MUZZIKA! Septembre 2007 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
MUZZIKA! Septembre 2007 | Nadia Khouri-DagherLe coup de coeur de Babelmed

DAM, Ihda/Dedication, Red Circle Music/Nocturne

La scène hip hop palestinienne est particulièrement dynamique: ce genre, où les paroles, scandées et non chantées, sont plus importantes que la musique, permet aujourd'hui à toute une génération, sur tous les continents, d'exprimer sa révolte – et qui se met jamais à l'écoute du vécu des jeunes de Palestine? Toute une jeunesse, là-bas, se reconnaît dans ce qu'exprime le trio de DAM – les frères Suhell et Tamer Nafar (23 et 27 ans) et leur ami Mahmoud Jreri (24 ans), devenu le plus célèbre groupe de hip hop palestinien, et qui s'est également produit en Angleterre, Allemagne, Belgique, Suisse, France, Etats-Unis,… "Nous vivons dans une prison depuis 50 ans, nous ne sentons pas la lumière ni ne voyons le ciel (…) je n'ai pas de liberté (…) mais je suis fort et optimiste (…) vous ne casserez pas mon espoir avec un mur de séparation…" : Dès le premier titre, "Mali horreya" (Je n'ai pas de liberté), le ton est donné. Nulle haine pourtant ici, simplement le cri de toute une jeunesse qui veut vivre: "Juifs, chrétiens, musulmans, personne ne veut se comprendre et chacun se croit supérieur à l'autre (…) mais nous sommes tous des êtres humains" ("Nghayer bokra" - Changeons demain). Cette conscience politique n'empêche pas nos jeunes de composer des chansons d'amour, comme "Ya sayyedati" (Ma belle), et de susurrer, sur le mode poétique des chansons d'amour arabes, "tu es le soleil de mes yeux…" . Musicalement très bon – car les textes ne sont quand même pas tout dans le hip hop – cet album risque fort de rencontrer le même succès que leur dernier album, dont le titre "Min irhabi?" (Qui sont les terroristes?, sorti en 2001) a connu un succès foudroyant dès sa sortie, téléchargé par un million d'internautes sur le site www.arabrap.net , et devenu très vite un hymne chanté dans les manifestations pour la Palestine autour du monde. Ce troisième album du trio célèbre en Israël, auquel des réalisateurs israéliens et arabes ont déjà consacré plusieurs documentaires, et qui est accompagné d'une tournée mondiale de 8 mois qui les a menés au Canada, en Italie, en Espagne, en Belgique, etc… devrait faire connaître DAM à un public encore plus large.
www.dampalestine.com - www.nocturne.fr
En concert le 23 novembre à l'Institut du Monde Arabe, Paris.

MUZZIKA! Septembre 2007 | Nadia Khouri-DagherKARIM BAGGILI, Douar, Home Records
Attention, trésor! Karim Baggili est un jeune guitariste et 'oudiste belge (il a 35 ans), de père jordanien et de mère yougoslave, avec lequel il faudra compter dans les années qui viennent. Premier Prix du Festival Open Strings d'Allemagne en 2000 dans la catégorie "Jeunes talents", Karim réalise son premier CD en 2002, compose de la musique pour des documentaires et des court-métrages, et sort un nouveau CD en 2005, avec un quartet qui porte son nom. Ce 3°CD, "Douar", sorti en Allemagne et en Belgique avant d'être distribué en France, nous dévoile un musicien exceptionnel, qui a su créer un univers qui n'appartient qu'à lui, fait de douces méditations, de rêveries, et de retour sur soi, dans la tradition du jeu de cordes en Orient, tout en employant un langage musical largement emprunté à l'Occident – de la guitare Renaissance aux ambiances espagnoles. L'album nous fait entendre une musique qui vit, toute de dynamique et de mouvement. Au total un univers unique, envoûtant et magique, que l'on peut rapprocher de l'univers d'un Anouar Brahem avec son 'oud. Une même sensibilité à fleur de peau, et un album qui, du début à la fin, vous plonge dans une atmosphère particulière, et que l'on ne retrouvera nulle part ailleurs. Karim Baggili, un jeune artiste qui est déjà un grand artiste!
www.karimbaggili.be

KARIM ZIAD, Dawi,Intuition Music
Fondus de musique gnawa, voilà un disque qui va vous plaire! Le percussionniste algérien Karim Ziad, qui est l'un des programmateurs du festival "Gnaoua et musiques du monde" d'Essaouira (Maroc), s'est entouré d'une brochette de musiciens originaires de tous pays pour célébrer la musique qu'il aime, celle des confréries religieuses des Gnawa, descendants d'Africains installés dans le Sud du Maroc et de l'Algérie (le mot gnawa est dérivé de "guinéens", comme on appelait, au temps des commerces trans-sahariens, les Africains de l'Ouest installés au Maghreb). Entouré d'une formation cosmopolite, composée notamment de Le Nguyen, Arto Tunçboyacian, Rhani Krija, Scott Kinsey, David Aubalie, Aziz Sahmaoui, qui jouent d'instruments aussi divers que le sax, le karkabou (castagnettes sahariennes), le gumbri (guitare saharienne), la basse électrique, ou le kemenche (violon arménien), Karim Ziad réinterprète ici les thèmes de prières chantées par les confréries religieuses gnawa, et nous offre quelques pièces de sa composition. Plusieurs titres tels que "Sidi" ou "Mektoub" célèbrent le Dieu proche et amical des piétés populaires musulmanes, l'interpellant en langage parlé (ici, l'algérien) et non dans la langue sacrée du Coran. Alors que l'islam officiel prohibe le culte des saints, d'autres chansons ("Selmani", "Lala Aïcha") sont dédiées à ces saints marabouts, vivants ou décédés, auxquels hommes et femmes vont en nombre rendre visites et offrandes, dans les pays du Maghreb, pour obtenir fécondité, guérison, ou bénédiction pour un fils émigrant. Mais l'on préfère Karim Ziad lorsqu'il se laisse aller à sa passion, le jazz, qui accompagne l'album de bout en bout, mais qui s'efface plutôt au profit des rythmes et chants gnawas: ainsi dans la pièce "Jazzayer", Karim déploie tout le talent qui est le sien, et nous offre une musique libre, qui n'appartient qu'à lui, libérée du poids des ancêtres, mais pas de leur mémoire.
www.intuition-music.com

MUZZIKA! Septembre 2007 | Nadia Khouri-DagherGORAN BREGOVIC, Karmen with a happy end, Mercury/Universal

Goran Bregovic a eu l'idée de proposer sa proper version du célèbre opera de Bizet: puisque Carmen est gitane, l'artiste qui a le plus popularisé la musique gitane en Europe ces dernières années (il est né dans l'ex-Yougoslavie), a entrepris de situer l'action dans la communauté gitane d'Europe de l'Est, aujourd'hui. Carmen – qui est ici Karmen – est une gitane qui a une émission de voyance à la télévision, et appelle ses amants avec son téléphone portable… Le trompettiste Fuad Kostic, qui joue si bien que ceux qui l'entendent se mettent à pleurer, est tombé fou amoureux d'elle, et ne compose plus que pour elle, car elle a "une voix de vierge"… On trouve aussi dans cet opéra gitan, Deki le circonciseur des gitans et des musulmans, Brega le réceptionniste de l'hôtel de la gare, et Nena une strip-teaseuse… Les gitans aiment la liberté plus que tout, et Goran Bregovic, ambassadeur de leur culture, adapte ici l'opéra français du XIX° à sa guise, prenant quelques thèmes de l'œuvre de Bizet ici et là comme fil conducteur. Au total un album totalement déjanté, très joyeux ou profondément triste selon les morceaux, fidèle aux compositions que nous offre depuis des années l'enthousiaste Goran avec son "Orchestre des mariages et enterrements" aux trompettes et cuivres qui font alternativement danser ou pleurer… comme dans un bon et classique opéra bourgeois!

CHEIKHA RABIA, Liberti, Dinamyte/Buda musique

"Je t'aime, je te veux (…) les délices sucrés du miel sont sur ta bouche (…) mon cœur brûle et aime ta beauté (…) mon frère viens aime moi (…) je bois et je pleure je t'aime je t'aime!!!" . Ou encore "mon amour m'a emmenée à Tlemcen/nous sommes arrivés au hammam/il masse mon corps et je le masse/l'amour est comme l'ivresse/nous avons tous besoin d'aimer et d'être aimé": les paroles des chansons de Cheikha Rabia, l'une des dernières interprètes du raï traditionnel, sont restées aussi fidèles à la tradition d'un genre vieux de plusieurs siècles, que sa musique, enracinée dans ces rythmes répétitifs typiques du Maghreb rural. En effet, si Khaled et Mami ont fait connaître le raï hors de l'Algérie, il faut rappeler que ce genre, né autour d'Oran, était d'abord le fait de chanteuses féminines – les meddahates , constituées en petites formations – qui chantaient, devant un public exclusivement féminin lors de mariages, ou devant un public exclusivement masculin dans les cafés et cabarets, des chansons qui ne s'embarrassaient pas des tabous imposés par la société musulmane. Preuve que l'islam, que l'Occident imagine uniquement rigide et puritain, savait aussi se ménager des soupapes, où de nombreuses libertés – y compris celle de boire de l'alcool – étaient autorisées. Cheikha Rabia, qui a commencé à chanter en 1965 en Algérie, à 19 ans, s'est installée en France depuis 1977, où, tout en tenant un bar, elle a continué à enregistrer des cassettes et à se faire une notoriété dans les cercles d'amoureux d'un genre que l'on pourrait appeler "tradi". Cet album restitue l'atmosphère de ces soirées festives qui animaient les cafés et les mariages populaires, dans la région d'Oran, il y a quelques décennies de cela…
www.myspace.com/cheikharabia - www.dinamyte.com

Nadia Khouri-Dagher
(29/09/2007)