MUZZIKA! Juin 2010 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Ce mois-ci, un très joli disque jazzy de Maria de Medeiros, dans plusieurs langues.. Une floppée de disques de musique gitane flamenca française, avec Ricao, Manolo, et Saritano. Chez les gitans français, dans la famille manouche alsacienne cette fois-ci, Biréli Lagrène, nous revient toujours aussi swinguant et joyeux. Les musiques tsiganes inspirent le groupe français La caravane passe, aux textes drôles et intelligents. Enfin, la rencontre très probable, avec Les violons barbares, entre un violoniste bulgare, un violoniste mongol, et un percussioniste français.

Le coup de coeur de babelmed
MUZZIKA! Juin 2010 | Nadia Khouri-DagherMARIA DE MEDEIROS, Peninsulas & Continentes, Universal
Le deuxième album de Maria de Medeiros est un régal. Celle que l’on connaît aussi comme actrice et réalisatrice adore chanter, et elle nous offre ici un album qui mêle chansons engagées (le film qui la fit connaître comme réalisatrice, présenté en sélection officielle à Cannes en 2000, est “Capitaines d’Avril”, qui traite de la Révolution des oeillets), et musiques de films - avec une prédilection pour Nino Rota. Le tout sur des rythmes brésiliens, cubains, ou angolais, dans une ambiance jazzy très douce, que reflète la pochette de l’album, où Maria apparaît en fourreau de soie féminin et rétro.
Le disque s’ouvre ainsi sur “La dolce vita”, le célèbre thème de Nino Rota composé pour le film éponyme de Fellini, chanté ici en version bossa nova/jazzy, et sur des paroles en anglais, avec quelques vers en italien. Ailleurs, Maria nous offre son interprétation d’un autre succès de Nino Rota: la chanson “Speak softly love”, du film “Le Parrain” (en français “Parle plus bas”, popularisée par Dalida): sous la voix de Maria, claire et douce, et avec l’élégant accompagnement au piano de Pascal Salmon, le thème devient tout simplement une belle chanson d’amour, sans aucun accent tragique.
L’artiste redonne vie aussi à Victor Jara, le chanteur chilien communiste qui fut assassiné quelques jours après le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973, et qui vient de recevoir, en décembre 2009, un hommage national, accompagné de 3 jours d’hommages populaires, lorsque sa dépouille fut transférée au Cimetière général de Santiago, sous la direction de la Présidente de la République, Michelle Bachelet: lors de la cérémonie, la foule avait chanté en choeur “Te recuerdo Amanda”, l’un des plus grands succès de Victor Jara, chanson d’amour entre deux ouvriers d’usine, reprise ici par Maria de Medeiros. Autre chanteur engagé mis à l’honneur dans le disque: José Alfonso, dont les chansons, dans les années 60 et 70 au Portugal, ne cessaient de dénoncer la dictature, artiste que nous vous avions présenté en avril 2008, quand une autre chanteuse portugaise, Cristina Branco, avait choisi de consacrer son album, “Abril”, à cet auteur-compositeur qui reste toujours aimé dans son pays ( www.babelmed.net/3162fr ) .
Mais notre chanson préférée du voyage musical qu’est l’album “Peninsulas & Continentes” de Maria de Medeiros est “Muxima”, composée par le groupe angolais Duo Ouro Negro, sur un rythme de morna que l’on trouve aussi au Cap-Vert. Un album qui mêle les langues et les musiques latines et lusophones de manière harmonieuse, en nous rappelant que dans ces cultures, la musique n’est pas seulement au service de la beauté, mais aussi de la politique et de la défense des opprimés...
www.mariademedeiros.net


MUZZIKA! Juin 2010 | Nadia Khouri-Dagher RICAO, L’âme gitane, DVD, Discadanse, Distrib. DOM Disques
RICAO Barcelona Yo tengo, Discadanse, Distrib. DOM Disques
MANOLO, Solo diré, Discadanse, Distrib. DOM Disques
SARITANO, Entre dos mundos, Autoproduction

Voilà trois disques et un DVD qui vous plongeront dans les musiques gitanes catalanes du Sud de la France, avec quelques-uns de ses artistes les plus célèbres. Le mieux est de commencer par le DVD, consacré à Ricao, et qui, parce qu’il est tourné en grande partie pendant le festival gitan des Saintes-Maries-de-la-Mer, nous plonge de manière très fidèle dans l’ambiance de ces jours - et surtout de ces nuits ! - de fête flamenca.
Ricao est l’un des petits-neveux de Manitas de Plata, et le fils de Manolo. Si le père est connu pour son tube “Solo diré”, le fils a fait un tabac avec sa chanson “A donde vas”, et les deux succès sont désormais connus même des enfants gitans les plus jeunes, qui les jouent, comme on le voit pendant le festival des Saintes-Maries, sur leurs guitares d’enfants. Le film, réalisé par Angélique Martin et Nicolas Fort, est un portrait de Ricao, qui est abondamment interviewé, et filmé sur scène ou dans l’intimité avec diverses formations, dans les genres musicaux les plus divers: soleares, bulerias, sevillannes, rumba catalane, et même chanson française - car les gitans français chantent aussi en français, parfois...
“Quand mon père Manolo arrêtait de jouer, le soir, il posait sa guitare sur le lit, et le matin je la regardais pendant des heures. Un jour il m’a dit: “Tu aimerais apprendre à jouer?” Il m’a fait voir deux ou trois accords, et il m’a dit “Si tu aimes, débrouille-toi”, raconte Ricao dans le film. Et l’enfant s’est très bien débrouillé, puisqu’aujourd’hui, Ricao est l’une des stars du festival des Saintes-Maries, reprenant dignement le flambeau de son père, et de son grand-oncle Manitas de Plata. Et si le film le montre en concert ici ou là, le meilleur passage du film est celui où Ricao anime l’une de ces fêtes de nuit aux Saintes-Maries, dans un campement gitan parmi les caravanes, autour d’un grand feu, comme nous avons eu l’occasion de le voir et de l’entendre récemment lors du Festival des Saintes-Maries le mois dernier ( www.babelmed.net/5656=fr ).
Car Ricao a beau être une star qui se produit dans divers pays, il continue cependant, dans la tradition gitane, comme son grand-oncle Manitas le fait toujours aussi, à offrir gracieusement sa musique à ses frères gitans, et aux touristes ravis, lors du festival des Saintes-Maries. “Mon bonheur c’est de rendre heureux les gens”, explique-t-il dans le film. Et Ricao rend hommage à des personnes qui l’ont fait connaître et qui ont fait connaître les musiques gitanes du Sud de la France, comme Henriette, qui a abrité pendant des années, dans son Mas de la Fouque, dans la région, des fêtes qui rassemblaient plusieurs artistes, et duraient jusqu’à 6 ou 7 heures du matin. Le film donne aussi à voir et à entendre le père de Ricao, Manolo, ainsi que Manitas de Plata, filmé aux Saintes-Maries dans son veston blanc immaculé et avec ses cheveux toujours longs, look de jeune homme pour un homme qui approche les 90 ans mais qui continue à jouer de la guitare pour faire plaisir aux gens - et pour se faire plaisir!
Après le film, on appréciera donc davantage les trois cd de Ricao, de Manolo et d’un nouveau groupe qui monte, Saritano, qui nous offrent de la belle rumba catalane, joyeuse et dansante, et dont les guitares savent broder de jolies mélodies. On vous le prédit: après le succès mondial rencontré par les Gipsy Kings il y a quelques années, et avec la vogue récente des musiques tsiganes et voyageuses, la rumba gitane va de nouveau enflammer vos soirées et vos fêtes !
www.discadanse.fr - www.domdisques.com - www.myspace.com/saritano


MUZZIKA! Juin 2010 | Nadia Khouri-DagherBIRÉLI LAGRÈNE, Gipsy Trio, Dreyfus Jazz
“Django” signifie “je réveille” en langue manouche, et, pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le deuxième morceau de “Gipsy Trio”: “New York City” réveillerait même les esprits les plus assoupis, par son swing rapide et nerveux ! Car Biréli, comme Obélix dans la potion magique, est tombé dans la musique de Django Reinhardt quand il était tout petit: né à Soufflenheim, à 60 km au nord de Strasbourg, dans une famille de musiciens manouches, il raconte: “Tout gamin, je remettais les disques (de Django) jusqu’à ce que j’arrive à le refaire. Par la suite, j’ai compris qu’il valait mieux respecter les grands guitaristes que les imiter”.
Et aujourd’hui ils sont nombreux, les jeunes guitaristes pour qui Biréli, à son tour, est devenu un modèle, et un modèle difficile à imiter, tant il est virtuose ! Il suffit de lire les commentaires enthousiastes que l’artiste suscite sur youtube, pour s’en rendre compte, et de comptabiliser les visites sur ses titres: près d’un demi-million en moyenne, par titre! Grâce à internet, vous pourrez voir et entendre, si vous ne l’avez jamais écouté ou vu sur scène, l’extraordinaire guitariste! Sur son site myspace, vous pourrez le voir à 13 ans, sur la scène du Festival de Jazz de Montreux, véritable enfant prodige, plein de sérieux... ou de trac! Car Biréli fut très précoce: il commence à jouer à 4 ans, joue déjà très bien parmi les siens à 8 ans, remporte un Prix de musique tsigane à 12 ans, part en tournée à 13, et enregistre son premier album à 14 ans: “Routes to Django”, qui sera le premier d’une longue série puisque l’artiste, né en 1966, compte quelque 35 disques à son actif, soit presque un disque par an!
Plusieurs ont été des best-sellers, notamment ceux où il s’associe à d’autres guitaristes, tels “The super guitar trio” avec Al Di Meola et Larry Coryell,, tiré d’un concert mémorable en 1989 à Montreux; et “Duet”, avec Sylvain Luc. Biréli est aujourd’hui l’un des plus grands artistes français, et mondiaux, du jazz, et un improvisateur hors pair, comme le jazz l’exige, se produisant sur scène aux côtés d’autres grands tels que John Mc Laughlin, Didier Lockwood, Richard Galliano, Paco de Lucia, etc...
Cet album ne déroge pas à la règle, et, aux côtés de Hono Winterstein à la guitare d’accompagnement, et de Diego Imbert à la contrebasse, Biréli nous offre ses visions de standards tels “Lullaby of Birdland” ou “Singin’ in the rain”, de succès plus récents tels “Something” des Beatles, à côté de ses propres compositions...ainsi qu’une composition, quand même, de Django ! Nous,comme Obélix aussi, on est “tombés” dans la musique de Biréli Lagrène il y a quelques années, et on est complètement fans: écoutez-le, et vous le deviendrez à votre tour !
www.disquesdreyfus.com - www.myspace.com/birelilagrene


MUZZIKA! Juin 2010 | Nadia Khouri-DagherLA CARAVANE PASSE, Ahora in da futur, Makasound
La France, terre historique d’accueil de personnes venues de partout, et avant tout d’Europe, a le don d’abriter aujourd’hui des groupes de musique qui, à la faveur de la vogue pour les musiques du monde et les musiques métissées, s’en donnent à coeur joie pour nous offrir des musiques aux origines parfaitement non contrôlées, venues des quatre coins du monde. Nous vous les présentons régulièrement, dans cette rubrique MUZZIKA!: des Lo’Jo d’Angers aux artistes du collectif L’Assoce Pikante à Strasbourg tels Boya ou Maliétès.
Et voici que nous arrive le deuxième album du groupe La caravane passe, musiques “entre Espagne et Balkans”, qui font la part belle aux musiques tsiganes comme le nom du groupe l’indique, mais qui invitent aussi les musiques arabes, espagnoles ou autres. Le tout dans un esprit très français pour l’humour et la sophistication des textes et des paroles chantées.
On passe donc le disque d’abord une première fois, où l’on est séduit par les musiques festives, balkaniques et voyageuses, dans l’esprit des musiques popularisées en France ces dernières années par Goran Bregovic et son Orchestre des mariages et des enterrements. Et c’est d’abord de cet univers de musiques balkaniques joyeuses, qui font la part belle aux fanfares, dont nos compères de “La caravane passe” se réclament, puisque le spectacle avec lequel ils tournent depuis quelques années s’appelle “Le vrai-faux mariage”....
Mais dans les musiques balkaniques, on comprend rarement les paroles. Et là, comme le groupe est français - formé autour de Toma Feterman, dont la famille vient de Pologne et de Roumanie, et d’Olivier Llugany, dont la famille vient de Catalogne - on se régale avec les paroles, drôlissimes - avec des accents et des “R” roulés parfois tout aussi drôlatiques. Exemple, dans Babakool Babushka”:
“Babakool Babushka
Vient de Sibéria
Mais c’qu’y a
C’est qu’son coeur bat
Pour la buleria la rumba balkanique
La polka flamenca (...) Elle porte les robes de Cuba
Par-dessus les djellabas
Les toques les chubabas les burnous
Les chakachas... “
Bref, une caravane à suivre pour les années qui viennent - et qui passera peut-être près de chez vous cet été: toutes les dates de concert sur leur myspace, dès leur retour... du Japon, où ils ont un énorme succès !
www.makasound.com - www.myspace.com/lacaravanepasse


MUZZIKA! Juin 2010 | Nadia Khouri-DagherVIOLONS BARBARES, Bulgarian/Mongolian wild world music, L’assoce pikante/L’autre distribution

Justement, nous vous parlions de L’assoce pikante, collectif d’artistes basés à Strasbourg et passionnés de musiques du monde, qui ont créé diverses formations musicales, autour de traditions géographiques diverses. Et voilà le premier album du groupe Les violons barbares, créé autour du Bulgare Dimitar Gougov et du Mongol Dandarvaanchig Enkhjargal, accompagnés du Français Fabien Guyot. Le premier joue de la gadulka, ce violon bulgare, de la forme d’un rebec médiéval, qui a trois cordes mélodiques et onze sympathiques (très fines et qui vibrent quand les autres cordes sont frottées avec l’archet). Le second joue du morin khoor, ou morin khuur, le violon mongol qui est l’instrument-emblème de la Mongolie: en forme de trapèze avec un long manche, tendu de peau de chameau, de chèvre ou de mouton, et comportant deux cordes: l’une en poils d’étalon, l’autre en poils de jument. Le dernier musicien joue “sur tout ce qui est susceptible de produire du son”, y compris des saladiers ou des bouillottes !
Nous avions été assez enthousiasmés par Dimitar Gougov que nous vous avions présenté pour la parution de l’album du trio Boya, créé autour des musiques de Bulgarie et des Balkans ( www.babelmed.net/muzzika_4527=fr ). Le voilà très loin des Balkans parfois, dans les steppes mongoles: mais on sait que les Turcs, qui ont envahi l’Europe orientale, viennent des steppes d’Asie: donc tout se tient... Le paysage musical de ce disque est donc tout à fait neuf à l’oreille, car on n’a pas souvent l’occasion d’entendre de la musique mongole sur nos radios et dans nos bistros! On reconnaîtra ces sons typiquement asiatiques, qui évoquent instantanément les musiques de Chine, avec leurs intervalles particuliers (comme dans “Bayan Olgyi”); on reconnaîtra aussi ces chants de gorge de Mongolie, où la voix humaine semble imiter la guimbarde, et vibre à des hauteurs incroyablement basses... On entendra ici le galop du cheval lancé sur une steppe immense (“Barbar Rock”); là, la complainte monolinéaire d’un violon oriental, que vient bientôt réveiller une danse tsigane (“Makedonsko”). Ailleurs, c’est le désert qui est donné à entendre, la steppe mongole immense, dans un chant solitaire qui semble résonner dans un silence infini et vaste comme le monde... Désert évoqué de la même manière que la flûte arabe bédouine jouée en solo fait entendre le désert de sable, et comme le chant basque fait entendre le paysage de montagnes, vide de toute présence humaine...
Chine, Mongolie, Turquie, Balkans, Bulgarie, France, Strasbourg: les routes musicales sont parfois plus longues et inattendues qu’on l’imagine, et celles qui viennent de l’Est restent encore largement inexplorées, de ce côté-ci de l’Europe de l’Ouest...
www.violonsbarbares.com


Nadia Khouri-Dagher
(08/06/2010)