MUZZIKA! Février 2012 | Nadia Khouri-Dagher, ZERRAD TRIO, MELOS, FRANCA MASU, MARINA ROSSELL, SALIHA, CRISTINA BRANCO
MUZZIKA! Février 2012 Imprimer
Nadia Khouri-Dagher   
Une révélation ce mois-ci avec le magique Zerrad Trio, mené par le guitariste Lulu Zerrad. La Méditerranée à l’honneur, avec: l’album “Melos” mené par Keyvan Chemirani; la chanteuse sarde Franca Masu qui chante son île et la mer; et la chanteuse catalane Franca Masu qui chante l’Egypto-grec Moustaki. Et deux grandes voix féminines: Saliha, star tunisienne d’avant l’Indépendance, et la Portugaise Cristina Branco à ses débuts. Plus un “best-of” des grandes voix du fado. Que du bon!


Le coup de coeur de babelmed
MUZZIKA! Février 2012 | Nadia Khouri-Dagher, ZERRAD TRIO, MELOS, FRANCA MASU, MARINA ROSSELL, SALIHA, CRISTINA BRANCOZERRAD TRIO, Les îles du désert, Distr. Rue Stendhal
Il y a des artistes que l’on découvre, comme ça un jour, et c’est comme si on avait découvert un coquillage enchanté sur une plage, qui jouerait de la musique rien que pour nous, et on se dit qu’on a trouvé un trésor. Lulu Zerrad fait partie de ceux-là. Le premier album de son trio enchante de bout en bout, diffusant une douce ambiance zen et sereine, qui apaise et rafraîchit à la fois. Si cet album était une couleur, ce serait le vert jeune et tonique des tiges de bambou...
Lulu Zerrad, nous le connaissions pour avoir entendu les chansons qu’il a composées dans l’album de Christina Rosmini “Sous l’oranger” (Le Chant du Monde/Harmonia Mundi), où il l’accompagnait à la guitare, album que nous avions beaucoup aimé et que nous vous avions présenté dans MUZZIKA! en Juillet-Août 2009 ( www.babelmed.net/fr ).
Troquant ici sa guitare pour un ‘oud ou une viola caïpiria (l’artiste adore les musiques brésiliennes et tout l’univers lusophone), Lulu Zerrad joue, dans “Les îles du désert”, en osmose avec Philippe Mallard à l’accordéon et au bandonéon, et Thomas Ostrowiecki aux percussions. En osmose car l’accord est parfait entre les trois complices, aucun ne prenant le dessus sur les autres: c’est vraiment d’un trio qu’il s’agit, et non pas de Lulu “accompagné de”. Cette magie de l’entente entre les trois musiciens est sensible à l’oreille, et explique sans doute pour une part ce climat serein et apaisé qui parcourt tout l’album.
Des balades douces, un accordéon qui se métamorphose parfois en clarinette ou en flûte nay, un ‘oud qui offre ailleurs sa touche de mélancolie, des percussions qui sonnent de manière aquatique, l’univers est ici de fluidité. La trompette d’Ibrahim Maalouf, le balafon de Sory Diabaté, ou les cordes du Quatuor Bedrich, s’invitent harmonieusement, parce que tous ont en commun ce sens du partage et ce goût de la sérénité.
Un album splendide, qui signe la naissance d’un nouveau trio dont le son, c’est-à-dire l’univers, n’appartient qu’à lui. La marque des grands artistes. Un grand bravo.
Ecouter: www.youtube.com/watch?v=S5s5F-36PfY
www.zerrad.fr


MUZZIKA! Février 2012 | Nadia Khouri-Dagher, ZERRAD TRIO, MELOS, FRANCA MASU, MARINA ROSSELL, SALIHA, CRISTINA BRANCOMELOS, Chants de la Méditerranée, Accords Croisés
Voilà une vraie leçon de musique sur la Méditerranée. Le percussionniste irano-français Keyvan Chemirani a eu l’idée de réunir une dizaine d’artistes de divers pays et diverses traditions - Iran, Espagne, Grèce, Tunisie, Maroc - pour jouer ensemble, chacun sa musique, et avec la musique de l’autre, pour s’apercevoir que celles-ci ressemblent parfois étrangement à celles-là...
Aux côtés de Keyvan: le Français Juan Carmona à la guitare flamenca ainsi que les Espagnols El Kiki (voix) et Sergio Martinez (cajon); venus de Tunisie, la chanteuse Dorsaf Hamdani et le violoniste Mohammed Lassoued; le percussionniste marocain Mohammed Rochdi Mfarredj; les Grecs Drossos Koutsokostas (voix), Kyriakos Kalaaitzidis (‘oud), Kyriakos Petras (violon), et Periklis Papapetropoulos (Saz & alii).
La démonstration de la parenté de toutes ces musiques de Méditerranée se fait à l’oreille, de manière évidente. Ainsi quand, dans “Nanas”, le chant flamenco de El Kiki est relayé, comme si c’en était la version traduite en arabe, par celui de Dorsaf Hamdani, portant les mêmes mélismes et exprimant la même douleur... Ou quand dans “Louanges”, le ‘oud de Kyriakos Kalaitzidis joue un rythme de danse qui pourrait tout aussi bien être grec que moyen-oriental.
“Chacun se déplace vers l’autre, vers un espace très concret et très clairement délimité, mais en gardant vraiment son langage, son phrasé, ses intonations, tout ce qu’il fait qu’il est lui-même”, explique Keyvan Chemirani. Et de la même façon que les cotonnades provençales avec leurs petites fleurs nous parlent de l’Inde lointaine d’où elles sont venues, ou que les azulejos espagnols répondent aux céramiques turques dans les mêmes tons de bleus, la simple écoute de ces musiques, mieux que mille discours musicologiques savants, nous démontre les cousinages, les parentés et les échanges musicaux, entre toutes les rives de la Méditerranée - et au-delà, à travers la Perse, jusqu’à l’Inde...
Les écouter: www.youtube.com/watch?v=iCKUdGVrCwI
www.accords-croises.com


MUZZIKA! Février 2012 | Nadia Khouri-Dagher, ZERRAD TRIO, MELOS, FRANCA MASU, MARINA ROSSELL, SALIHA, CRISTINA BRANCOFRANCA MASU, 10 Anys, Aramusica (Sardaigne)
La Sardaigne faisait partie, du XIV° au XVIII° siècle, de la couronne d’Aragon en Espagne, et dans la petite ville d’Alguer, au Nord-Ouest de l’île, où vit Franca Masu, on parle encore catalan...
C’est dans cette langue, sur ce territoire italien, qu’a décidé de chanter cette artiste attachante, que nous vous avions présentée en Mars 2009 ( www.babelmed.net/fr ). “10 Anys” célèbre, comme son nom l’indique, les dix ans de carrière de la chanteuse sarde qui est amoureuse du jazz et du tango, délicieusement distillés ici. Franca Masu nous offre notamment des improvisations vocales jazz remarquables, qui sont tout à fait dans le fil des musiques improvisées qui ont toujours caractérisé la Méditerranée, au chant (avec les anciennes joutes vocales par exemple) comme aux instruments (pratique encore vivante dans la musique arabe).
L’artiste a choisi une douzaine de ses chansons préférées, enregistrées en live au cours de ces dix années, lors de concerts donnés à Barcelone, Istanbul, Utrecht ou Rome, chansons dont elle est écrit souvent les paroles. Ses textes sont de vrais petits poèmes, où reviennent les mots ciel, terre, vent, douleur, coeur, soleil, nuage, feu, mer, danse,..: imaginaire intemporel en Méditerranée. Méditerranée qui est le port d’attache de la chanteuse, bien plus que la seule île de Sardaigne ou que sa ville d’Alguer, si l’on en juge par le nombre de chansons qui célèbrent la mer et ses paysages...
Nous avons été charmée par cet album où les chansons aux belles mélodies laissent une large part à la rêverie, à travers de longues pauses instrumentales, interprétées notamment par le subtil accordéon de Fausto Beccalossi ou par la guitare dansante à 12 cordes de Marcello Peghin. La voix de Franca Masu se fait tantôt passionnée et tantôt légère, pour nous faire parcourir tout un spectre de sentiments. Injustement méconnue en France, l’artiste compte ses fans surtout en Italie... et en Catalogne, qui l’a déjà primée plusieurs fois. “Une voix qui touche les cordes du coeur et donne de l’émotion... “ écrit l’un de ses admirateurs sur son site: nous ne pourrions mieux dire...
Ecouter “Cor meu”: www.youtube.com/watch
www.myspace.com/francamasu - www.francamasu.com


MUZZIKA! Février 2012 | Nadia Khouri-Dagher, ZERRAD TRIO, MELOS, FRANCA MASU, MARINA ROSSELL, SALIHA, CRISTINA BRANCOMARINA ROSSELL Canta Moustaki, World Village/Harmonia Mundi
Restons en Méditerranée, et dans la langue catalane, avec le dernier album de l’Espagnole Marina Rossell, qui chante ici, en catalan, quelques-unes des plus belles chansons de Georges Moustaki, qu’elle connaît et admire depuis 30 ans. Nous vous avions déjà parlé de Marina Rossell, que nous aimons beaucoup, artiste totalement enracinée à la fois dans sa culture catalane - elle a récemment remis à l’honneur des chansons traditionnelles de sa région (voir MUZZIKA! de juillet 2009 - www.babelmed.net/fr ) et dans la Méditerranée et sa culture de voyages (avec son album “Vistas al mar” que nous vous avions présenté en novembre 2006 www.babelmed.net/fr .
Avec ce dernier album, Marina Rossell nous offre une nouvelle lecture de Moustaki, en faisant notamment ressortir la dimension éminemment méditerranéenne de cet artiste qui fut, pendant les années 70, le symbole de toute une contre-culture hippie, jeune, rebelle, voyageuse, et anti-mondialiste avant la lettre: rappelez-vous, les fleurs contre les fusils, la poésie contre la société de consommation, le rêve contre le règne de l’argent-roi...
En chantant en catalan, et en nous obligeant à LIRE les paroles en français, Marina Rossell nous montre à quel point Moustaki est poète autant que musicien, ce qui est sans doute l’un des traits caractéristiques des aèdes en Méditerranée, depuis la Grèce antique... Réentendez donc:
“Il y avait un jardin qu’on appelait la terre
Il brillait au soleil comme un fruit défendu” (“Il y avait un jardin)

ou encore:

“La mer m’a donnéSa carte de visite
Pour me dire “je t’invite”
A voyager”” (“La mer m’a donné”)

De même, la nouvelle orchestration qu’elle donne à ces chansons nous les fait entendre de manière radicalement neuve. Ainsi dans “Le métèque”, Marina Rossell ajoute à sa voix des mélismes, si typiques du chant méditerranéen - et grec - et fait ressortir le rythme de cette chanson... qui se révèle un rythme de sirtaki! De même, sa réorchestration de la chanson “Danse” dévoile la parenté du rythme de cette chanson avec... la sévillane, et donne envie de frapper “las palmas” dans les mains!
Sur le dernier titre, “Marmara”, c’est Moustaki en personne qui vient chanter une très belle chanson d’amour, rejoint par Marina Rossell dans un bien joli duo...
Bref un disque que nous avons adoré, et que vous adorerez si vous aimez Moustaki, et/ou la Méditerranée, et/ou la langue catalane, et/ou Marina Rossell, et/ou tout cela à la fois, comme nous!...
Ecouter sa version de “Le métèque”: www.youtube.com/watch
www.marinarossell.com


MUZZIKA! Février 2012 | Nadia Khouri-Dagher, ZERRAD TRIO, MELOS, FRANCA MASU, MARINA ROSSELL, SALIHA, CRISTINA BRANCOSALIHA, La chanson éternelle, Al Fan, distrib. DOM Disques
Saliha fut l’une des stars de la chanson tunisienne pendant les années 40 et 50. Cet album est issu d’un enregistrement “live” d’un concert donné en 1957 à la salle Al Fath de Bab Souika, à Tunis, en présence du Président Habib Bourguiba, alors que l’artiste était accompagnée par l’orchestre Al Manar, dirigé par Ridha Kalaï.
La vie de Saliha (1914-1958) a été évoquée dans le très beau livre qui raconte la chanson tunisienne de la première moitié du XX° siècle à travers ses figures importantes: “Tunis chante et danse, 1900-1950”, par Hamadi Abassi et Hatem Bourial (Editions Alif, Tunis, 1991, réédition Editions du Layeur, Paris, 2000). Née dans la région rurale du Kef de parents venus d’Algérie, Saliha est placée, encore fillette, comme bonne, avec sa soeur Elija, dans la maison de Mohamed Bey, frère de Moncef Bey qui sera Bey de Tunis de 1942 à 1943. Mohamed Bey est cultivé et mélomane, et organise des soirées, dans son palais de la médina, où il convie des artistes - dans une ambiance que l’on imagine proche de celle décrite par le cinéaste indien Satyajit Ray dans son film “Le salon de musique”...
En 1927, c’est-à-dire à 13 ans, Saliha est engagée comme domestique chez la chanteuse Badria, et plonge encore davantage dans les milieux artistiques de la capitale tunisienne. Elle commence à chanter à son tour, et se produira sur scène pour la première fois en 1938. La Rachidia, la célèbre école de musique, a été créé 4 ans plus tôt, pour défendre le patrimoine musical tunisien, en réaction à l’envahissement, à travers la radio qui se répandait alors dans les cafés et les ménages, c’est-à-dire dans l’espace public et dans les espaces privés, des chansons moyen-orientales. En réaction aussi à l’envahissement des chansons en français - on est en pleine période coloniale - venues de France mais aussi... d’Algérie (qu’on se rappelle par exemple le tube algérien que sera “Chérie je t’aime chérie je t’adore...”)
Saliha intègre la Rachidia, et fera une carrière qu’une maladie incurable viendra précocement arrêter, en 1958. Signe de son immense popularité: son cortège funèbre est suivi par 20.000 personnes, et plus de 50 ans après sa mort, youtube continue de l’immortaliser et les fans de laisser des commentaires enflammés...
A l’écoute de ce disque, on ne peut s’empêcher toutefois de penser, malgré les efforts de la Rachidia pour juguler l’influence moyen-orientale en Tunisie, à Oum Kalthoum, en pleine gloire au moment où Saliha chantait, et dont cette dernière imite, consciemment ou non, les longs “Aaaaaaaaah” de soupirs extatiques. Ou au Liban, dont la musique commençait à être popularisée au Maghreb à travers les comédies musicales filmées, car Saliha chante ici parfois sur des rythmes de dabké, la danse traditionnelle libanaise... Mais c’est bien en arabe tunisien que chante la grande artiste, qui a aujourd’hui, comme hier, statut de symbole national en Tunisie...
L’écouter:   www.youtube.com/watch
www.domdisques.com


MUZZIKA! Février 2012 | Nadia Khouri-Dagher, ZERRAD TRIO, MELOS, FRANCA MASU, MARINA ROSSELL, SALIHA, CRISTINA BRANCOCRISTINA BRANCO, Live in Amsterdam, ARC Music
LEGENDS OF FADO, ARC Music

Le label londonnien ARC Music nous offre l’enregistrement du premier concert donné par Cristina Branco à l’étranger - c’était à Amsterdam en 1997 - et qui devait marquer le début d’une carrière internationale et d’une longue suite d’albums - l’artiste en a publié une douzaine depuis cette date.
Pour tous les fans de la grande chanteuse de fado - dont nous sommes! - ce disque est précieux. Elle chante ici plusieurs titres qu’interpréta jadis Amalia Rodrigues - comme “Maria Lisboa”, “Que fazes ai Lisboa” ou “Espelho quebrado”, dans la pure tradition d’un fado plein de mélismes, et sur des mélodies et rythmes qui restent dans cette tradition. On sait que, depuis, l’artiste a fait considérablement évoluer le fado, et s’en est même totalement affranchie dans certains de ses disques, où elle chante des chansons portugaises sur d’autres rythmes, comme dans son album consacré au grand José Afonso (Zeca). Et qu’elle a pris la liberté de marier le fado à d’autres traditions musicales, comme le tango dans son dernier album, “Fado Tango” (Universal Music) (voir Muzzika! de mai 2011 - www.babelmed.net/fr ).
A Amsterdam à ses débuts Cristina Branco était accompagnée à la guitare par Custodio Castelo, qui est resté son accompagnateur - et compositeur - depuis toutes ces années, et que nous avons le plaisir d’entendre ici en de longues plages instrumentales.
Un album qui séduira tous les fans de fado... et de Cristina Branco. Et que l’on pourra compléter par l’écoute d’une anthologie du fado publiée en même temps par le même label: “Legends of fado”, où sont réunies les voix inoubliables, outre de la grande Amalia, de Fernando Farinha, Herminia Silva, Fernando Mauricio, Carlos Ramos Frutuoso França, et de quelques autres gloires du temps passé...
L’écouter:   www.youtube.com/watch
www.cristinabranco.com - www.arcmusic.co.uk


Nadia Khouri-Dagher
Février 2012