MUZZIKA! Juillet-Août 2010 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Le bonheur de la musique de Bach, dont Richard Galliano nous démontre, à l’accordéon, l’universalité et l’intemporalité; Kudsi Ergüner et ses musiques turques, soufies ou populaires; l’Orchestre national de Barbès, ainsi que Mouss et Hakim, qui chantent pour leurs frères, enfants de l’immigration souvent mal compris; et pour finir, Amalia Rodrigues en concert à l’Olympia à Paris en 1956, avec ses chansons qui restent toujours chantées à ce jour... Par A pour Amalia à B pour Bach, une belle démonstration que les musiques sont immortelles... Passez un bel été!

Le coup de coeur de babelmed
RICHA MUZZIKA! Juillet-Août 2010 | Nadia Khouri-Dagher RD GALLIANO, Bach, Deutsche Gramophon
La légende de la photo dit: “Richard Galliano et son père 1957”. Sur la photo on les voit tous deux, sur une scène de plein air portant un décor tropical - canisse de bambou et plantes grasses - dans un orchestre qui semble de jazz: un saxophoniste sur la droite, la caisse d’une percussion sur la gauche. Le père est debout, un accordéon dans les mains, il porte une chemise blanche, c’est un bel homme brun, il fixe l’objectif en souriant, d’un regard sûr: il a l’air d’un homme heureux. Le fils, qui a 7 ans alors, est assis à son côté, jouant de l’accordéon lui aussi, la tignasse épaisse, il fixe l’objectif mais ne sourie pas: il semble intimidé de se trouver là.
On imagine le bonheur du père, bonheur d’offrir à son fils l’occasion de jouer à ses côtés, avec des adultes, sur une scène. Sa fierté aussi sans doute, car le fils doit jouer bien, déjà, “pour son âge” comme on devait dire alors. On imagine surtout le bonheur du fils, jouer de l’accordéon avec son papa, jouer avec des grands, accompagner son papa, à 7 ans à peine, quand celui-ci joue dans un orchestre, en public!
Sur son site internet, Richard Galliano a mis cette photo, car c’est son père, Lucien Galliano, italien émigré à Cannes et professeur d’accordéon, qui lui a transmis sa passion de l’instrument. Et père et fils viennent de signer une méthode d’accordéon, en 2009, qui a reçu le Prix SACEM du meilleur ouvrage pédagogique. Sur son site, Richard Galliano a aussi mis cette phrase d’Alfred de Vigny: “Une vie réussie est un rêve d’adolescent réalisé dans l’âge mûr”. Richard Galliano a donc réalisé son rêve, construire sa vie autour de l’instrument qu’il aime, pour notre plus grand bonheur. Et les photos de lui, adulte, le montrent rayonnant, fidèle à son rêve d’enfant.
Nous connaissions - et adorions - l’accordéoniste qui a révolutionné la musique pour accordéon en France, en la jazzifiant, en la faisant “swinguer”, exactement comme Django Reinhardt l’avait fait pour la guitare: tous deux ont fait de ces instruments des instruments de jazz. Les deux musiciens sont à rapprocher aussi en ce sens que tous deux ont enrichi des traditions musicales françaises en les modernisant, et ont ainsi créé chacun un nouveau genre musical, à la fois typiquement français, et métissé puisqu’il s’agit de jazz: la musique créé par Django fut appelée le jazz manouche; et les Américains ont baptisé “new musette” le nouveau jazz français créé par Richard Galliano. Et de la même manière que Django a créé toute une génération de guitaristes en France qui font toujours vivre la guitare swing, Richard Galliano a donné envie à toute une nouvelle génération de jeunes musiciens français de découvrir cet instrument, que l’on voit désormais de plus en plus sur scène, et qui est désormais enseigné dans les conservatoires de musique.
Mais c’est Bach que Galliano a choisit d’honorer dans son dernier album, dans un disque sublime, qui se passe de mots. Bach était organiste, et l’accordéon est un orgue en miniature. Bach composait de la musique pour les messes du dimanche, c’est-à-dire pour le peuple, car quoi de plus populaire et grand public qu’une messe à Leipzig au XVIII° siècle. Bach ne se voulait donc pas un musicien pour élites, ce que la musique classique est devenue en Europe aujourd’hui. Ce n’est pas Bach jazzifié, mais la partition pure, “sans changer une note” nous dit-il, que Galliano joue ici, entouré de musiciens classiques. Et en jouant Bach à l’accordéon, instrument populaire, Galliano respecte, plus fidèlement que jamais sans doute, l’esprit du compositeur, qui écrivait sa musique pour le plus grand nombre. “Je ne veux pas montrer de quoi est capable l’accordéon. Je veux faire partager l’émotion que Jean-Sébastien Bach a écrite”, s’explique Galliano dans le livret. Mission réussie. Et qui vous portera à des sommets d’émotion.
www.richardgalliano.com


MUZZIKA! Juillet-Août 2010 | Nadia Khouri-DagherKUDSI ERGÜNER, Les passions d’Istanbul, IMAJ//Distrib. Dom Disques
KUDSI ERGÜNER ENSEMBLE, La Banda Alla Turka, IMAJ/Distrib. Dom Disques

Kudsi Ergüner est le descendant, à la 6° génération, d’une longue lignée de maîtres musiciens turcs affiliés à la confrérie soufie Mevlevi, fondée par Jalal ad-Din Roumi à Konya en Turquie au XIII° siècle, et connue du grand public par son art des “derviches tourneurs”. Kudsi Ergüner a appris l’art du ney, la longue flûte de roseau, de son père Ulvi Ergüner, qui lui-même avait appris la musique de son père Süleyman Ergüner, etc... Et Kudsi, qui est né en 1950 à Istanbul, a perfectionné son apprentissage en s’installant en France en 1973, où il a obtenu un doctorat en musicologie et en architecture.
Dans une interview accordée à Ghaleb Bencheikh dans son émission “Vivre l’islam” sur France 2, Kudsi Ergüner nous expliquait les liens entre musique et spiritualité dans le soufisme: la musique, comme la prière disait-il, a pour fonction de “nous rappeler que Dieu est notre Seigneur”, quand “d’autres musiques, aujourd’hui, ont surtout pour fonction de nous faire oublier”. Le mot “sama”, qui désigne la musique jouée lors des rituels soufis, signifie “écoute” en arabe. Et de la même manière que le Coran commence par l’injonction “Iqra!”, qui veut dire “Lis!”, la première phrase de l’oeuvre principale de Rumi, un long poème de 25.000 distiques, commence par: “Ecoute!”: “Ecoute le ney/Qui te décrit la plainte de l’absence...”. “Donc écouter est quelque chose de très important”, explique Ergüner, qui raconte cette anecdote: un jour à Konya, un théologien vint trouver Rûmi et lui dit:
- On te considère comme un bon fidèle, un homme bien, un bon uléma, un homme sage. Pourquoi as-tu inventé cette hérésie d’écouter de la musique? Qu’est-ce que tu entends quand tu entends cette musique?
-J’entends le grincement de la porte du Paradis s’ouvrir.
-Mais je ne comprends pas: si c’était ainsi, je l’entendrais aussi? Or je n’entends rien?...
-Certainement tu l’entends. Tu entends le même grincement, mais quand la porte se ferme sur toi...
MUZZIKA! Juillet-Août 2010 | Nadia Khouri-DagherVoici donc deux albums de l’artiste turc installé en France. “Les passions d’Istanbul” est une commande d’Etat du Ministère de la Culture et de la Communication, en France, et a bénéficié du soutien de la Fondation Royaumont, dans le cadre de son programme “Musiques orales et improvisées”. Dans ses compositions, Ergüner perpétue la tradition du makam, musique classique, parfois chantée, que l’on trouve aussi dans le monde arabe. Dans “La Banda Alla Turka” on entendra des musiques turques plus récentes, nées au XIX° siècle, et qui intègrent ces instruments occidentaux que sont la trompette, le tuba, la clarinette ou le trombone. On notera la présence, dans cette joyeuse bande de musiciens, du contrebassiste Renaud Garcia-Fons, ou du trompettiste Antoine Cure, qui viennent actualiser, par une touche de jazz, un métissage dont ces fanfares sont nées...
Ecouter Kudsi Ergüner parler du soufisme en musique dans l’émission “Vivre l’islam”:
http://www.dailymotion.com/video
www.domdisques.com - www.royaumont.com


MUZZIKA! Juillet-Août 2010 | Nadia Khouri-DagherORCHESTRE NATIONAL DE BARBÈS, Rendez-vous Barbès, Le chant du monde/Harmonia Mundi
Le nom et le titre de l’album sont français, mais toutes les chansons, sauf deux, sont chantées en arabe: “Sidi Yahia-bnet Paris” (Sidi Yahia et les filles de Paris), “Chkoun?” (Qui?), “Rod balek” (Fais attention),... L’Orchestre National de Barbès, formation française comme son nom l’indique, est composé d’une dizaine de musiciens, d’origine algérienne (comme son fondateur, le bassiste Youcef Boukella, qui accompagnait Cheb Mami autrefois), marocaine, tunisienne, portugaise... et française (comme le saxophoniste Emmanuel Le Houezec).
Ce quatrième album est très réussi, et mêle, marque de fabrique du groupe, les traditions musicales du Maghreb, à d’autres qui plaisent aux musiciens. L’album s’ouvre ainsi par le son joyeux d’une ghaïta, cette cornemuse saharienne, restitué ici par un synthétiseur, istrument-fétiche des premiers temps du raï dans les années 80. La langue de la chanson mêle, comme dans le raï et la chanson maghrébine d’autrefois, français et arabe dans la même phrase: “ana bent sghira wou civilisée” (“je suis une fille jeune et civilisée”, pour la chanson “Sidi Yahia-bnet Paris”).
Nos artistes chantent aussi en français, comme dans “No-no-no”, où, sur un rythme de biguine, ils raillent ces enfants d’immigrés qui cultivent l’inactivité et l’auto-exclusion:
“Ne me dis pas que tu ne sais rien faire de tes 10 doigts (...)
Et tu es là planté en attendant que ça se passe
Et il ne tient qu’à toi que se brise la glace
Nous sommes tous du même diamant
Un deux trois et quatre un seul éclat
Nous sommes tous des 4 vents
Et on raisonne de ci-de là
Aya barka la comédie
Aya oui ça suffit”

Dans “Rod balak”, c’est sur un rythme de reggae qu’ils décrivent ce qu’endure un immigré clandestin, en prononçant “rod” comme “road”, car la route d’un immigré est parfois longue...:
“Ce que nous sommes capables
Nul de peut l’imaginer (...)
Traverser des mers de sable
Tout ça à dos de mulet”...
La chanson “Chkoun?” est sur un rythme ska - autre référence aux années 80. “Chorfa” est un reggae. “Jarahtini”, raï sentimental, évoque le “raï-love” si populaire du regretté Cheb Hasni, toujours aimé dans tout le Maghreb. “Allah idaoui” est un clin d’oeil au chaabi, avec en plus l’énergie de cordes qui deviennent flamenco énergique, et du rythme vif des percussions.
Le groupe est en tournée (les dates sur leur myspace): ils seront cet été partout en France, mais aussi au Festival de Hammamet ainsi qu’au WOMAD, qui est l’un des plus grands festivals de musiques du monde... du monde, initié par Peter Gabriel (World of Music, Arts and Dance). L’une des meilleures preuves de leur qualité musicale !
www.myspace.com/orchestrenationaldebarbes - www.lechantdumonde.com


MUZZIKA! Juillet-Août 2010 | Nadia Khouri-DagherMOUSS & HAKIM, Vingt d’honneur, Ephélide, Distrib. L’autre distribution
Vous vous rappelez Zebda, et leurs chansons qui racontaient, comme dans “Ca va pas être possible”, le quotidien des jeunes beurs qui se font refouler des boîtes de nuits, des agences immobilières, des entreprises, etc? Le groupe tournait autour des deux frères Amokrane, Mouss et Hakim, grandis à Toulouse dans une famille algérienne kabyle, et les textes étaient écrits par Magyd Cherfi, d’origine algérienne aussi, devenu romancier depuis, et qui signe ici quelques excellentes chansons, comme celle qui ouvre l’album, “Petite histoire”, inspirée par les émeutes des banlieues de 2005:

“J’étais assis un peu kakou (...)
Dans les airs y a des oiseaux qui sont coriaces
Qui te choppent et qui te disent t’es chez moi tu t’casses
Ok j’ai pas demandé mon reste
J’ai toujours mis un accent sur le mot modeste (...)
C’est vrai j’ai tenté l’ours en entrant dans la grotte
Ça brillait tout au fond il a fallu que je m’y frotte
Et c’est ainsi quand t’as pas eu ta Chocolatine
Tu casses la vitrine
C’est pas la peine de regarder tout ça à la loupe
Mais vous voulez tout savoir moi j’en ai fait des entourloupes
Parce que les riches l’argent ils le gaspillent
Et moi je fais plaisir à la famille (...)
Le môme il a mis le feu
Le môme il a mis le feu”...

Certaines chansons de cet album sont devenues des tubes, comme “On est venu” (“On est venu se qualifier pour la coupe de Mandela”...). Mouss & Hakim avaient rendu hommage aux chansons de leurs aînés, les premiers immigrés, dans leur précédent album, “Origines contrôlées”, que nous vous avions présenté ( 3195fr ), en reprenant des chansons des premiers chanteurs algériens de l’émigration; ils poursuivent cet hommage ici dans plusieurs titres comme “La carte de résidence” de Slimane Azem ou “Tel lyyam” de Lounis Aït-Menguellet.
Musiciens-citoyens bien plus qu’artistes engagés, Mouss et Hakim, et déjà Zebda, sont à l’origine de plusieurs associations et mouvements à Toulouse, et sont devenus des acteurs phares de la ville, dans les domaines à la fois culturel et politique. L’album a été enregistré en direct, sur scène, et il restitue toute l’énergie d’un groupe d’artistes qui, depuis plus de 20 ans maintenant, utilisent la chanson, l’humour, et le rythme qui donne de la joie, pour parler - à leurs pairs, mais surtout à ceux qui les côtoient, et à ceux qui dirigent le pays dans lequel ils vivent - avec légèreté et modestie, de choses infiniment graves...
www.moussethakim.com - www.myspace.com/moussethakim


MUZZIKA! Juillet-Août 2010 | Nadia Khouri-DagherAMALIA RODRIGUES, “Reine du Fado”, Disques DOM

Et pour finir, un album d’Amalia Rodrigues, qui prouve que la star est toujours immensément populaire. Et tout(e) jeune artiste fado qui se lance se doit de reprendre ses chansons, pour s’affirmer sur la scène du fado où les Portugais l’avaient consacrée “Reine” (Rainha do Fado). On ne vous présente plus la grande artiste portugaise. Les chansons de ce disque ont été enregistrées pendant son concert à l’Olympia en novembre 1956, et l’album offre aussi quatre chansons françaises, chantées en français. Et à écouter “La vie en rose” chantée par Piaf, “Aïe! Mourir pour toi” écrite par Aznavour, ou “Paris s’éveille la nuit”, chansons françaises d’autrefois qui parlaient abondamment d’”amour”, d’”amants”, de “baisers”, et de “promesses”, on réalise que les chansons françaises de l’époque d’une Piaf ou d’un Tino Rossi n’étaient pas si éloignées des fados portugais. Ecoutez Amalia chantant “Paris s’éveille la nuit”, pour juger par vous-même: www.youtube.com . Et réécoutez “Nem as paredes confeso” (Je n’avoue pas même aux murs (qui j’aime)), incluse dans ce disque ( www.youtube.com ), chanson dont Antonio Zambujo, l’une des étoiles montantes du fado, nous a offert une version toute personnelle dans son album “Outro sentido” ( http://www.youtube.com ). Et pour finir finir: passez un bel été !
www.domdisques.com


Nadia Khouri-Dagher
(08/07/2010)