MUZZIKA! Avril 2008 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Pour ce printemps 2008, qui célèbre les 40 ans de mai 68, les années 60 et 70, militantes et créatives partout en Méditerranée, sont à l'honneur. Mais d'abord, un coup de cœur pour la grecque Elisa Vellia qui nous enchante avec une harpe… celtique; la portugaise Cristina Branco qui nous revient avec un superbe album en hommage à José Fonseca, chanteur qui fut engagé contre le fascisme au Portugal; l'ensemble Sari Gelin d'Azerbaïdjan, car l'Asie centrale, musulmane, produit une musique qui nous est étonnamment proche; le dernier album de l'Orchestre National de Barbès, mariage heureux entre musique d'Algérie et de France; et deux albums d'un nouveau label dédié aux musiques d'Algérie et du Maghreb, Créativ, consacrés à des stars des années 60 et 70, Noura et Abdelkader Chaou. Bonnes découvertes….

Le coup de cœur de Babelmed
MUZZIKA! Avril 2008 | Nadia Khouri-DagherELISA VELLIA: Ahnaria, Le Chant du Monde/Harmonia Mundi
Elisa Vellia est née à Corfou, a grandi en Grèce, et, après une formation en piano classique, découvre la guitare, et, à 15 ans, commence à jouer dans les clubs folks d'Athènes. Curieuse du monde, elle part à 21 ans à Londres, et un jour, dans les couloirs du métro, elle entend pour la première fois le son de la harpe celtique. C'est le coup de foudre entre la jeune Hellène et l'instrument qui est le descendant direct de la grande lyre de la Grèce antique, la kithara , qui était jouée pour les fêtes et les grandes occasions. Elisa se forme auprès des meilleurs maîtres de harpe irlandaise et écossaise, et participe même à l'enregistrement de deux disques de musique écossaise! En 1992, elle s'installe en Bretagne, où elle forme un duo de musique celtique, le Duo Sedrenn, qui donne de nombreux concerts. Mais l'artiste éprouve bientôt le besoin de retourner à sa langue et à la musique de son pays natal: en 2005 son premier opus solo, "Voleurs de secrets" connaît un grand succès, et sera meilleure vente World 2006 du label Chant du Monde. La voici avec un nouvel album où, accompagnée de musiciens grecs, bretons, arméniens et autres, elle nous propose des ballades de sa composition, mais aussi des thèmes traditionnels de sa Grèce aimée. Nous avons adoré cet album où Elisa, avec une voix à la fois pure et douce, nous berce de chansons que nous ne comprenons absolument pas, mais où nous nous laissons simplement charmer par les sons de cette musique née de la mer, musique-voyage entre Méditerranée et Atlantique, et qui porte en elle les accents de tous les pays traversés, comme autant de richesses rapportées de ces années de vagabondages…
Pour écouter l'artiste: www.elisa-vellia.com


MUZZIKA! Avril 2008 | Nadia Khouri-DagherCRISTINA BRANCO, Abril, Universal
Nous avons eu le bonheur d'assister au concert de Cristina Branco, à Paris, en mars dernier. Concert qui se déroulait en deux parties: en premier, du fado, genre dans lequel Cristina Branco s'est fait connaître, il y a une dizaine d'années, et qu'elle interprète merveilleusement. Pendant cette première partie, deux guitaristes l'accompagnaient – dont l'un à la guitare portugaise – comme toujours pour le fado. Après l'entracte, Cristina revint, non plus en robe longue mais en robe au genou, et accompagnée d'une bande de musiciens qui incluaient des guitares et basses électriques et une batterie: l'artiste nous présentait quelques chansons de son dernier album, "Abril", entièrement consacré au célèbre José Fonseca – surnommé "Zeca" - artiste militant (1929-1987), qui lutta, en chansons, et par ses actions pédagogiques musicales dans des centres culturels, contre le régime fasciste qui régna au Portugal de 1933 à 1974. A l'instar de celle de Brassens ou Brel en France, la figure de Zeca, 20 ans après sa disparition, reste vivante au Portugal, et aura marqué les années 60 et 70, c'est-à-dire la jeunesse d'artistes de la génération de Cristina Branco, comme elle nous l'expliquait sur scène. Le livret, qui reproduit et traduit toutes les paroles des chansons, permet de se familiariser avec l'univers d'un poète qui maniait les registres les plus divers: de la chanson médiévale courtoise ("Je suis allé voir ma bien-aimée (…) lui offrant une rose carmin…") à la berceuse ("Menino d'Oro"), en passant par la poésie surréaliste ("Era um Redondo Vocabulo" - C'était un vocable arrondi…) et, bien sûr, la chanson engagée: "Ce jour, nu va le roi/Et tous les vieux tyrans/Depuis plus de mille ans/Trépassent comme toi" ("Coro da Primavera") ou encore "D'un bouton de poing blanc/D'un bras noir en plein vent/Je demande au monde des comptes" ("Avenida de Angola")…. Car le poète, qui avait passé une partie de son enfance en Angola et au Mozambique, luttait, en musique et en chansons, contre toutes les opressions, au Portugal et dans le monde… Cet album, qui réveille l'héritage du grand poète-musicien, est merveilleusement servi par l'interprétation de Cristina Branco, dont on croirait que ces chansons ont été écrites pour elle, tant elle les chante avec son âme….
Pour écouter l'artiste: www.cristina-branco.com


MUZZIKA! Avril 2008 | Nadia Khouri-DagherORCHESTRE NATIONAL DE BARBES, Alik, Soudani, distr. Wagram
L'Orchestre national de Barbès, dont c'est ici le troisième album, est la preuve vivante que la nouvelle génération de Français "d'origine étrangère", comme on dit, ne sont pas à l'aise dans leurs deux cultures, celle de leurs parents et la culture française : car ils le sont … dans les trois, quatre, mille cultures qu'ils côtoient chaque jour, dans les rues d'une France devenue très métissée ! L'ONB, groupe formé autour du bassiste Youcef Boukella, originaire d'Alger, regroupe des musiciens venus aussi du Maroc, du Sénégal, du Mali, de France, et d'ailleurs. Et leur musique, tonique et festive, est à l'image de ce mélange: un titre ("Khalti Hlima") basé sur des rythmes gnawa, un autre ("Résidence") sur une danse circulaire tout droit venue de Dakar, là encore une valse musette typiquement parisienne ('"La Rose")... Si les rythmes et les mélodies viennent de partout, les thèmes abordés dans les chansons expriment tout autant cette multi-appartenance : ainsi, si "Résidence", bien qu'africanisée, reprend une chanson célèbre de Slimane Azem et Noureddine Meziane ("Mesdames mesdemoiselles messieurs/Si je dois vous dire adieu/Sachez bien que nos aïeux/Ont combattu pour la France…"), "La Rose", illustrée sur le livret de l'album par l'emblème du Parti socialiste français, a des paroles à double sens, comme souvent la chanson politique maghrébine, qui doit avancer masquée ("Tu n'es plus comme avant/Toi la rose que j'aimais(…)/Tu es l'amour de l'autrefois …"). L'ONB, dont les membres ont grandi au son des années 70, nous interprètent même leur version de "Sympathy for the devil" des Rolling Stones… en anglais ("Pleased to meet you/Hope you guess my name…")… et en arabe! Un album plein d'invention et d'énergie, qui, à l'instar des langues arabe, française et anglaise chantées ici tour à tour, utilise divers langages musicaux non pas par coquetterie ou désir de "fusion" ou de "world music", mais simplement parce que ces sons font désormais partie de leur environnement quotidien. L'ONB fait partie du collectif d'artistes L'Usine, et on les retrouvera sur: www.louzine.net


MUZZIKA! Avril 2008 | Nadia Khouri-DagherSARI GELIN ENSEMBLE, Music from Azerbaijan, ARC Music
L'Azerbaïdjan est un petit Etat situé à l'Ouest de la mer Caspienne, avec l'Iran à sa frontière Sud, l'Arménie à sa frontière Ouest, et la Turquie toute proche juste au-delà de l'Arménie. Si le pays compte 9 millions d'habitants, le nombre de personnes parlant l'azerbaïdjanais – langue de famille turque - s'élève à 50 millions, vivant dans la région. Ce CD compte ainsi des compositions réalisées par des poètes azéris iraniens – les frontières politiques, on le sait, séparent parfois les mêmes peuples… Bonne nouvelle: l'URSS n'avait pas étouffé la tradition musicale de ces Etats d'Asie centrale, et cette musique, transmise oralement depuis le Moyen-Age, était enseignée, dans l'ex-URSS, dans les conservatoires – aux côtés de la musique classique européenne. Le patrimoine est donc resté vivant, et continue de vivre, grâce à de nouveaux poètes et musiciens. Et comme jadis, les artistes parfois ne signent pas leurs compositions, les laissant ainsi entrer dans le patrimoine traditionnel commun, et oubliant leurs droits d'auteur.... Car, comme sa cousine arabo-persane, la musique azérie se fonde autant sur de la poésie chantée, le ghazal (mot qui signifie "poésie d'amour" en arabe), que sur des compositions instrumentales. Bien sûr, nous ne pouvons goûter aux images de ces chansons d'amour dont certaines, nous dit le livret, célèbrent des beautés à la peau de lait et aux yeux très bleus...et non pas des beautés brunes de "gazelles" …(on est dans le Caucase!) – et au fait: gazelle se dit aussi "ghazal" en arabe… Mais nous nous laissons envoûter par les extraordinaires modulations de voix (Gochaq Askerov est l'une des plus grandes voix du pays), et par les superbes solos de tar (luth à long manche), de kamancha (violon à caisse ronde), et de balaban (hautbois caucasien), qui, comme le veut la tradition séculaire, dépeignent toutes les facettes des émotions que peut ressentir le cœur humain…
www.arcmusic.co.uk


MUZZIKA! Avril 2008 | Nadia Khouri-DagherNOURA, Les années âasri, Coll.Patrimoine, Créativ
Le jeune label Créativ s'est créé en démarrant une collection, "Patrimoine", dédiée aux grands artistes de la chanson algérienne. Le double CD "Noura" présente la star des années 60 et 70, qui fut "Disque d'or" en 1970, avec un album publié chez Pathé Marconi ! Sont ici présentées une trentaine de chansons, écrites et composées par son mari, Kamal Hamadi (1936-), auteur-compositeur qui créa des chansons pour les plus grands artistes algériens, d'El Anka à Hanifa en passant par Aït Menguellet (Hamadi est kabyle), ou plus récemment, Khaled ou Mami. Noura, née en 1942 à Cherchell, fait son premier passage à la radio en 1957. Sa voix suscite un enthousiasme immédiat du public et des critiques, et la jeune fille s'inscrit au Conservatoire municipal d'Alger l'année suivante, d'où elle sortira avec un Premier prix en déclamation (de poésie), et un autre en musique classique arabe. Au cours d'une carrière qui la verra interpréter quelque 500 chansons, elle explore plusieurs genres: le "âasri", genre algérien urbain, auquel cet album est dédié; le chant bédouin, également présent ici, et qui fait une large place à la poésie déclamée; la chanson kabyle, à partir de la rencontre avec son mari; et même la chanson française, puisque dans les années 60 elle enregistre six titres en français, dont "Ma vie", écrite par… Michel Berger! Car Noura, comme beaucoup d'artistes algériens, avait un public à la fois en Algérie et en France, parmi les Algériens de France, enregistrant, comme d'autres artistes arabes et maghrébins, chez des labels français. On la retrouvera ici entourée de son mari Kamel Hamadi (au bouzouki), et d'une dizaine de musiciens au violon, 'oud, derbouka, tar… et accordéon! Une brassée de souvenirs pour tous ceux qui écoutaient Radio Alger dans leur jeunesse…
www.creativ-prod.com


MUZZIKA! Avril 2008 | Nadia Khouri-DagherABDELKADER CHAOU, L'enfant de la casbah, Coll.Patrimoine, Créativ
Dans la même collection Patrimoine, chez Créativ, le titre consacré à Abdelkader Chaou, étoile du chaâbi – chanson populaire algéroise - des années 70 en Algérie. Chaou, né en 1941 dans la casbah d'Alger, est un musicien qui, à 20 ans, anime, comme tant d'autres, chantant sur sa mandole, les mariages et les circoncisions d'Alger et des environs. Après l'Indépendance, le gouvernement insuffle une politique musicale intense, et encourage la création d'ensembles et d'orchestres. Chaou intègre le groupe "El Djamalia", qui doit donner des spectacles dans tout le pays. En 1966, il se forme auprès du maître El Hadj M'Hamed El Anka, au Conservatoire municipal d'Alger, et en 1967, son premier passage à la radio est un succès – la radio joua un rôle crucial de révélateur de talents de la chanson algérienne. Les titres qu'il interprète lors de ce passage, "Dami houite leghzela", "ya dhou âyani", et "Mohamed zéhou el bal", sont bientôt enregistrés en 45 tours chez Pathé Marconi. C'est le début de la célébrité pour l'artiste qui est choisi en 1968 pour faire partie des artistes algériens en tournée officielle en France, et, en 1969, il est l'un des artistes programmés au grand Festival Panafricain à Alger. En 1973, "Djah rebbi ya djirani" est un tube qui passe en boucle à la radio, et l'artiste sera l'un des plus célèbres des années 70: Mahboub Stambouli, Mahboub Bati, Maâti Bachir, Salah Saâdaoui, Mustapha Skandrani, écrivent et composent des chansons pour lui… Au total, une carrière d'une quarantaine d'années, quelque 300 chansons interprétées, dont on retrouvera un florilège ici, à commencer par le célèbre "Kifach Hilti", que ne cessent de reprendre, depuis des décennies, presque tous les artistes algériens…
www.creativ-prod.com

Nadia Khouri-Dagher
(21/04/2008)