MUZZIKA! Juillet 2007 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
  MUZZIKA! Juillet 2007 | Nadia Khouri-Dagher Le coup de coeur de babelmed:

ANOUAR BRAHEM, Le voyage de Sahar, ECM
La musique arabe et le jazz ont énormément en commun: dans la formation traditionnelle arabe, le "takht" (littéralement: "lit", car les musiciens jouaient sur un large divan-estrade, posé sur le sol, comme on le voit dans les films indiens), chaque instrumentiste a sa place de soliste, et le jeu repose sur une grande part d'improvisation. Anouar Brahem, formé au 'oud au prestigieux Conservatoire National de Tunis, auprès du grand maître Ali Sriti, a su restituer cet esprit du "takht" en s'alliant avec des musiciens d'autres traditions, et nous enchante de ses albums depuis plusieurs années. L'artiste génial, sans doute l'un des plus grands musiciens que la région ait produit, a su créer un univers totalement personnel, immédiatement reconnaissable à l'oreille ("c'est du Anouar Brahem"), bref son propre langage musical, ni arabe ni jazz, mais tout simplement "lui", c'est-à-dire libre. "Le voyage de Sahar", comme ses albums précédents, est une pure merveille, où les accents intimistes et libres du 'oud s'allient parfaitement aux improvisations du pianiste François Couturier et de l'accordéoniste Jean-Louis Matinier, ses fidèles compagnons. L'album est tout entier imprégné de sonorités classiques – tant classique arabe que classique occidental – (de par la formation des artistes) tout en nous offrant une musique absolument nouvelle, totalement inclassable, que certains appelleront jazz car elle est largement improvisée, que d'autres appelleront arabe car le luth y fait parfois entendre ses gammes, mais qui n'est ni ceci ni cela: en réalité c'est une musique in-ouïe, au sens strictement étymologique: un son neuf, comme a pu l'être le jazz à sa naissance, car né de réalités nouvelles, de l'émergence d'un monde nouveau, reflétant de nouvelles rencontres musicales. Ici les artistes échangent tout simplement leurs langages, pour parler ensemble. "J'ai découvert les liens étroits existant entre toutes les musiques", confiait l'artiste au retour de ses lointains voyages et de ses multiples rencontres avec des musiciens de tous continents. C'est ce message, essentiel, que la musique est une, qu'Anouar Brahem exprime au long de ses disques, comme une évidence.
www.anouarbrahem.com

TOUFIC FARROUKH, Toutya, O+ Music
Pour son cinquième album, le saxophoniste libanais Toufic Farroukh, que l'on sait attiré par le free jazz et les musiques électroniques, nous offre un album bien plus oriental encore que ses précédents, où l'évocation de la musique égyptienne, avec ses longues phrases mélodiques, ses orchestres de violons, et ses chansons mélancoliques, sert de fil conducteur. Le musicien, qui vit à Paris depuis de nombreuses années, s'inspire ici de thèmes algériens ("Hanina": "tu pars pour l'étranger, dans un pays qui te convient mieux, mais ne m'oublie pas"); arméniens ("Radio City") ou encore de thèmes tirés de muwachah, musique classique arabe. Beyrouth est une ville vibrante de mille expérimentations musicales aujourd'hui, où, comme à Istanbul, les musiciens travaillent les recherches électroniques et les sons d'aujourd'hui, et cet album, énergique et inventif, en porte la trace. Nul ne se préoccupe d'identité ici: chanson en arabe ou solo de sax, l'on puise où l'on veut ce que l'on aime, pour composer de l'excellente musique qui n'aurait pas pu naître il y a 20 ou même 5 ans. Si vous voulez entendre à quoi ressemble en sons la modernité arabe, prêtez l'oreille! C'est neuf, c'est créatif, c'est excellent!
www.touficfarroukh.com

MUSIC OF THE WHIRLING DERVISHES, Gülizar Turkish Music Ensemble, ARC Music
Le soufisme attire un nombre croissant de musulmans aujourd'hui, notamment parmi les élites éduquées, qui y voient une manière de vivre leur islam: de manière ouverte, et, surtout, spirituelle avant tout, plutôt que comme un simple corpus de lois et d'interdits à appliquer, comme cette religion veut se présenter aujourd'hui par certains de ses dirigeants. Livres sur le soufisme, et disques présentant cette tradition, où la musique et la danse sont centrales comme voie de communion avec le divin, se multiplient aujourd'hui, et la maison londonienne ARC Music nous offre ici une sélection des thèmes les plus souvent chantés lors de leurs réunions – dont le grand public a surtout retenu les "derviches tourneurs". Les chants proposés ici sont des psalmodies religieuses, étonnamment proches des chants religieux chrétiens du Moyen-Orient – de ceux chantés par exemple par Sœur Marie Keyrouz - et ces mêmes chants chantés pour célébrer Dieu chez les musulmans et les chrétiens en dit long sur l'interpénétration des deux communautés dans la région pendant longtemps. Pour les paroles, chantées en turc, l'on se reportera au livret: la plupart sont basées sur des poèmes de Rûmi, le fondateur du soufisme.
"Approche, approche, qui que tu sois
Infidèle, païen, adorateur de feu, peu importe
Approche, même si tu as rompu tes promesses mille fois
Approche, approche quand même
Notre caravane n'est pas celle du désespoir".

Nul commentaire n'est nécessaire ici…
www.arcmusic.co.uk

MUZZIKA! Juillet 2007 | Nadia Khouri-Dagher REMBETIKA & GREEK POPULAR MUSIC, The Athenians, ARC Music
Le Rébétiko – ou Rembetika – fut pendant longtemps la musique des marginaux en Grèce, des buveurs, des brigands, des bars peu recommandables. Cette musique, qui s'écoutait – et se dansait - obligatoirement accompagnée de retsina, ce vin grec résiné, et, le plus souvent, de hashish, que la Grèce produisait jadis en abondance jadis, était totalement méprisée par la bourgeoisie et par l'intelligentsia, pour toutes les raisons que nous venons de citer. Et puis, après la guerre, dans les années 50, le rébétiko sortit de l'ombre, et fut réhabilité comme représentant l'une des formes populaires de la Grèce – consacré par le fabuleux succès du film "Zorba le Grec" et de sa bandes-son de sirtaki au son du bouzouki, avec Mélina Mercouri. Jacques Lacarrière, grand amoureux de la Grèce, a consacré à cette musique – et à ce tournant des années 50, qu'il vécut directement - des pages admirables, dans son Dictionnaire amoureux de la Grèce (Plon, 2001): "Quand je disais alors, au tout début, à quelques amis athéniens que j'aimais le rébétiko, j'avais droit à des sourires de commisération ou de condescendance. L'un d'eux, peintre alors très connu, devenu par la suite un véritable thuriféraire des rébétika, m'avait même dit que "les ours eux-mêmes ne voudraient pas danser sur cette musique". Mais je savais, moi, pour avoir passé dans les tavernes du Pirée, de Moschato ou de Néa Smyrni, des heures et même des nuits inoubliables, que quelque chose naissait, qu'un nouveau monde s'inventait (…) En un mot, une Grèce qui n'avait plus rien à voir avec celle de la bourgeoisie, des touristes et des hellénistes!". Nous, le rébétiko, on adore, comme toutes les vraies musiques populaires authentiques, et ce disque vous transportera immédiatement dans les tavernes joyeuses et bruissant de mille voix des quartiers d'Athènes que ne connaissent pas les touristes, et où seuls peuvent vous mener de fidèles amis grecs…
www.arcmusic.co.uk

FLAMENCO BAROCCO, Scarlatti & le Flamenco, Marc Loopuyt, Catherine Latzarus, Laura Clemente, Buda Musique
Ce disque est basé sur une idée géniale du guitariste Marc Loopuyt, musicien voyageur, qui a vécu 10 ans au Maghreb, et qui est aujourd'hui professeur à l'Ecole nationale de musique de Villeurbanne: faire entendre successivement quelques sonates de Scarlatti, compositeur napolitain qui fut de longues années musicien attitré de la Reine d'Espagne, Barbara de Bragance, et dont certaines portent immanquablement la trace des chants et danses "flamenco " – mais le mot, tout comme "fado", n'existait pas encore – bref les chants et danses gitans des tavernes de Madrid et de Lisbonne où l'artiste voyageur séjourna. Accompagné de Catherine Latzarus au clavecin (également professeur à l'ENM de Villeurbanne) et de Laura Clemente aux castagnettes et aux palmas (les frappes de main), l'artiste nous donne à entendre successivement le style populaire espagnol qui a inspiré telle sonate (buleria, fandango, alegrillita, sevillana, etc…) puis la sonate de Scarlatti elle-même. Dans les pièces espagnoles le jeu de guitare est accompagné d'une touche de clavecin, et inversement, la guitare accompagne en "rasguedos" (râclements d'accords) et arpèges, les sonates du compositeur italien. Le disque ne rend pas compte de la chorégraphie développée par Laura Clemente lors des concerts donnés de ce spectacle, créé à la Radio Suisse Romande en 2000, et que l'on a pu voir ensuite au Festival d'Ambronnay. Un disque éblouissant, pour qui aime la musique de Scarlatti, comme pour qui aime le flamenco!
www.budamusique.com

MUZZIKA! Juillet 2007 | Nadia Khouri-Dagher JULIO IGLESIAS, Quelque chose de France, Columbia/Sony Music
Bon, allez, on craque! Que voulez-vous, comme des millions de femmes, on adore le beau Julio Iglesias, et ses ballades si sentimentales, qui nous ramènent à nos 15 ans très fleur bleue, que nous portons toutes encore dans notre cœur, malgré nos apparences de femmes modernes et libérées et tout et tout… Bon, c'est vrai, on préfère Julio chantant en espagnol, mais ce dernier album, où toutes les chansons sont en français sauf deux, se laisse écouter comme tous les autres, comme on mange une glace à la vanille en été, comme on se prélasse sous un parasol: de jolies chansons à écouter, c'est déjà pas mal… "Quelque chose de France" (paroles de Didier Barbelivien) est un bel hommage aux paysages de ce pays, davantage chanté aujourd'hui, semblerait-il, par les étrangers que par ses propres enfants (vous vous rappelez "Un Américain à Paris", "April in Paris", etc…?). "Des femmes sur le toit du monde" (du même Barbelivien) est, à notre connaissance, la chanson la plus féministe que la chanson française ait produite en un siècle! Qu'on en juge: "Elles sont générales Elles sont romancières Et pilotes de ligne Et femmes au foyer Elles sont volontaires Elles sont romantiques Et puis orgueilleuses Et puis décidées Les femmes vont monter Sur le toit du monde Les bras grands ouverts Pour nous protéger Les femmes d'aujourd'hui Vont guérir le monde De ses peurs d'hier De ses préjugés Elles sont la lumière Elles sont magnifiques Et puis courageuses Devant leurs idées"… Bon, c'est sûr, c'est peut-être un "coup" marketing, vu que la plupart des auditeurs de Julio sont… des auditrices. Mais nous, quand Julio nous susurre, de sa voix de miel, "Ti invito a bailar un bolero Ti invito a que me conozcas", on fond…
www.sonybmg-music.com
par Nadia Khouri-Dagher
(16/07/2007)