«Prière à la lune»: au nom de toutes les «Fatima» | Nadia Boudaoud
«Prière à la lune»: au nom de toutes les «Fatima» Imprimer
Nadia Boudaoud   
«Prière à la lune»: au nom de toutes les «Fatima» | Nadia Boudaoud
Fatima Elayoubi
En septembre 1983, Fatima quitte à 32 ans la maison familiale de Rabat, au Maroc, et débarque dans une chambre de sept mètre carré dans le 9ème arrondissement de Paris. La jeune femme ne parle pas le français si ce n’est de dire «oui et non». Elle vit avec un homme qu’elle ne connaît pas. Avec un homme absent, pris par son travail du matin au soir. Un mari qui ne partage pas sa soif d’art et de littérature; et des auteurs comme Nagib Mahfouz, Khalil Gibran, Mustapha Manfalouti, s’enfouissent au fond de sa mémoire. Un homme qui laisse la féminité de fatima se faner au gré du temps et de sa besogne de femme de ménage. Cet homme silencieux qu’elle ne connaîtra jamais. Au terme de 16 ans de mariage, elle dit, dans son livre intitulé «Prière à la lune», n’avoir «jamais su ce qu’était un mari» . Cette femme à l’allure aujourd’hui imposante et sereine témoigne. Elle confie à la lune sa jeunesse frustrée: du jour où elle arrête l’école dès l’enfance, ses premiers temps en terre d’adoption, ses deux filles, et surtout son travail pénible qui la rend «sans âme et sans énergie» . Une sorte de journal intime écrit avec des mots simples, des phrases concises mais envoûtantes par leur grâce poétique, l’intensité d’une pression morale éjectée sur le papier.

Un mal pour un bien
En 2001, alors qu’elle passe de médecins en médecins suite à une chute accidentelle au travail, Fatima se met instinctivement à écrire. En arabe. Pendant 4 ans, ses nuits sont perturbées par des souvenirs et réveils incessants qui jailliront à travers la plume. «Je me mets à écrire à tous les moments de la journée» , ajoute l’auteure. Puis, elle partage ses écrits avec le docteur Adeline qu’elle voit chaque semaine au service «Souffrance et travail» de l’hôpital de Nanterre. «Le livre de Fatima» prend forme. Le docteur traduit le manuscrit en français au fil des séances.
Là où beaucoup de femmes taisent leur souffrance morale, Fatima a saisi son destin en mains et décide, en mars 2006, de poser les pieds au Salon du Livre de Paris avec, dans son sac, les feuillets de sa vie. Son ambition: rendre son histoire publique. Une fois n’est pas coutume, cette idée a porté ses fruits puisque les éditions Bachari ont accroché. «Je ne comprends toujours pas pourquoi j’ai été fasciné par ses pages que j’ai feuilletées le soir même dans le métro » , avoue Moufdi Bachari, le directeurs de la maison d’édition. Cette autobiographie au ton poétique attise les convoitises puisque l’éditeur vient de céder les droits à un traducteur Norvégien; il y a quelques mois, un contrat a été signé pour une traduction du livre en italien. Côté grand écran, le réalisateur du film «Le grand voyage», Ismael Ferroukhi, est séduit par l’histoire. Un tournage peut-être imminent.
«Prière à la lune»: au nom de toutes les «Fatima» | Nadia BoudaoudFatima, elle, a compris qu’elle doit communiquer pour changer les choses qui font mal. Et prend le courage de dire tout haut un quotidien que beaucoup de femmes immigrées vivent tout bas. «A 58 ans, je ne veux pas partir en silence» , confie-t-elle en français, assise sur un banc devant l’esplanade de l’Arche de La Défense. Puis elle poursuit: «je parle au nom de toutes les fatimas qui travaillent dans l'ombre, seules, loin de leurs familles et se contentent de pleurer dans leur cœur» . Dans son ouvrage, (référencé notamment sur le site Internet de la CGT), Fatima Elayoubi lève un certain tabou en affirmant que beaucoup de gens «ne peuvent pas aller travailler sans une Fatima, construire un avenir, gagner de l’argent, acheter des parfums et de beaux vêtements sans une Fatima» . Message à tous ceux dont le travail est invisible. D’ailleurs, notre auteure considère le ménage comme un art auquel elle s’est appliquée «neuf heures par jour» jusqu’au 12 janvier 1999, quand son corps, son «seul diplôme» , selon elle, la lâche, l’aspirateur à la main, quand elle commence à courir d’hôpital en hôpital.

Alors que certaines maghrébines se sont laissées décatir par le temps, Fatima en a décidé autrement. Depuis octobre dernier, elle fréquente les bancs de l'Université Paris X, à Nanterre, elle y prépare un diplôme d'accès aux études universitaires (DAEU). «Aujourd’hui, je veux faire ce que je n’ai pas pu faire étant plus jeune» . Comme pour rattraper son passé. Ou plutôt se faire rattraper par celui-ci?

Nadia Boudaoud
(08/05/2008)


Descriptions du produit

Présentation de l'éditeur
J'ai allumé une flamme, j'ai posé mes charges précieuses sur mes épaules et je suis partie. Je ne pouvais plus marcher dans le noir. Je ne veux plus vivre dans la peur et l'humiliation. Dieu m'a donné l'intelligence, la foi. Je suis comme un livre. Toutes les femmes sont des livres dont le titre est le mari. Prenez le temps d'ouvrir les livres.

Biographie de l'auteur
Fatima Elayoubi est allée à l'école durant trois ans. Elle a écrit ce livre pour parler à la place de ceux qui se taisent, ceux dont le travail est invisible : femmes de ménage, caissières, balayeurs. Dans cette prière, Fatima se livre à la Lune. Page après page, on suit le parcours de la petite Mlle qui doit quitter l'école, de la femme qui quitte son pays pour suivre son mari, de l'illettrée (en français) qui n'est bonne qu'à faire le ménage. On découvre sa féminité enfouie sous la poussière, son corps malade qui rencontre le corps médical. Ce livre dit que l'Ecriture sauve.

«Prière à la lune»: au nom de toutes les «Fatima» | Nadia Boudaoud Cet article a été produit dans le cadre de “L’année du dialogue interculturelle 2008” promue par l’Union Européenne, et de l’action “A la rencontre de l’Autre: frontières, identités, et cultures dans l’espace européen” portée par l’association Babelmed.

mots-clés: