MUZZIKA! Octobre 2011  | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Journaliste musical c’est comme paysan: certains mois la récolte est exceptionnelle! D’où nos 2 “Coups de coeur” ce mois-ci, car choisir entre Giovanni Mirabassi et Ibrahim Maalouf était impossible. Que du bon également avec le guitariste Pedro Soler et son fils le violoncelliste Gaspar Claus; Miroda et leurs mots brésiliens; les Turcs décoiffants Baba Zula; et l’accordéoniste sensible Sonia Rekis.

Le premier coup de coeur de babelmed
MUZZIKA! Octobre 2011  | Nadia Khouri-DagherIBRAHIM MAALOUF, Diagnostic, Mi’ster Productions, Distr. Harmonia Mundi
Le successeur de Miles Davis est Libanais. C’est le trompettise Ibrahim Maalouf. Celui qui avait fait sonner la trompette avec une douceur littéralement in-ouïe auparavant (c’est-à-dire jamais entendue), a trouvé dans le jeune musicien de jazz libanais un digne successeur.
Ce n’est pas de jazz qu’il s’agit ici, c’est de musique, de sincérité, de vérité, de langue parlée, d’émotion, de beauté. Est-ce parce qu’il est oriental? Ibrahim Maalouf fait parfois sonner sa trompette comme un nay, cette flûte bédouine faite d’un roseau qui produit un son si léger et aérien, et à laquelle Fayrouz a consacré l’une de ses chansons les plus célèbres (“Aaatiny el nay” - Donne-moi le nay).
Car, bien qu’il vive en France depuis l’adolescence, arraché à son pays natal par la guerre civile, l’Orient est omniprésent dans ce cd - et dans la pratique musicale de l’artiste, qui joue avec une trompette bricolée pour produire les quarts de ton indispensables à la musique arabe - une invention, baptisée “trompette arabe”, de son père Nassim, dont nous vous avions parlé quand nous avions découvert Ibrahim Maalouf avec son cd précédent, “Diachronisme” ( www.babelmed.net/4926fr ).
Pourtant Ibrahim a étudié la trompette au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, joue de la trompette classique dans divers orchestres, a gagné une quinzaine de prix internationaux de trompette, et dans un conservatoire en France. L’Orient, et le jazz, ne sont donc que quelques-uns des univers que ce musicien d’exception fréquente, et l’union des deux est sa langue maternelle, celle avec laquelle il a signé la trilogie d’albums que l’artiste clôt ici (Diasporas, Diachronisme, Diagnostic).
Nous avons été scotchés par “Beirut”, composé à 13 ans nous raconte l’artiste, alors qu’il se promenait sur la Place des Canons bombardée et détruite, autrefois coeur battant de la ville. Musique d’une tristesse infinie - mais l’adolescent se promenait en écoutant Led Zeppelin, et le morceau explose bientôt en une énergie folle. Et l’on comprend que ce moment, dont l’artiste dit se souvenir comme si c’était hier, et que le jeune Ibrahim a voulu fixer alors en une photo reproduite dans le livret de l’album, représente la naissance de l’artiste: l’adolescent décide alors de transformer les explosions, fréquentes au Liban alors, en échos d’une énergie qu’il allait transformer pour en faire une énergie créatrice, qui le nourrirait pour toujours...
Entouré d’un piano qui se fait classique, cubain, ou “Keith Jarretien”, d’un violon à la mélancolie tsigane, et d’autres instruments, conviant même le rappeur Oxmo Puccino sur un titre, Ibrahim Maalouf signe ici sa profession de foi musicale: enraciné en Orient il restera à jamais, mais enraciné dans la modernité et les sons d’aujourd’hui aussi - il n’a qu’une trentaine d’années. Les compositions témoignent d’une recherche incessante, d’une in-quiétude comme en anglais on dit “unquiet” - pas tranquille. Ibrahim nous époustoufle. Et ça ne fait que commencer!
www.myspace.com/ibrahimmaalouf
www.ibrahimmaalouf.com


L’autre coup de coeur de babelmed:
MUZZIKA! Octobre 2011  | Nadia Khouri-DagherGIOVANNI MIRABASSI, Adelante!, Discograph
Giovanni Mirabassi est l’une des révélations récentes du jazz international. Ce pianiste italien basé en France depuis 1992 a d’abord commencé à jouer dans les bars (notamment le café Saint-Jean à Montmartre) et à exercer toutes sortes de métier - assureur, veilleur de nuit, “vendeur de trousseaux de mariage” (!), interprète, etc. - avant de devenir un artiste de jazz reconnu par la critique et le public comme un très très grand pianiste - Victoires du jazz en 2002 pour son album “Avanti” et “Meilleur disque de l’année 2003” pour “Air” - et il parcourt aujourd’hui les scènes internationales: il se produit à Tokyo comme à Varsovie, et à Paris dans la prestigieuse salle Pleyel...
“On choisit de faire une carrière, et il faut beaucoup de volonté pour y arriver, une sorte d’entêtement aveugle, et je pourrais même dire que c’est une maladie, ou plus exactement une thérapie”, confiait-il à pianobleu.com dans une interview. Pour notre plus grand bonheur, Giovanni a réussi. Offrez-vous une heure de bonheur avec cet album, “Adelante!”, où la douceur du toucher de piano de l’artiste vous apaisera l’âme.
L’artiste veut pourtant vous secouer, mais en douceur. Son album s’ouvre par “L’Internationale”, oh mais dans une version si soft, si douce, et les titres s’enchaînent: “Hasta Siempre”, “The partisan”, “A luta continua”, “Le déserteur”, Graine d’ananar”, “Le temps du muguet”, “Le chant des canuts”, “Le temps des cerises”... On l’aura compris: Giovanni Mirabassi est un militant, mais un militant qui ne veut pas utiliser la violence ou l’agressivité pour faire entendre sa voix et protester, mais la douceur. Et c’est au nom de la douceur, de la sérénité, de la paix, au nom du muguet, des cerises, et de toutes les fleurs du monde que l’on admire seulement quand on est heureux, au nom de la musique dont on pourrait dire la même chose, c’est au nom du bonheur de vivre qui est le premier droit de l’homme et le plus oublié peut-être, c’est au nom de ce bonheur que Giovanni Mirabassi sait si bien capturer et nous restituer en notes, que l’artiste chante ces chants qui tous rêvent d’un monde meilleur.
“Che Guevara disait que pour faire la révolution, il faut une dose d’amour”, explique-t-il. “Il ne s’agit pas d’un geste politique, mais esthétique”. Et encore: “L’artiste doit retrouver sa place, un rôle dialectique de contre-pouvoir qui permet d’élever les consciences (...). Cet album (enregistré à Cuba, ndlr) est dédié à la révolution. Parce qu’on nous fait croire que cette idée est enterrée, alors qu’elle n’a jamais été autant d’actualité”.
Mais le mieux est encore de l’écouter. Sur son site, toutes les dates de ses prochains concerts, en Europe et ailleurs...
Ecouter “Gracias a la vida”: www.dailymotion.com/
www.mirabassi.com - www.discograph.com


MUZZIKA! Octobre 2011  | Nadia Khouri-DagherPEDRO SOLER & GASPAR CLAUS, Barlande, InFiné
Voilà un album magnifique, rencontre entre le père Pedro Soler, guitariste flamenco célèbre en France, et son fils Gaspar Claus, violoncelliste en rupture de ban par rapport à l’enseignement académique du conservatoire.
“J’avais toujours rêvé de remplacer le chant du flamenco par un instrument de musique”, confie Pedro Soler dans un documentaire réalisé sur cette rencontre, et diffusé par blogotheque.net . Gaspar, quant à lui, explique: “en fait, je ne connais pas grand’chose du flamenco. J’en entends depuis que je suis petit. C’est comme l’air qu’on respire et on ne sait pas de quoi il est fait”. Et de raconter un souvenir d’enfance, symbolique: pour le garder, son père l’avait couché... dans sa housse de guitare ! Enfant et adolescent, la musique n’est pas une passion pour lui, raconte-t-il: il abandonne le conservatoire après des années d’études du violoncelle, et ne touche plus à cet instrument pendant des années.
Oui, mais la musique pour Gaspar, “c’est comme l’air qu’on respire”: comme Obélix, il est tombé dedans quand il était petit... A son insu en somme, Gaspar est devenu musicien... Un jour, après des années pendant lesquelles son instrument était resté silencieux, Gaspar reprend son violoncelle. Et là, c’est une découverte: “j’ai découvert des sons qu’en 14 ans de conservatoire je n’avais jamais entendus” se souvient-il. Gaspar entreprend alors une re-découverte de cet instrument, de ses possibilités sonores, et va le trimbaler dans les pays les plus divers, du Mali à la Mongolie, et en accompagnement des musiciens les plus à l’opposé de la musique classique enseignée au conservatoire, comme ceux de la scène underground japonaise.
Le résultat? “Par des voies totalement différentes, nous accédons au même paysage musical”, résume le père. Lui, ayant passé sa vie à “s’exprimer à l’intérieur de cet héritage (andalou) de génération en génération”, donc à la recherche perpétuelle de son essence, pour y déployer sa liberté d’artiste; le fils, rejetant les limites imposées à l’instrument par l’enseignement académique, explorant la diversité des sons et des univers géographiques que le violoncelle peut épouser. Les deux se rejoignant dans la recherche de l’émotion musicale, du silence comme parole, de l’improvisation, de la musique qui est torrent impétueux ou eau sereine, cri ou méditation, dialogue ou monologue intérieur.
Un album somptueux.
Voir le film sur la rencontre musicale Pedro Soler/Gaspar Claus: www.dailymotion.com/video
www.infine-music.com


MUZZIKA! Octobre 2011  | Nadia Khouri-DagherMIRODA, A estoria dos meus roteiros, Meu Mundo/L’autre distribution
Nous avons beaucoup aimé ce disque d’un groupe qui vient de naître, Miroda, né de la rencontre du guitariste français David Krupinski avec les poèmes de la grande poétesse brésilienne Hilda Hilst (1930-2004). En 2007, David Krupinski cherche des textes pour accompagner ses compositions. Il découvre les poèmes de Hilda Hilst, qui semblent comme “faits pour lui”: “Il s’est passé quelque chose de magique”, raconte-t-il, “car le découpage des textes, voire des syllabes, collait parfaitement aux musiques, plus je tournais les pages du livre, plus une évidence se dégageait, comme si Hilda participait elle-même au projet”.
David commence à chercher une voix pour chanter ces poèmes: “Je ne voulais pas d’une artiste lusophone, mais d’une artiste qui allait se laisser porter par le son des mots”. Son choix se porte sur Milena Rousseau, dont la voix épouse déjà d’autres langues et d’autres sonorités au sein du groupe de musique tsigane Rodjeni. Singhkèo Panya les accompagnera à la guitare et à la clarinette alto.
Le résultat: des mélodies qui se prêtent parfaitement au chant - on n’a pas envie de parler de chanson ici, car le propos est parfois grave, comme peut l’être la poésie - une guitare limpide et claire qui sait s’effacer devant la voix de Milena, expressive comme le sont les voix des chanteuses espagnoles ou portugaises, et dont on dirait qu’elle chante cela depuis toujours... Parfois, Milena ne fait que réciter un poème, les instruments accompagnant les mots comme un écrin.
Un bien bel album, à la tonalité mélancolique, tout imprégné de “saudade” brésilienne - mais où David Krupinski a su éviter l’écueil de “faire de la musique brésilienne”, pour mieux exprimer l’universalité de la parole poétique.
Hilda Hilst est traduite en français aux éditions Caractères.
Ecouter “Te mandar escritos”: www.youtube.com/watch
Lire des poèmes de Hilda Hilst sur son site officiel: www.hildahilst.com.br


MUZZIKA! Octobre 2011  | Nadia Khouri-DagherBABA ZULA, Gecekondu, Essay Recording/Distr. La Baleine
Le film de Fatih Akin, “Crossing the bridge - The sound of Istanbul”, sorti en 2005, a fait connaître hors de Turquie le groupe Baba Zula, l’un des groupes-phares de la nouvelle scène turque (Fatih Akin est un réalisateur allemand d’origine turque, primé pour ses films: “Head-on” (Ours d’or à Berlin en 2004), “De l’autre côté” (Prix du scénario au Festival de Cannes en 2007) ou encore “Soul Kitchen” (Prix spécial du Jury à Venise en 2009)).
Et, si vous ne connaissez pas encore Baba Zula, vous avez la chance de pouvoir les découvrir! Créé en 1996, Baba Zula est un groupe de “dub oriental psychédélique” comme ils se définissent. Murat Ertel et Levent Akmann introduisent les instruments traditionnels turcs (saz, ‘oud, darbouka, flûte,...) ainsi que les mélodies et rythmes orientaux, à leurs expérimentations électroniques, et le résultat est formidable! Nous sommes fans de ce groupe, qui s’est entouré dans cet album d’artistes tels que Cem Yildiz, célèbre joueur de saz, Titi Robin, guitariste-’oudiste français, ou encore Alcalia, un groupe allemand d’électro-dub.
Les spectacles de Baba Zula ne sont pas seulement musicaux: sur scène, ils convient la danse orientale, se vêtent de costumes aux couleurs chatoyantes, convoquent même parfois le théâtre ou la peinture... Mais leur force est d’abord musicale: en les écoutant, on ne pense plus “musique orientale” ou “électro-dub”: on aime, on se laisse transporter avec eux, c’est tout.
Ceux qui sont encore réticents à l’entrée de la Turquie dans l’Europe, au nom de l’”islam” ou de choses comme ça qui fixeraient à jamais la Turquie dans la partie “sous-développée” ou “arriérée” du globe, devraient vite faire une chose: écouter “Le son d’Istanbul” aujourd’hui, qui est un son éminemment plus moderne que celui que l’on peut produire dans certains bars des Deux-Sèvres, du Devonshire, ou de Bavière, et même dans certaines salles à Paris, Londres ou Berlin...
Baba Zula dans le film “Crossing the bridge”: http://www.youtube.com/watch?v=9JoFbp_hr7g
www.babazula.com - www.metisse-music.com


MUZZIKA! Octobre 2011  | Nadia Khouri-DagherSONIA REKIS, Drôles de lames, Vocation Records
Sonia Rekis est, à notre connaissance, la seule accordéoniste en France - les femmes sont déjà rares dans la profession - à être née d’un père algérien. Née et grandie dans le Nord de la France, Sonia commence l’accordéon à 6 ans, et se produit déjà en public à 10 ! Nous l’avons rencontrée au festival Nuits de Nacre, à Tulle, en septembre dernier, où se produisent chaque année les meilleurs groupes et artistes mettant en valeur cet instrument, dont Tulle abrite la dernière usine en France - les accordéons Maugein.
“Il y a très peu de femmes accordéonistes”, nous expliquait-elle, “et quand j’arrive pour un concert on me demande souvent si je suis la femme d’un accordéoniste...Et il y a peu de musiciens en France qui arrivent à vivre sans donner de leçons de musique. Moi, je vis de la scène depuis 23 ans...”
Sonia commence, comme nombre d’accordéonistes, à animer les bals et les boîtes de nuit, avant de se tourner vers des projets artistiques où elle peut exprimer sa personnalité, qui mêlent théâtre, poésie, et chanson. Elle crée notamment un spectacle de duo avec le violoncelliste-auteur-compositeur William Schotte, qui donnera l’album “Dédicaces” sorti en 2010, et leur vaudra des passages télé... On la voit aussi aux côtés de Caroline Loeb (vous vous rappelez, la chanson “C’est la ouate”...?) dans un spectacle qui fera le tour de la France.
“Drôles de lames” est son premier album solo, auto-produit, et Sonia y démontre tout son talent non seulement d’instrumentiste mais de compositrice. L’accordéon de Sonia sonne grave, ce qui n’est pas ici une indication musicale mais émotionnelle. On est très loin de l’ambiance des bals que la jeune artiste devait animer, gamine. Plus proche de l’accordéon argentin, qui est un instrument à part entière avant d’être un instrument d’accompagnement de quoi que ce soit - pour la voix ou la danse. D’où le choix du solo dans ce disque.
Dans “Quai de Bourbon”, valse-musette vive et rapide, le toucher est très léger, aérien, et on imagine la folle course des doigts sur les claviers... Nous avons particulièrement aimé “Roz des sables”, sur un mélancolique rythme de milonga, et “Musique pour trotteuse”, sur un rythme de tango, pièce que l’artiste semble s’être auto-dédiée, comme certains peintres font leur auto-portrait, et qui pourrait la définir le mieux: comme dans le tango, la mélancolie est là, qui parcourt l’album, la gravité de la vie, mais cela n’empêche pas d’avancer, au contraire c’est sans doute cela même qui pousse à la danse, et qui redonne, au bout du compte, goût à la vie...
L’écouter, en duo avec le violoncelliste William Schotte: www.youtube.com/watch
www.myspace.com/soniarekis


Nadia Khouri-Dagher
(08/10/2011)