qui vise à l’émancipation et à l’autonomie. Espace d’apprentissage, d’échange et de convivialité, l’école accueille des étudiants de divers horizons, chacun avec son identité, ses valeurs et ses centres d’intérêt, en leur offrant une chance unique de confronter leurs parcours, de faire connaissance, d’agir ensemble et d’apprendre les uns des autres.

Quelles sont les activités organisées dans votre établissement?
Ecole interculturelle Vicent Ventura de Valence: un exemple à suivre | Said Daoudi, Francisco López DuroÀ l’heure actuelle, les élèves étrangers représentent 40 % de nos effectifs, et alors qu’au début, la demande se limitait à l’apprentissage de l’espagnol, ces élèves sont aujourd’hui bien présents à tous les niveaux de l’offre éducative, qui va de l’alphabétisation à l’obtention du diplôme de fin d’études secondaires, en passant par les examens d’accès à la formation professionnelle, l’entrée à l’université pour les plus de 25 ans, l’informatique ou encore l’enseignement du valencien.

De quand date l’arrivée des premiers étudiants étrangers?
L’Espagne n’est devenue un pays de destination pour les migrants qu’à partir du milieu des années 90. Avant cette date, notre pays était un lieu de passage vers d’autres destinations. À l’époque, la présence d’élèves étrangers à l’école était très réduite, et la demande d’apprentissage de l’espagnol était prise en charge par les ONG. Vers 1995, le réseau d’établissements publics pour adultes de la ville de Valence a intégré dans son offre éducative générale des enseignements s’adressant spécifiquement aux élèves étrangers. En tant qu’école syndicale, nous avions déjà mis en place, de notre côté, des programmes de formation destinés à des collectifs spécifiques d’immigrés, dans le cadre d’un projet plus vaste incluant formation professionnelle, apprentissage de la langue et orientation professionnelle.

Comment qualifieriez-vous les rapports entre élèves espagnols et étudiants étrangers?

Dans l’ensemble, les rapports sont bons, à l’intérieur de l’établissement et en classe, et les situations réellement conflictuelles sont très rares. Les élèves espagnols ont accepté dès le départ la présence des élèves étrangers en cours de langue, mais ils ont plus de mal à l’admettre dans les autres matières. Malgré cela, certains élèves étrangers ont parfois déclaré – lors de débats organisés après la projection d’un film ou d’activités extrascolaires – qu’ils s’étaient parfois sentis tenus à l’écart ou discriminés par leurs camarades de classe.

Y a-t-il des conflits entre la population locale et la communauté immigrée? Si oui, lesquels?

Il faut rappeler que les étudiants espagnols en filières d’Éducation continue des adultes (EPA) sont issus des couches sociales les plus défavorisés ; par conséquent, au niveau professionnel, ils sont appelés, eux ou d’autres membres de leur famille, à entrer en concurrence pour les mêmes emplois, ce qui suscite une certaine méfiance devant l’arrivée de travailleurs venus d’ailleurs. Mais, à part quelques incidents isolés, il n’y a aucun conflit en classe. Au contraire, la vie en classe et la connaissance mutuelle aide à vaincre en douceur cette «méfiance».

À part les activités scolaires que l’on trouve dans tout centre de formation pour adultes, avez-vous mis en place d’autres activités culturelles? Lesquelles?

Ecole interculturelle Vicent Ventura de Valence: un exemple à suivre | Said Daoudi, Francisco López DuroJ’insiste sur le fait qu’en tant qu’école syndicale, l’offre éducative de notre établissement est plus large que celle d’un centre classique. Le travail que nous menons en collaboration avec la Fundació Pau i Solidaritat (Fondation Paix et Solidarité) et le réseau CITE-CITMI (Centres d’information des travailleurs étrangers / des migrants) nous a donné la possibilité d’organiser des campagnes de sensibilisation sur des questions comme la xénophobie ou la distribution mondiale des richesses et de prendre part à des activités dépassant le cadre scolaire.

2008 est l’Année européenne du dialogue interculturel. Avez-vous organisé ou prévu d’organiser une activité quelconque à cette occasion?

Nous avons réalisé certaines activités ponctuelles, mais je tiens à rappeler que le dialogue interculturel fait partie intégrante de notre projet éducatif. Cette dimension est par conséquent présente dans toutes les activités que nous organisons. Nous avons commencé l’année par une présentation du livre de Teresa Hermoso Villalba, José Beltran Llavador et Francisco López Duro, Nosotros como los otros [« Nous sommes comme les autres »], (Éd. Germanía, Coll. Testimonis, 2006), qui propose une analyse du collectif d’étudiants étrangers à l’EPA Vicent Ventura de Valence. Le propos de ce livre est de « donner la parole aux sans-voix ». La première partie de l’ouvrage, intitulée « Dialogues avec l’autre », est composée d’entretiens avec les élèves, qu’ils soient espagnols ou étrangers. La deuxième partie, « Les mots et ceux qui les possèdent », contient sept récits de vie d’étudiant(e)s du centre de différentes nationalités, dans lesquels ils exposent leur projet migratoire, leurs attentes en termes de formation et sur les plans professionnel et social, leur vision de l’école et, plus largement, de la société espagnole.
Nous avons organisé une cérémonie d’ouverture de l’année scolaire, au cours de laquelle nous avons demandé aux étudiants, aux dirigeants syndicaux et aux professeurs de collaborer à la gestion de la situation multiculturelle qui est celle de notre établissement, pour en faire un lieu de rencontre entre les culturels, un « circuit chaleureux », un espace d’accueil et de convivialité.

La présence d’étudiants étrangers au sein de votre établissement a-t-elle contribué à mieux sensibiliser la population locale à la réalité interculturelle?
Ecole interculturelle Vicent Ventura de Valence: un exemple à suivre | Said Daoudi, Francisco López DuroLa présence d’étudiants étrangers – reflet de la réalité sociale – a permis d’aller à la rencontre de « l’autre » et de mieux le connaître. En d’autres termes, elle a permis un certain rapprochement entre les cultures. En même temps, elle nous a obligé à reconsidérer presque du tout au tout ce que nous entendons par Centre d’éducation pour adultes: ses missions, ses programmes d’études, trop eurocentrés, les horaires d’ouverture, la flexibilité des regroupements, etc., afin de favoriser l’admission des élèves à divers niveaux et moments, en accord avec le processus d’apprentissage individuel. C’est donc toute une nouvelle conception de l’éducation pour adultes que nous avons mise en place, qui devra dorénavant être inscrite dans le nouveau projet éducatif de l’établissement.

Êtes-vous optimiste quant à l’avenir « interculturel » de nos sociétés?
Nous travaillons en ce sens, mais nous sommes conscients que les centres de formation doivent faire un effort pour que nos établissements soient, comme je l’ai déjà dit, des espaces de rencontre, des lieux de formation pour des citoyens qui participent à la vie publique, qui connaissent les possibilités qui s’offrent à eux, des citoyens pour lesquels la différence est synonyme de richesse et non d’inégalités.



Said Daoudi

(21/07/2008)