MUZZIKA! Octobre 2007 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
LE COUP DE CŒUR DE BABELMED

MUZZIKA! Octobre 2007 | Nadia Khouri-DagherISRAEL (collectif), Putumayo
L'excellente maison de disques Putumayo, spécialiste des (bonnes) découvertes de musiques de tous les pays du monde, par pays ou par thème, nous offre ici un "best of" de ce qu'Israël produit de mieux en musique, aujourd'hui. Car de Paris, de Tunis, d'Alger, ou de Rome, que savons-nous de ce qui se passe là-bas, hormis les bruits de bottes – ou pire? Cet album vient nous rappeler, à propos, que la vie musicale est intense à Tel Aviv, Jérusalem, ou Jaffa aujourd'hui, avec des artistes, juifs et palestiniens, qui, comme partout ailleurs au monde, aiment la musique plus que tout – et plus que la politique! Ils célèbrent, comme tous les musiciens, l'amour, l'amitié, le bonheur par la musique… la vie! Et, lorsqu'ils chantent l'espoir, ils ne sont pas si différents d'un Lavilliers ou d'une Souad Massi – sauf que la guerre est à leur porte. Israël brasse des populations venues d'une centaine de pays, et l'on retrouvera ici des artistes d'origine tunisienne, yéménite, irakienne, est-europénne… Nous avons aimé la voix pure de Hadas Dagul, qui fait danser la bossa à sa guitare, et qui chante "les maisons roses sur les montagnes vertes" … Ou la chrétienne palestinienne Amal Murkus, qui chante en arabe et se bat pour que la musique arabe ait sa place en Israël, où elle est souvent marginalisée. Le disque inclut aussi la star David Broza, qui chante de douces chansons folk tel un Paul Simon chantant en hébreu, ou encore le célèbre groupe Sheva, qui mêle artistes juifs et musulmans, mélodies du Moyen-Orient et d'Europe de l'Est, humour juif et roots reggae, poésie soufie et paroles bibliques, telles celles-ci: "Béni soit celui/Qui ne vit pas en écoutant le conseil du méchant/Mais son bonheur est dans la vérité pure de l'être"…
www.putumayo.com


MUZZIKA! Octobre 2007 | Nadia Khouri-DagherIMDIWEN, Le chauffeur est dans le pré, Chauffeur production

"Franchir les mers et déplacer les montagnes/S'enrhumer dans l'avion pour suffoquer de chaleur étouffante/S'empoussiérer pour se bercer en langue étrangère/Et s'endormir sous les étoiles/C'est dans le désert/Au milieu du Sahara, au Mali/ (…) Mettre en musique tout ça, pour risquer ensemble la réunion de l'immensité poussiéreuse du désert/Et de notre chaleur méditerranéenne/Une histoire musicale d'aller et retour/D'énergie festive en intimité poétique. Une histoire de vie" : voilà comment Le Chauffeur présente son dernier album, fusion avec les musiques touarègues du Mali. Le Chauffeur, c'est un groupe de 6 amis, installés près de Montpellier dans le Sud de la France, qui, avec sax, clarinette, accordéon, trompette, contrebasse etc…,font de la "musique balkanique et festive" (chapeaux sur la tête en concert, comme les musiciens d'Europe de l'Est!), et qui se présentent comme "un ferment lactique au goût bulgare d'inspiration libertaire et mondialiste" . Partis au Mali, ils ont enregistré cet album formidable, qui vous convainc dès le premier morceau: à la fois très enraciné et très pro! On est embarqué sur un rythme de trot, ce trot animalier des grandes traversées sahariennes qui signe bien des musiques de ces contrées, c'est-à-dire ni trop vite ni trop lentement, juste assez pour être joyeux sans être excité, et calme sans être endormi. Nous avons aimé l'album de bout en bout, et, magie, le saxophone, l'accordéon, et même le rythme chaloupé de tango (écoutez donc "Oumfas"!) se marient parfaitement aux accords de guitare touarègue, un peu nonchalants, un peu rebelles, parfois mélancoliques… Qu'on se le dise: Le Chauffeur entame une tournée, en novembre, qui les mènera au Mali, mais aussi dans le Sud de la France, en Suisse, etc… Toutes les infos sur leur site.
www.lechauffeur.org


LIAT COHEN, Variations ladino, Colllection "Patrimoine musicaux des juifs de France", Buda musique

Liat Cohen, lauréate de nombreux Prix prestigieux (Premier Prix du Conservatoire de la ville de Paris, Prix Nadia et Lili Boulanger de la Fondation de France, ….) a été présentée par le magazine français Guitare comme "l'une des meilleures guitaristes au monde" . Elle nous présente ici des pièces, pour guitare seule, duo de guitares (avec le guitariste argentin Ricardo Moyano), ou guitare(s) et chant (avec le groupe israélien Les Parvarim), inspirées par les traditions séfarades d'Espagne. "Petits amandiers que j'ai plantés/Pour tes yeux verts/Mes épaules, mes bras se sont emplis/De tes cheveux tressés/Car pour toi/Je me meurs"… : les chants d'amour qui ouvrent l'album mettent en musique ces poèmes d'amour andalou, les coplas , où les vers sont très courts, mais l'amour toujours immense… On trouvera également des compositions, inspirées par ce répertoire vieux de plusieurs siècles, de l'Argentin Jorge Cardoso, qui vit en France; du jeune Brésilien Luiz de Aquino; du Géorgien Josef Bardanashvili; de l'Espagnol Narcis Bonet; ou des Israéliens Rafi Kadishon, Gil Shohat ou Boaz Ben-Moshe. Au total un album empreint de douceur, et de mélancolie, pour une musique aux inflexions parfois orientalisantes, parfois Renaissance, où la guitare chante comme une âme…
www.liatcohen.com


MUZZIKA! Octobre 2007 | Nadia Khouri-DagherAZAM ALI, Elysium for the Brave, Six degrees/Universal

Azam Ali est une artiste iranienne, installée aujourd'hui à Los Angeles, et que l'on a pu entendre dans le groupe Niyaz, dont elle constitue l'un des trois membres. L'artiste, qui participe à de nombreuses formations, sort ici son second album solo. "Eternal reverie", titre du premier morceau, aurait pu être celui de l'album, car, à l'instar d'autres artistes iraniens, Azam nous entraîne dans un voyage onirique, suite d'images, d'ambiances, et de sons, dans lesquels on se laisse envelopper et embarquer, comme sous l'effet des drogues douces prisées du côté de la Perse… Azam, née à Téhéran, a passé son enfance et son adolescence en Inde, avant de s'installer aux Etats-Unis, suite à la révolution iranienne. Elle a étudié le chant et le santour, cithare iranienne, pendant des années, et l'auteur-compositeur explique ainsi sa musique: "je veux défier la spécificité culturelle en matière de musique, et je refuse de m'installer dans une forme d'expression musicale" . Elle mêle donc ici programmations électroniques, flûte ney du désert, violon joué à l'iranienne, et paroles en anglais. Azam a aussi repris, parce sa mère l'écoutait souvent, l'un des succès de la célèbre chanteuse iranienne Hayedeh, chanson de nostalgie d'une exilée pour son Iran perdu. Un album qui vous emmènera loin, ni du côté de l'Iran, ni du côté du Pacifique, mais dans les airs, dans le rêve…qui est parfois plus vrai que la réalité, ou plus agréable…
www.azamalimusic.com


ENSEMBLE GAGUIK MOURADIAN, Goussam-Bardes d'Arménie, Accords croisés

Les éditions Accords croisés nous offrent un autre de leurs "livres-disques", proposant des musiques rares et un livret à la fois très documenté, et joliment illustré de gravures anciennes. Gaguik Mouradian se produisait dans toutes les villes de l'ex-URSS avant son démantèlement. Il jouait du kamantche, ce petit violon arménien de 4 cordes, à la caisse cylindrique, que l'on joue posé sur la cuisse, comme les musiciens maghrébins d'aujourd'hui jouent du violon classique. Entouré d'autres musiciens, pour la plupart diplômés ou enseignants du Conservatoire national d'Erevan, il rend ici hommage à l'art des "Goussam", ces troubadours, poètes-musiciens qui parcouraient toute l'Arménie jadis, et qui chantaient l'amour, donnaient de petites leçons de philosophie, ou racontaient des épopées. L'on retrouvera ici l'art de chanter des communautés chrétiennes du Moyen-Orient, chants monodiques dans lesquels les mélodies vocales et instrumentales sont calquées l'une sur l'autre, comme en un dialogue. Le kanone (cithare - kanoun en arabe), le saz (luth à long manche), le ney (flûte de roseau) ou le doudouk (hautbois arménien), accompagnent ces chants dont la musique était transmise oralement, de maître à élève, mais que les Goussam signaient – et on trouvera ici des poèmes du plus célèbre d'entre eux, Sayat Nova, qui vécut au XVII° siècle. Les chansons d'amour sont étonnamment proches des images poétiques du Cantique des Cantiques, né pas loin: "Tu es une perdrix des montagnes/Tes yeux sont des soleils/Tu t'es épanouie comme une rose/Pour toi je me fais rossignol" . Certaines sont codées, car l'Arménie fut souvent occupée. Ainsi ce chant de Djivani: "O toi ma belle/fleur de l'Eden/Violette nourrie à la terre des ancêtres (…)/ De tout cœur je te souhaite/De vivre sans entrave/Libre, indépendante" . Ou encore cet autre chant: "Comme l'hiver, les jours de malheur s'en viennent puis s'éloignent/Il ne faut pas désespérer, ils s'en viennent puis s'éloignent (…)/Les tribus barbares des envahisseurs/S'en viennent puis s'éloignent" . Comme partout, la musique, pour faire vivre l'espoir – et faire advenir le futur...
www.accords-croises.com


MARCEL KHALIFE, Sharq, DVD ou CD, Choice Music

Le mariage peut être un paradis ou un enfer. Ceci est également vrai du mariage des cultures. Et si votre chronique "Muzzika!" rend le plus souvent compte de mariages heureux entre traditions musicales diverses – que vous pouvez entendre à l'oreille - Marcel Khalife, et la chaîne de télévision Al Jazeera, sponsor de la mégaproduction "Sharq", ont sans doute voulu donner leur illustration sonore du "clash des civilisations" – dont tout musicien honnête, dont tout honnête homme comme l'on disait jadis, sait qu'il n'existe que dans l'esprit de ceux qui le souhaitent. Car que serait la peinture flamande du XV° siècle sans la peinture italienne, la sculpture romaine sans la sculpture grecque, les pâtes (italiennes) sans la sauce tomate (légume venu d'Amérique), les moules-frites belges sans les pommes de terre (d'Amérique itou)?
Voici donc le plus pompier des "oratorios" qu'il nous ait été donné d'entendre: un orchestre gigantesque, des dizaines de choristes, qui chantent dans aucune langue (marketing oblige: la pièce peut ainsi être jouée partout!), ce qui donne des "Oh oh oh" poussés par les hommes pendant de longues minutes, auxquels répondent les "Ah ah ah" plus aigus des femmes… Même les plus mauvaises comédies musicales égyptiennes n'ont pas produit un mélange aussi inaudible de musique d'orient et d'occident. Si la démonstration voulait être faite que les deux mélangés sont horribles, c'est fait! Comme si on barbouillait de sauce tomate… un tableau flamand! L'art des mélanges, ce n'est pas n'importe quoi! Passez votre chemin, y a rien à voir, c'est-à-dire: rien à entendre!
www.choicemusic.nl

Nadia Khouri-Dagher
n.khouri@wanadoo.fr
(10/10/2007)