MUZZIKA ! Mars 2007 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
  MUZZIKA ! Mars 2007 | Nadia Khouri-Dagher Le coup de coeur de babelmed

Juan Carmona, Orillas, Le Chant du Monde/Harmonia Mundi
Juan Carmona, Caminos Nuevos, Le Chant du Monde/Harmonia Mundi

Voici réédités deux albums du célèbre guitariste flamenco Juan Carmona, artiste méditerranéen dans l'âme: ses ancêtres étaient des forgerons de Malaga, sa famille émigrera en Algérie, et l'artiste naît à Lyon, en 1963, un an après l'exil de centaines de milliers de familles algériennes d'origine européenne – les Espagnols étaient nombreux en Algérie. Il étudie la guitare au Conservatoire national supérieur de la Musique à Paris, et devient, à 26 ans, le premier professeur de guitare flamenca titulaire d'un Diplôme d'Etat. Mais l'appel des origines le travaille: il va passer huit ans à Jerez de la Frontera, considérée comme le berceau du flamenco. Là, il accompagne les plus grands noms du chant flamenco, et gagne le Grand prix du Concours international de Jerez de la Frontera. En 1994, c'est la consécration: Juan Carmona remporte le Premier Prix du concours de Madrid de Paco de Lucia. Si "Caminos Nuevos" nous permet de mesurer toute la virtuosité de l'artiste, qui s'entoure d'un piano jazz et explore des "nouvelles routes" pour le flamenco (l'artiste a enregistré un album "Hommage à Marcel Dadi", et s'est produit avec des artistes de jazz tels Babik Rheinhart ou Philip Catherine), l'album "Orillas", qui signifie "Rives", est "un hommage au Maroc et à l'Andalousie, au temps où ces deux pays formaient un seul et même royaume". Il y invite Saïd Chraïbi au 'oud, des musiciens gnawa, l'Orchestre Philharmonique de Rabat, et des musiciens de l'Opéra de Marseille… Pas de doute: Juan Carmona, d'ascendance gitane, fait bien preuve de ce "nomadisme d'esprit" qu'il revendique, et qui fait tomber toutes les frontières, politiques et mentales….
www.juancarmona.com

Rabih Abou-Khalil, Songs for Sad Women, Enja/Harmonia Mundi
Pour son 16° album, le 'oudiste de jazz Rabih Abou-Khalil, Libanais installé en Allemagne depuis 1978, nous offre un album tout en mélancolie, comme son titre l'annonce déjà. C'est qu'il a choisi cette fois-ci de baigner ses compositions dans le son éminemment douloureux du duduk, ce hautbois traditionnel d'Arménie, ici joué par Gevorg Dabaghyan, professeur de duduk au Conservatoire d'Erevan. L'artiste libanais, connu pour ses compositions et interprétations de 'oud, qu'il fait dialoguer depuis des années avec le jazz, semble ici s'effacer pour mettre en valeur le duduk, dont le son rappelle parfois le nay, cette flûte née chez les nomades arabes, et l'instrument-symbole de l'Arménie semble symboliser à lui seul tous les exils et les drames vécus par les peuples du Moyen-Orient ces dernières décennies. Un album dédié à la tristesse des femmes, ces oubliées des actualités quand les drames explosent, et qui pleurent parfois en silence….Rabih Abou-Khalil leur offre ici son chant, chant d'amour à ces femmes anonymes, mais amour et tristesse sont souvent liés dans les musiques d'Orient….
www.enjarecords.com

Boogie Balagan, Lamentation Walloo, Monslip/Distrib. Warner Music
Azri et Gabri sont deux musiciens qui se présentent comme "Palestisraéliens", et chantent du rock en mélangeant anglais, arabe, hébreu, et français. "Lamentation Walloo" est le titre qui ouvre l'album, et il résume le message de ces artistes engagés à leur manière: walloo veut dire "rien du tout" en arabe, et la chanson nous dit finalement: "et si on arrêtait de se lamenter?". On l'aura compris: Boogie Balagan fait de la politique avec de la musique et des paroles. Qu'on en juge, dans la chanson-titre: "Quand j'étais petit je rêvais d'une terre promise pour tous (….) Mon voisin Ali était mon ami, mais il jouait de l'autre côté (…) Quand j'étais petit je jouais avec des fusils, mon voisin Ali était mon meilleur ennemi ….". On devine, par leur usage de l'arabe, par les mélodies orientales, et par les thèmes employés – de la casbah à la derbouka - que Gabri et Azri sont des Israéliens d'origine arabe, probablement d'Afrique du Nord comme les millions de familles qui ont émigré en Israël aux Indépendances. Et l'on devine, à écouter cette musique totalement métissée, rockeuse, orientale, électrique, arabe, anglaise, française, israélienne, tout le déchirement que doivent vivre les millions de Juifs d'origine arabe et maghrébine aujourd'hui, et leur désir de paix, qu'ils ne peuvent toujours exprimer verbalement, et qui éclate ici, en musique!
www.lamentation-walloo.com

Naziha Azzouz et Adel Salameh, Rissala, Enja/Harmonia Mundi
Le 'oudiste Adel Salameh est né à Nablus en Palestine, l'artiste lyrique Naziha Azzouz à Oran en Algérie. Couple à la ville comme à la scène, les deux artistes nous offrent ici un album, sur des compositions musicales de Adel Salameh, autour de poèmes de Mohamed el Amraoui et Bachar Barghouti, avec comme pièce centrale une longue composition autour d'un poème de Ahmed Chawki. Adel Salameh a réalisé cet album en hommage à Mohamed Abdel Wahab, qui interpréta plusieurs des textes de ce grand poète égyptien, surnommé "le Prince des poètes". Et l'on reconnaît, dans la manière qu'a l'artiste de faire sonner les cordes graves du luth, et dans sa prédilection pour les rythmes lents, l'influence du grand Abdelwahab, dont il se revendique. Naziha Azzouz, qui s'est notamment formée à Londres, interprétant avec l'ensemble Joglarese le répertoire médiéval méditerranéen, se donne ici comme ambition de réunir les traditions vocales de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Et l'on est en effet surpris d'entendre sa voix prendre ces inflexions aigües et pures propres aux chanteuses du Moyen-Orient, ou ces timbres chauds et travaillés qui caractérisent la technique lyrique occidentale. Un album qui séduira les amoureux du chant traditionnel arabe – même si un accordéon, qui s'intègre parfaitement bien à l'ensemble, accompagne les instruments traditionnels!
www.adelsalameh.com MUZZIKA ! Mars 2007 | Nadia Khouri-Dagher Gnawa Home songs, Accords Croisés/Harmonia Mundi
Accords Croisés est une petite maison de disques, qui, comme d'autres en France et en Europe, se bat pour faire exister les musiques du monde, à l'heure où la concurrence et la loi du profit, comme dans d'autres secteurs économiques, rend ce métier plus difficile, et en fait un vrai métier de passionnés, au même titre que les artistes produits! Voici un petit bijou d'album, les meilleurs interprètes du chant gnawa du Maroc réunis ensemble, pour nous faire partager leurs chants intimistes, ceux qui rythment les travaux et les jours, et non ceux, plus spectaculaires et plus médiatisés, qui rythment les transes, devenues très à la mode ces dernières années. Sous la direction d'Emmanuelle Honorin, ethnomusicologue qui étudie depuis vingt ans ce qu'elle nomme ce "vaudou maghrébin", accompagnée du batteur Karim Ziad et du joueur de guembri Loy Ehrlich et membre du Hadouk Trio, tous deux co-programmateurs du festival d'Essaouira, voici un CD qu'il faut écouter une nuit d'été, sur une terrasse, sous un ciel plein d'étoiles - ici et là, même le chant d'un oiseau ou le bourdonnement d'une mouche a été capté – pour se sentir dans ce Sud marocain tout à fait… A noter aussi: le véritable petit livre, aussi informatif que superbement illustré, qui accompagne l'album, comme tous les livres-disques de cette collection "Vox Populi".
www.accords-croises.com MUZZIKA ! Mars 2007 | Nadia Khouri-Dagher Hossam Ramzy & Pablo Carcamo, Latin American hits for Bellydance, ARC Music
Voilà un CD qui égayera vos soirées dansantes! Les grands hits de la chanson latino-américaine… remixés au rythme des danses du ventre ! "Besame Mucho", "Cielito lindo", "La Bamba", manière latinorientale, ça ne plaira pas aux puristes, c'est sûr, mais c'est rigolo, c'est plein de bonne humeur, et puis, le tout est interprété par le fabuleux percusionniste égyptien Hossam Ramzy, qui a réalisé une vingtaine d'albums où il mixe musiques d'orient et musiques du monde; et par le multi-instrumentiste chilien Pablo Carcamo, aussi à l'aise dans les flûtes indiennes, le charango, le cuatro, ou l'accordéon, et qui a réalisé les arrangements que nous entendons ici. Voulez-vous que je vous dise? J'ai bien aimé la version orientalisée de "La Malagueña", l'un de mes airs latino-américains préférés. Et à l'écoute, on comprend pourquoi ce mariage des deux traditions musicales, séparées par un océan, est naturel: le point commun, ce sont les percussions d'Afrique, qui rythment les musiques, ici, et là…
www.arcmusic.co.uk Nadia Khouri-Dagher
(09/03/2007)