MUZZIKA! Juin 2008 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Notre coup de cœur va à Buika, la révélation flamenca de ces dernières années, petite fille africaine grandie parmi les gitans à Palma de Majorque, et qui porte aujourd'hui le chant immémorial espagnol de toute son âme. Une découverte, ce mois-ci: le pianiste de jazz Elie Maalouf, qui sort un premier album au climat plein de douceur et de rêverie…. et révélateur d'une vaste culture musicale. Le dernier album de Natacha Atlas, artiste qu'on aime beaucoup, et qui perpétue la fusion musicale Orient-Occident de ses aînés, des frères Rahbani aux artistes des comédies musicales égyptiennes. "Gènes et Jeans", tradition et modernité, est l'ambition qui anime Noa, artiste yéménito-israélo-américaine, qui nous revient avec un disque où elle revisite les chansons yéménites de son enfance. Enfin, un "best-of" des frères Daoud et Saleh Al-Kuwaity, les célèbres artistes irakiens, stars à Bagdad dans les années 30 à 50 et qui, comme des milliers d'Arabes juifs, émigrèrent en Israël peu après la création de l'Etat hébreu…


LE COUP DE CŒUR DE BABELMED
MUZZIKA! Juin 2008 | Nadia Khouri-DagherBUIKA, Nina del Fuego, Casa limon/WEA
La révélation espagnole de ces dernières années est... une voix noire! Buika, née à Palma de Majorque de parents venus de Guinée Equatoriale, s'est emparée de la langue et des musiques du pays où elle a grandi, et offre au flamenco et à la copla, chants pleins de douleur le plus souvent, toute l'émotion et les sentiments d'une femme dont la vie n'a pas toujours été facile. Car elle grandit dans les quartiers pauvres de Palma, où vivent les gitans dont elle apprendra le chant, et dans une famille dont le père est absent, et elle subit, dans cette ville où vivaient alors peu d'émigrants africains, le racisme de ses camarades d'école…. "Je suis espagnole, donc je chante le flamenco" , nous avait-elle simplement répondu, lorsque, la rencontrant à Paris il y a peu, elle nous racontait comment beaucoup – Espagnols ou autres - s'étonnaient de voir une femme noire s'emparer du chant le plus typique de l'Espagne. Buika chante tous les chants chargés d'émotion en langue espagnole, et pas seulement le flamenco, et dans ce troisième album, elle nous offre même des rancheras , ces chansons populaires mexicaines popularisées par la star costaricaine Chavela Vargas, à qui Buika voue une admiration infinie….Nous avions été époustouflée, écoutant Buika au New Morning, à Paris, il y a quelques mois, par cette artiste qui semble donner toute son âme quand elle chante, et dont la voix sait pleurer la douleur, comme de très rares artistes au monde ont su le faire depuis que le disque existe: La Callas, Billie Holliday, Jessie Norman,… Buika, dont l'album précédent avait été un triomphe - remportant deux prix dans l'équivalent des Victoires de la musique en Espagne - nous offre ici son meilleur album, un pur trésor, le plus profond d'elle-même, toutes ses émotions mises à nu, comme sur la pochette où elle apparaît … dans la tenue d'Eve, dont les archéologues nous disent qu'elle était noire, puisque le premier homme – c'était une femme, Lucy - est apparu(e) sur le continent africain….
www.buika.net - www.warnermusic.es



MUZZIKA! Juin 2008 | Nadia Khouri-DagherELIE MAALOUF, Through life, distr.Mosaic Music
Internet est un outil merveilleux, et c'est au hasard d'une consultation sur myspace que j'ai découvert le pianiste de jazz Elie Maalouf, et son premier album, qui vient de sortir. Elie, qui est né en 1972 au Liban, a commencé sa formation musicale à l'Institut de musique et d'arts techniques de Beyrouth, puis s'est perfectionné en France, où il vit depuis 1989: conservatoires de Toulouse et d'Etampes, une école de jazz, mais surtout de nombreuses master-classes avec les plus grands pianistes de jazz tels Michel Petrucciani ou Mark Levine, ou avec le vibraphoniste Gary Burton. Sur son site myspace, il énumére les musiques qu'il aime: le jazz bien sûr, la musique classique et baroque, la musique brésilienne, le bandonéon, la viole de gambe et le théorbe, instruments de la Renaissance, le bouzouq des bédouins, etc. L'artiste, qui s'est déjà produit en concert dans de nombreux pays, de l'Italie à l'Allemagne en passant par le Portugal, la Suède, les Etats-Unis, le Maroc, ou le Brésil, est encore peu connu en France. Mais sur son site, les commentaires des auditeurs ayant assisté à ses concerts sont enthousiastes! "Merci. Votre musique est un régal!"; "Bravo pour le concert d'hier!"; "Dear Elie, thank you so much!"…. Entouré ici de Joshua Levitt au sax, ney et flûte; de Hubert Dupont à la contrebasse; d'Elie Duris à la batterie et de Youssef Hbeisch aux percussions, il nous offre un premier album d'une maîtrise accomplie. Un climat plein de douceur, pour cette balade musicale "à travers la vie", où le piano voyage en toute liberté, au son du vent, dans des ambiances douces, modulées par un souffle de flûte ou un bruissement de rythmes. A peine ça et là une mélodie orientale fait-elle surface. Le parti-pris de douceur et l'ambiance générale de l'album, fait de rêverie, rapprochent Elie Maalouf du grand Anouar Brahem, artiste tunisien qui utilise le 'oud en jazz sans jamais faire de "jazz oriental", mais en puisant dans une sensibilité méditerranéenne naturellement ouverte à toutes les influences, en les assimilant. Elie Maalouf n'est pas un artiste de jazz libanais, c'est un artiste de jazz tout court, à découvrir d'urgence!
www.myspace.com/eliemaalouf


MUZZIKA! Juin 2008 | Nadia Khouri-DagherNatacha Atlas & the Mazeeka Ensemble, Ana Hina, World Village/Harmonia Mundi

Tout le monde se souvient de la magnifique version de "Mon amie la rose", le tube de Françoise Hardy des années 60, que Natacha Atlas nous avait présentée en 1999: dans une interprétation toute orientalisée, elle faisait revivre cette chanson dont les paroles, hommage à une fleur célébrée tout autant en Orient qu'en Occident, auraient pu venir du Levant aussi, et là, la musique était orientale aussi… Ce petit bijou avait valu à Natacha, qui "s'est fixé comme objectif de rapprocher l'Orient eet l'Occident sur le plan musical" , une Victoire de la musique bien méritée. Revoilà notre artiste mi-orientale mi-européenne (née d'un père égyptien et d'une mère anglaise, elle grandit à Bruxelles, dans le quartier marocain…) avec un 8° album où l'artiste revisite des classiques de la chanson arabe occidentalisée bien avant la vogue de la "fusion" des genres en musique, et nous offre aussi quelques compositions propres. L'artiste voue une affection particulière à l'Egyptien Abdel Halim Hafez – auquel elle avait consacré un cd entier – ainsi qu'à la Libanaise Fairuz, dont les chansons étaient composées par les frères Rahbani. Parlant de ces derniers, Natacha confie: "Je les aime car c'est une fusion de styles. Ils avaient étudié la musique arabe et occidentale et ils faisaient fusionner les styles bien avant que je sois née. C'est devenu une évidence pour moi" . Natacha nous offre aussi sa version de l'immémorial "Lammabada", chanson dont les origines se perdent dans les siècles, et que chacun, du Maroc au Yémen, chante encore aujourd'hui…Au total, un album très réussi, avec une perle, qui devrait faire un hit au Moyen-Orient: sa version du célèbre "Ya Laure Hobouki" de Fairuz ("Ô Laure, mon amour pour toi"), où Natacha, faisant don d'une voix toute cristalline, et profonde aussi, se pose en héritière de la grande artiste libanaise. Deux artistes femmes qui ont voulu, chacune à leur époque, faire chanter ensemble Orient et Occident: quelle plus naturelle rencontre, et filiation…
www.myspace.com/natachaatlas


MUZZIKA! Juin 2008 | Nadia Khouri-DagherNOA, Genes & Jeans, Universal Music
Noa est l'une des artistes israéliennes les plus célèbres sur la scène internationale. Née en Israël dans une famille venue du Yémen, Noa – de son vrai nom Achinoam Nini – grandit à New York, avant de faire le choix de revenir vivre en Israël. Avec le compositeur et guitariste Gil Dor, elle chante depuis 15 ans ses multiples appartenances, à la fois yéménite, israélienne, et anglo-saxonne. Son dernier album célèbre ce mélange en elle de "gènes" (son héritage familial) et de "jeans" (ce vêtement symbole de la modernité planétaire). Si le disque s'ouvre sur une balade folk dans le pur style anglo-saxon, Noa rend, dans ce dernier opus, un hommage à sa famille: l'album est dédié à son grand-père, Israël Nini, grand voyageur, aujourd'hui disparu (et auquel elle rend hommage dans "Dreamer"); et l'une des chansons yéménites traditionnelles est chantée… par sa grand-mère, Rachel, 85 ans. C'est justement à la redécouverte des airs yéménites que lui chantait cette grand-mère aimée, dans son enfance, que Noa est partie, et, à côté de ses propres compositions, elle nous offre ici son interprétation du patrimoine populaire yéménite juif, comme dans "Dala Dala", qui parle d'un amoureux que l'on mettrait en prison si on le surprenait auprès de sa belle, et de sa belle à qui l'on trancherait le cou… Dans "Ani Tzameh", Noa reprend le célèbre chant traditionnel hébreu ("J'ai soif de ton eau, Jérusalem"). Mais la plupart des titres sont des compositions de Noa et de Gil, chantées en anglais, et qui parlent du vécu d'une femme qui a décidé de vivre "les ailes déployées", comme le lui enseignait son grand-père, et d'embrasser, ainsi, musicalement, le monde entier….
www.noamusic.com



MUZZIKA! Juin 2008 | Nadia Khouri-DagherDAOUD & SALEH AL-KUWAITY, Masters of Iraqi music, Arc Music
Les frères Daoud (1908-1986) et Saleh (1910-1976) Al Kuwaity comptaient parmi les plus grandes stars musicales de l'Irak des années 30 à 50. Nés au Koweit (d'où leur patronyme) dans une famille d'origine irakienne juive, ils commencèrent, à peine âgés d''une dizaine d'années, à jouer, pour Daoud du 'oud, pour Saleh du violon, et à se produire, tels des enfants prodiges, devant les notables koweitiens. Avec le succès, la famille décide de s'installer à Bagdad, qui était alors, avec Le Caire, l'autre capitale musicale du monde arabe. Comme au Maghreb, la plupart des musiciens en Irak à l'époque, sont juifs. Les deux frères sont, dans les années 30 et 40, des habitués des palais royaux, et le Roi Faysal II les invite souvent à jouer pour lui et ses invités. En 1936, il leur demande de participer à la création de la première radio irakienne, où les deux frères initieront une série de concerts "live" qui seront suivis par des millions d'auditeurs. La création d'Israël, en 1948, entraîne une vague d'émigration parmi les Arabes juifs, du Maroc au Yémen, et les frères Al-Kuwaity, dans les années 50, décident alors d'émigrer dans le nouvel Etat hébreu. A cette époque, la culture arabe est marginalisée en Israël, mais les deux anciennes super-stars gardent le contact avec leur auditoire arabe grâce à un concert hebdomadaire, en live, sur la chaîne arabe de la radio israélienne: malgré l'opposition politique entre Israël et le reste du monde arabe, les frontières n'arrêtent pas les ondes radio… Depuis quelques années, avec l'intérêt porté par les Israéliens arabes pour leurs origines, les deux frères sont réhabilités en Israël. La parution de leur "best-of", dans un label britannique, est la preuve du nouvel engouement que ces musiciens suscitent, à l'heure où de jeunes artistes veulent retourner aux sources de leur patrimoine.
www.arcmusic.co.uk

Nadia Khouri-Dagher
(09/06/2008)