Titi Robin, musicien adoptif d’Orient  | Nadia khouri-dagher
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Nadia khouri-dagher   
Titi Robin, musicien adoptif d’Orient  | Nadia khouri-dagher
Titi Robin
Titi Robin, qui est né à Angers, a trouvé sa musique intérieure dans les mélodies d’Orient, de Méditerranée, et d’Inde du Nord. Dans ces terres baignées par le souffle de l’islam et du soufisme, la poésie et la musique font partie du quotidien, besoins vitaux comme le boire et le manger. Depuis 30 ans, il compose, jouant d’une guitare, d’un ‘oud ou d’un bouzouk, une musique qui parle ce langage oriental, gitan, turc, persan ou indien, tout en lui appartenant en propre. Son dernier album, Kali Sultana (Naïve), vient de sortir, support d’un spectacle-hommage à la déesse indienne muse des artistes. On y retrouve tout l’univers de Titi Robin, pour qui ces musiques non-européennes ne sont pas exotiques, mais le reflet de sa sensibilité. Titi Robin sera en tournée en France à partir de décembre. Rencontre avec un homme qui parle - en mots aussi - avec son âme.

Vous passez une bonne partie de votre temps en voyage: d’où vous vient votre goût des voyages?
Je n’ai pas de goût particulier pour le voyage, pour moi le voyage le plus important c’est le voyage intérieur et celui d’une vie, entre les rêves de son enfance et ce qu’on en fait. Le métissage en tant qu’homme c’est la rencontre de la femme, et de la même manière que ça peut donner des enfants, le voyage d’un artiste produit des compositions ou des spectacles. Mon style musical, je l’ai créé il y a une trentaine d’années, j’habitais dans l’Ouest de la France et j’avais très peu voyagé. Depuis, c’est vrai que je passe une partie de mon temps à l’étranger, mais à la source, j’ai évolué, enfant et adolescent, dans un milieu franco-arabe-gitan, et mon style s’est inspiré de ce que j’ai entendu autour de moi, et cet univers c’est mon intimité, ce n’est pas un exotisme, c’est exactement l’inverse. Parfois des jeunes musiciens sont intéressés par ma musique à cause d’un exotisme, mais il y a un malentendu parce que pour moi c’est l’inverse: je cherche le langage qui pourrait me convenir le plus justement, le plus intime, familier, et surtout pas quelque chose d’extérieur qui serait comme une évasion.

Vous rentrez d’une tournée en Inde...
Oui c’était une des plus belles tournées que j’aie pu faire, avec Francis Varis (accordéoniste, ndlr) et Zê Luis Nascimento (percussionniste), mes compères en trio. Il y a une partie du public indien qui est prêt pour cette musique-là, et il y a eu une rencontre qui a été très riche pour nous, j’ai l’impression que pour eux aussi. Il y a toute une dynamique avec ce public indien, qui va se poursuivre, parce que c’était impressionnant la rencontre, la concentration, l’écoute, c’était exceptionnel, et nous on se sentait portés, on jouait notre musique mais les liens étaient évidents, c’était ... un moment...(silence).

Sur votre site internet, vous nommez vos univers: arabe, gitan, farsi, rom, turc... : cette aire culturelle correspond à votre paysage intérieur? C’est aussi l’aire traversée par les gitans, venus du Rajasthan...
Pourquoi est-ce qu’on tombe amoureux, il y a une grande part de mystère, et la raison principale nous échappera toujours. Ca fait 30 ans que je joue dans ce style, j’ai dû créer mon propre langage, et je me suis souvent posé la question de mon attirance pour tel style et pas tel autre. Au départ je composais et je jouais à l’instinct, au désir, j’avais besoin d’exprimer des choses et je cherchais le moyen de les exprimer: je n’avais pas l’intention de jouer de la musique arabe ou gitane ou française. Je suis autodidacte, donc je piochais autour de moi et je prenais ce qui me convenait, comme un peintre choisit les couleurs pour son tableau, sans autre intention que d’exprimer ce qu’il ressent. Et il s’est avéré que, avec les années, le langage qui s’est construit et les influences correspondaient à des aires géographiques. Et j’ai essayé d’analyser après coup. Mais dans l’acte je cherche juste à créer et à être juste par rapport à moi-même. Maintenant je commence à comprendre des choses. Et une des choses qui est extérieure à moi, c’est qu’il y a une aire culturelle très importante, fondatrice, dont on ne parle jamais parce qu’elle ne correspond pas à une aire économique dominante, qui part de l’Inde du Nord en passant par l’Asie centrale jusqu’à la Méditerranée, donc qui englobe le Sud de l’Europe, et qui est, musicalement, poétiquement, philosophiquement, homogène, cohérente. J’aime beaucoup la poésie persane et les ghazals soufis, et il y a des métaphores poétiques qui sont les mêmes dans ce qu’on chante au quartier gitan à Perpignan ou dans le flamenco, et en Ouzbékistan ou en Iran... Il est évident que les racines sont les mêmes. Il y a aussi beaucoup de différences mais il y a eu un moment où ça communiquait, où il y avait une homogénéité dans cette sphère culturelle. Etant autodidacte, n’ayant pris que des chemins de traverse, pour moi la musique est un espace de liberté, et je n’aime pas qu’on m’enferme en disant “on entend des influences gitanes et aussi ceci ou cela”. Je rends hommage aux anciens, qu’ils soient gitans ou arabes ou farsis, qui m’ont beaucoup apporté pour nourrir mon style, mais ensuite humblement je cherche ma petite voie, mon petit chemin, avec ma petite voix...

Vous dites que vous avez eu deux maîtres: Mounir Bachir et Camaron de la Isla. Parlez-nous de Mounir Bachir?

Je l’ai rencontré quelques mois avant sa mort, Dieu ait son âme, je jouais à Amman en Jordanie, il était au premier rang, je ne savais pas. Après le concert il est venu se présenter, gentiment. Il savait, par des amis communs, qu’il comptait beaucoup pour moi, qu’il m’avait beaucoup influencé: quand j’étais jeune à Angers j’avais un copain qui avait un 33 tours de Mounir Bachir et ç’avait été une révélation pour moi. Donc c’était une grande inspiration, très importante. Et je l’ai rencontré alors que j’avais déjà fait un certain parcours. Je lui ai dit, et ça l’a beaucoup amusé, “ça m’est complètement égal que vous jouiez du ‘oud, que vous soyez irakien, pour moi vous êtes bien plus que ça, et dire “vous êtes un joueur de ‘oud irakien”, ça vous réduit”. Parce que la première fois que je l’ai entendu, j’ai entendu quelqu’un qui me parlait de manière intime, de ces choses qu’on essaye d’exprimer en musique, et qui sont les choses pour lesquelles on n’a pas de mots, qui sont les sentiments profonds qu’on a en nous, et je les entendais ces choses-là, il les exprimait pour moi et c’est ça qui était le plus important, et à chaque fois que je voyais des disques avec “le grand ‘oud de Bagdad” ou “la musique classique irakienne”, pour moi c’était comme un mur, j’avais envie de dire “non, il faut dire que c’est un des grands artistes contemporains, du XX° siècle, parce que c’est ça”, et le style et l’exotisme pour les Occidentaux j’avais peur que ça crée une barrière, pour moi c’est un des grands artistes contemporains et j’aurais voulu qu’il soit présenté comme ça, comme n’importe quel créateur du XX° siècle. Donc je lui disais ça. Je lui ai parlé de son humanité, comment il avait su, à travers le ‘oud, à travers son style irakien, en faire quelque chose d’universel, pour pouvoir parler d’homme à homme avec un gamin comme moi qui vivait dans l’Ouest de la France, et j’avais alors l’impression d’avoir un confident, quelqu’un qui se confie, qui puisse me parler de manière si intense.

Et Camaron de la Isla?
Lui c’est vraiment un immense chanteur de flamenco. C’est quelqu’un qui m’a toujours beaucoup touché, ému dans son chant. Et le chant c’est un modèle pour moi parce que je crains tout ce qui est instrumental, démonstration de virtuosité. Quand on essaye de séduire par la rapidité, la virtuosité, c’est anti-musical pour moi, c’est comme un paravent. Ca va intéresser ceux qui jouent de l’instrument, et qui se disent “comment il fait ça,”, mais moi j’aimerais bien, après que j’aie joué, que les gens me parlent de sentiments, d’émotion, mais pas du jeu de mon instrument. Donc le modèle pour moi c’est le chant, parce qu’il n’y a pas d’intermédiaire, c’est la voix directement. Et pouvoir jouer comme Camaron chante, c’est un idéal pour moi. Donc il m’a beaucoup influencé pour la pureté de l’émotion dans son chant. Il y a aussi quelqu’un d’autre qui est très important et que j’aime beaucoup, et c’est Ustad Shajarian, le grand maître du chant farsi classique d’Iran, c’est vraiment un modèle.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants de vos voyages au Moyen-Orient?
A part la rencontre avec Mounir Bachir, je me souviens d’un moment très fort à Riyad en Arabie Saoudite. Le seul endroit où on pouvait jouer à l’époque c’était à l’Ambassade de France, parce que c’était un territoire français: à l’époque tout concert était interdit en Arabie Saoudite, c’était il y a 10 ans. C’était archi-plein, il y avait énormément de femmes, qui arrivaient entièrement voilées en noir, et une fois dans l’Ambassade elles s’étaient dévoilées. Et comme il n’y avait jamais de concert elles étaient très réceptives et donc chaque note des takasim, chaque improvisation, ça réagissait, et c’était comme de donner à boire à quelqu’un qui a soif. Et je ne me posais pas la question “pourquoi je suis musicien” parce que c’était magnifique. La dernière fois qu’on a joué ensemble à Essaouira avec le Maalem gnawa Abdendbi c’était formidable aussi. J’ai beaucoup de liens avec le Maroc parce que j’ai grandi avec des copains marocains, donc la musique gnawi je l’écoutais quand j’étais jeune. Quand les journalistes là-bas me demandent “alors vous avez découvert cette musique?”... je dis “ça me rappelle mon enfance”. C’est ça la France, un Français peut réagir comme ça, moi j’ai grandi avec les Marocains, on écoutait la musique française et marocaine....

Vous avez un rapport très important à la poésie, et à l’écriture. Parmi vos inspirateurs, vous citez Yannis Ritsos, Yachar Kemal,... Vous écrivez aussi, et d’une écriture très poétique. La poésie vous nourrit?
La poésie et l’écriture sont très importantes, tout autant que la musique, elles me nourrissent, elles m’accompagnent . D’ailleurs dans le livret de ce dernier album, j’ai mis beaucoup d’extraits de poésie et de littérature, pour faire des correspondances, en écho de la musique. Il y a Yachar Kémal, un écrivain turc qui m’a beaucoup accompagné, Yunu Semre, un poète soufi turc très ancien qui est très populaire en Turquie, il y a Roumi (Jalal ed-Din Roumi), mais il y a aussi Toni Morrison . Des extraits qui sont comme des fils à tirer, je me dis tiens ces poètes-là disent quelque chose que je ressens profondément, peut-être ça fait un écho à ce que je dis aussi à travers la musique, et peut-être que les gens qui sont touchés par ma musique vont trouver des correspondances eux aussi. Voilà des pistes.

Ce rapport poétique au monde, qui est écoute du chant du monde, est peu développé en France...
Oui, et pour moi la France est sous-développée. Mais dans des pays comme l’Iran ou l’Irak, ils adorent la poésie. A Téhéran, pendant la guerre Iran-Irak, et je pense que c’était la même chose à Bagdad, ils étaient dans les abris anti-bombes et ils se récitaient de la poésie. C’est quelque chose de quotidien pour eux. Mes amis qui sont de cultures où la poésie est importante, me posent toujours la question, “mais comment se fait-il qu’en France ça soit comme ça?” En fait la France est orpheline de sa langue, puisque ça ne fait pas si longtemps que ça que les Français parlent français: avant il y avait des dialectes. Donc l’école gratuite obligatoire c’était bien pour l’éducation, mais en enlevant les langues, on a enlevé les chansons, les contes, toute la richesse qui était liée à ça, toute la poésie a disparu, et après on a inculqué la poésie de l’école et du coup on a enlevé toute la beauté de la langue orale, et maintenant la poésie pour un Français c’est scolaire! Ce n’est pas quelque chose qu’on dit à la maison. C’est absurde. Je ne connais en France que les Arabes ou les Gitans, et bien sur les Farsi et ceux qui viennent d’Asie centrale, qui prennent ça au sérieux. Un gamin gitan, une belle poésie chantée, un poème de flamenco, ça va le faire pleurer, c’est l’image d’un homme de pleurer pour de la poésie. Mais pour un petit Français c’est ridicule. Alors qu’un gamin gitan, il veut avoir une image d’homme viril, prêt à se bagarrer, et il va pleurer comme son père ou son grand frère en écoutant de la poésie chantée. Ca fait partie de l’image d’un homme viril. Les gens qui réagissent le plus au fait que je parle de poésie sont des gens qui viennent de ces cultures. J’ai beaucoup d’amis analphabètes en Inde ou au Pakistan qui connaissent beaucoup de poésies, des ghazal, c’est très fréquent. Dans les films de Bollywood le jeune fait sa cour en citant de la poésie, ça fait partie de la culture. On n’imagine pas ça du tout en France. Nous on est dans une drôle de situation.

Comment avez-vous rencontré la culture soufie?
La culture soufie est très forte à travers les arts, et comme on recherche toujours un absolu dans l’art, la tradition soufie nous propose des choses splendides qui sont très nourrissantes pour l’âme. D’ailleurs je pense que le bassin méditerranéen en a hérité: il y en a encore des traces. Le flamenco en a profité , c’est une branche de cet arbre-là. Les gitans ont amené ça dans leurs poches. Mais le courant soufi est très oecuménique Par exemple les chanteurs de qawali soufis du Pakistan et d’Inde, comme Nusrat Fateh Ali Khan, qui sont des mystiques musulmans, quand on va à leurs concerts là-bas, il y a autant d’hindous que de musulmans dans le public. Et ce qu’ils privilégient dans ces cas-là ce sont les poèmes oecuméniques qui disent “il y a 1000 manières de prier mais il n’y a qu’un seul Dieu”. C’est très populaire le qawali musulman comme langue de l’oecuménisme des religions, même les hindous l’utilisent pour ça. Le mysticisme c’est la relation directe avec Dieu sans passer par tous les dogmes qui peuvent être vidés de sens. Et dans la poésie il y a toujours une confusion entre profane et sacré, qui est volontaire, on ne sait pas si l’amour dont on parle est un amour sacré ou profane. Est-ce un amour sacré mais on utilise des termes d’amour profane physique pour exprimer la passion qu’on a pour Dieu? Ou est-ce un amour profane mais on veut qu’il soit tellement fort qu’on utilise des termes divins? C’est un ensemble, on cherche cette fusion-là et moi ça me touche beaucoup.

Tournée en France en décembre. Toutes les dates des concerts à venir sur www.titirobin.com - www.myspace.com/titirobin

Propos recueillis par Nadia Khouri-Dagher
(17/12/2008)