MUZZIKA! Juillet - Août 2008 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
LE COUP DE CŒUR DE BABELMED
MUZZIKA! Juillet - Août 2008 | Nadia Khouri-DagherDARGA, Stop Baraka, Darga Productions
Voilà le meilleur album de musique représentant la nouvelle scène musicale au Maghreb que nous ayons entendu ces dernières années. Darga ("cactus" en marocain) sort, 3 ans après le premier, un deuxième album absolument formidable, plein d'énergie, de bonne humeur, de mélanges des styles musicaux les plus divers – reggae, gnawi, rock, jazz, rap, raï, funk, ska,.. – et, surtout, plein de chansons aux paroles explosives, telles qu'on a rarement l'occasion d'en entendre dans ces pays où la parole publique reste bâillonnée…. Le groupe, créé en 2001, de 10 artistes, anciens étudiants des Beaux-Arts, aujourd'hui musiciens confirmés, se présente comme "agitateurs-provocateurs": "nous sommes ce cactus qui résiste à tout", plaident-ils, tout en se voulant "porte-parole de la jeunesse marocaine". Et c'est toute la révolte des jeunes Marocains – du peuple marocain - que portent leurs chansons: "Ouled Chaab Sound System" se nomment-ils aussi (Ouled Chaab signifie "Enfants du peuple"). Car cette bande de jeunes n'a pas froid aux yeux. Qu'on en juge: "Rich'" dénonce les nouveaux riches aux fortunes douteuses: "Ils sont devenus riches", clament-ils en français, tout en dénonçant en arabe ceux qui se croient au-dessus des lois, qu'ils s'enivrent de whisky Chivas ou exigent le droit de cuissage sur la femme d'un employé… Tout cela sur rythme de reggae, devenu symbole universel du cri de révolte des laissés-pour-compte partout sur la planète. Dans "Kbala", en français: "Ils disent patience demain ça ira mieux/Vite demain c'est tout de suite 2008/Les frigos et les urnes sont toujours vides/Et les cerveaux toujours en fuite/Il y en a qui cherchent du travail depuis 1998…"Stop Baraka" évoque "les délits d'initiés", "la corruption et les dessous-de-table", "le pouvoir de l'argent et celui des notables". Bref, Darga a décidé de prendre les armes en musique et en paroles, pour éveiller les consciences et dénoncer tout ce qui ne va pas, à la manière dont Bob Marley chantait – en étant entendu du monde entier – la révolte de son peuple opprimé, ou dont l'Ivoirien Tiken Jah Fakoly chante "Mon pays va mal, mon pays va mal…". Et l'on se prend à rêver d'un monde arabe où la parole, devenue enfin libre, sans journalistes emprisonnés ni journaux fermés, laisserait la place à des critiques et accusations. Ce qui serait plus sain que les révoltes étouffées de millions d'individus qui ne trouvent plus que des discours religieux pour les canaliser… et qui finissent parfois par exploser de manière bien plus violente que les paroles les plus dures…. Bravo Darga pour votre courage… et votre pêche!

www.darga.info - www.myspace.com/dargafusion


MUZZIKA! Juillet - Août 2008 | Nadia Khouri-DagherHABIB YAMMINE, Thurayya-Pléiades, Le Chant du Monde/Harmonia Mundi
Le percussionniste libanais Habib Yammine est le co-fondateur, avec sa femme la cantatrice marocaine Aïcha Redouane, de l'ensemble Al-Adwâr, né en 1991, et qui redonne vie au maqâm du Moyen-Orient. Ensemble, ils nous ont donné plusieurs superbes albums, et voici pour la première fois Habib Yammine en solo, dévoilant tout son art dans le langage des percussions. Car c'est bien de langage qu'il s'agit, extraordinairement proche du langage parlé, à l'écoute de ces pièces. Habib Yammine joue ici à tour de rôle du daff, le grand tambour sur cadre tendu de peau de chèvre (30 à 50 cm de diamètre); du riqq, son frère plus petit, décoré de marquetterie, garni de cymbalettes, et tendu de peau de poisson (20 cm de diamètre); et de la darbouka, poterie en forme de sablier tendue d'une peau de chèvre ou de poisson. Certaines pièces laissent aussi entendre le bongo, percussion cubaine (utilisée en Egypte dès les années 40, dans des compositions arabo-cubaines, et très utilisée au Yémen aujourd'hui), joué ici par Oussama Chraïbi. Parole et rythme fondent la poésie, mais le rythme seul peut aussi devenir parole – pour l'Afrique on parle du "drum language", expression qui ne s'emploie pas pour d'autres instruments. Et les tambours ont en effet cette faculté étrange de nous parler comme des êtres humains: nerveux, ou tendres, ou tendus, ou relaxés, heureux, ou révoltés. Les percussions nous parlent, sans paroles, à la manière dont un aveugle peut communiquer avec nous sans nous voir. Mais de manière encore plus essentielle. "Cet album est conçu comme un album de poésie", explique l'artiste. "Les pièces sont développées tels des poèmes qui expriment différents états, sensations, idées ou images. Chaque percussion, chaque son produit sur la peau d'un tambour est pour moi comme une syllabe, et chaque formule rythmique un mot". Il est vrai que dans la tradition arabe, comme dans la tradition grecque antique, musique et poésie vont ensemble, et l'on comprend, à l'écoute de la troisième pièce, récitation – sur le mode du zajâl, en paires de vers - d'un poème du grand poète anté-islamique Imru' al-Qays (VI° siècle), comment de la récitation poétique, avec les rythmes particuliers à la langue arabe, qui font alterner syllabes longues et courtes, on a pu passer au chant, où la mélodie vient appuyer le rythme. Dans d'autres pièces, comme "Souvenirs yéménites", c'est la joie primitive, enfantine, que l'on entend, la joie qu'ont les enfants à aimer faire du bruit, parce que le bruit c'est la vie. A l'écoute de ce disque, on a ainsi le sentiment d'être en contact avec l'origine de la musique, l'origine du chant, à cette musique des temps immémoriaux, où les premiers instruments furent la voix humaine, et un bruit frappé sur un objet. Un album qui nous renvoie au caractère essentiel, proprement vital, de la musique, et du son.
www.lechantdumonde.com


MUZZIKA! Juillet - Août 2008 | Nadia Khouri-DagherGHADA SHBEIR, Al Muwashat, Forward Music
Imaginez que nous chantions encore les chants de la Renaissance, et qu'à la télé française, les candidats à la Star Ac rivalisent à coups de motets et de cantiques, accompagnés de viole de gambe et de luth. Telle est la situation que vit le patrimoine musical classique arabe, qui connut son apogée au Moyen-Age, à l'époque andalouse, et qui survit toujours, après des siècles, joué sur les mêmes instruments. Nés au X° siècle en Andalousie, les Muwashahat sont des pièces musicales où une voix chante un poème, poème d'amour et anonyme le plus souvent, mais signé aussi parfois, datant du Moyen-Age donc. Si le poème a survécu jusqu'à nous sous une forme écrite – les premières "Anthologies de la chanson arabe" (Kitab al aghani) naissent en Andalousie à la même époque - l'accompagnement musical, lui, ne s'est perpétué jusqu'au XX° siècle que de manière orale. Ce n'est que depuis le début du XX° siècle en effet, que des transcriptions écrites de cette tradition millénaire commencent à être réalisées. Partout dans l'aire arabo-maghrébine, le Muwashah est perçu comme l'un des plus précieux héritages légués par l'ère de l'Andalousie heureuse, et les télévisions nationales en retransmettent des concerts entiers – Oum Kalthoum elle-même a chanté ces chants classiques, passage obligé pour tout artiste. Comme partout où l'on se tourne vers son patrimoine musical traditionnel, les Muwashat font l'objet, depuis quelques années, et grâce au disque, d'un regain d'intérêt. En Algérie, le répertoire des Noubas – suite musicale intégrant des Muwashahat – revit grâce à des artistes tels que Beihdja Rahal. Au Liban, c'est Ghada Shbeir qui redonne vie à ce patrimoine. Tout repose sur la voix dans ces pièces, et, avec une voix d'une clarté, densité, et légèreté extraordinaires, Ghada Shbeir est l'interprète idéale de ces chants qui célèbrent l'amour et la beauté du monde – et cet album a gagné le concours 2007 des World Music Awards décerné par la BBC Radio 3. Le plus étonnant, à l'écoute, est ce sentiment d'entendre un chant arabe d'aujourd'hui , qui restent parfois chantés en arabe classique tout comme ces poèmes d'autrefois, et dont les accompagnements musicaux n'ont guère changé parfois… Qui a dit que l'Andalousie avait disparu?
www.fwprod.com


MUZZIKA! Juillet - Août 2008 | Nadia Khouri-DagherRAJERY, BALLAKE SISSOKO, DRISS EL MALOUMI, 3 MA, Contrejour
Driss El Maloumi est l'un des artistes de 'oud les plus talentueux du Maroc. Sorti Premier Prix de 'Oud du Conservatoire national de Rabat, cet artiste n'a cessé, depuis, de partir à la rencontre d'autres traditions musicales: il a ainsi joué, entre autres, aux côtés de Jordi Savall et de Montserrat Figueiras (musique baroque), de Paolo Fresu ou d'Alban Darche (jazz), de Françoise Atlan (chants andalous médiévaux), et certains albums réalisés avec ces artistes d'autres horizons ont reçu les plus grandes récompenses (un 4 étoiles dans Jazz Magazine pour l'album "Tawada" avec Alban Darche (2000), un "Choc du Monde de la musique" pour l'album "Noches" avec Françoise Atlan (1998). Le voici, en un album splendide, aux côtés du Malien Ballaké Sissoko à la kora et du Malgache Rajery à la valiha, pour une rencontre entre ces trois pays commençant par "MA". Le concert des 3MA avait été pour nous le choc du Festival Babel Méd à Marseille, en mars 2007, et nous attendions cet album avec impatience: les trois instrumentistes, mêlant le son de leurs cordes avec tant de jubilation et de complicité, de gravité aussi parfois, comme s'il était évident que le 'oud arabe, la kora mandingue, et la valiha malgache, aient dû de tous temps dialoguer ensemble. Vous retrouverez ici ces compositions époustouflantes, sereines, dansantes, ou mélancoliques, qui démontrent que toutes les cordes du monde peuvent dialoguer ensemble. Trois artistes exceptionnels pour un album exceptionnel.
www.contrejour.com - www.projet3MA.com


MUZZIKA! Juillet - Août 2008 | Nadia Khouri-DagherWORLD MUSIC FROM LEBANON, Vol1, Forward Music
Voici un coffret qui prouve que le Liban, malgré sa situation politique incertaine, et les événements parfois tragiques qu'il continue d'endurer, garde intacte sa vitalité et sa créativité. Centre de la vie artistique et culturelle arabe pendant des décennies depuis le XIX° siècle, car pays ouvert à tous les vents et moins sujet que ses voisins aux censures qui sont meurtrières pour la créativité, le Liban, s'il attire en sa capitale moins d'artistes d'autres pays, continue d'innover et de produire. Les productions Forward Music nous proposent ici trois artistes de la nouvelle génération. Paul Salem, avec "Madinatuna" (Notre ville), propose un jazz ouvert à la chanson, à la samba, à l'Orient aussi forcément, et qui est avant tout porteur d'une énergie et d'un optimisme qui caractérisent souvent cette musique. Ainsi la chanson-titre, sur un rythme enjoué, est-elle une déclaration d'amour passionnée à Beyrouth, ville que ses habitants adorent, et que les médias imaginent volontiers sinistrée… Ghazi Abdel Baki, avec "Communiqué n°1", mêle jazz, rap, arabe classique, flamenco, électro, comme nombre d'artistes de sa génération. Mais cette musique qui se rit des frontières et des appartenances est ici offerte comme une prise de position politique, contre toutes les volontés de dresser des frontières au sein même du Liban: l'artiste se présente comme ayant "toujours été fidèle au poste de combat, pour les percussions". Et la musique devient ici une arme… de survie: l'artiste plaide pour "la philosophie de la danse au cours des mille et une nuits de siège": continuer de faire la fête, car on peut mourir demain, est l'un des secrets de survie du peuple libanais depuis 30 ans de guerre et autres terreurs... Dans "Oyoun el bakar" (Les yeux du bœuf), Ziyad Sahhab, cheveux longs en catogan et keffieh palestinienne au cou, maintient vivante la tradition du chant poétique arabe accompagné du 'oud – ici les textes sont signés du poète Salah Jahine. Rester enraciné dans son identité et son héritage, tout en s'ouvrant aux nouveaux souffles venus d'ailleurs: telle est l'histoire culturelle, donc politique du Liban, que cette nouvelle génération de musiciens continue de faire vivre. Un album nécessaire à tous ceux qui veulent savoir, plus éloquemment qu'avec des reportages télé, ce qui se passe au Liban aujourd'hui.
www.forwardmusic.net


Nadia Khouri-Dagher
(04/08/2008)