MUZZIKA! Février 2008 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Un événement: le dernier album de Bernard Lavilliers, hommage musical au Liban et à son présent tragique. Vibrant de douleur ressentie et parfaitement traduite en musique, le titre-phare, "Samedi soir à Beyrouth", parle plus de la guerre, avec de simples sons, et quelques images, que bien de longs discours emphatiques… Ce mois-ci aussi: un album de world music.. sur la musique de France! Et oui, on est toujours la "world music" … d'un autre! Une découverte: Sevda, star en Azerbaïdjan, pays dont on entend peu les artistes en Europe. Un bon album de musique du Portugal aussi, pour les amateurs de guitare. Et pour finir, le dernier album de Bernardo Sandoval, espagnol de Toulouse, qui, avec ce titre – AMOR – autant qu'avec la langue, renoue avec ses racines.

Bernard Lavilliers, Samedi soir à Beyrouth, Universal

MUZZIKA! Février 2008 | Nadia Khouri-DagherUn album-hommage au Liban, et au Moyen-Orient en guerre, jusqu'à l'Afghanistan et ses filles aux yeux verts: il est parfois des gestes d'artiste qui vous touchent plus que bien des déclarations politiques. Bernard Lavilliers, qui aime tirer son inspiration musicale de régions du monde où les populations souffrent en silence – Brésil, Jamaïque, Afrique,… – mais ont, aussi un formidable goût de la musique et de la fête, c'est-à-dire de la vie, nous revient cette fois-ci de la capitale libanaise avec un somptueux album. A Beyrouth, le poète ressent dans sa chair toute la violence d'une guerre qui ne veut pas dire son nom, présente et absente à la fois, et nous restitue toute l'atmosphère ambiguë d'une ville qui vit et qui meurt à la fois, d'une manière qui résonnera de manière étrangement juste aux oreilles de tous les Libanais. "Samedi soir à Beyrouth", chanson-titre, balance sur un rythme de reggae, comme de nombreuses compositions de cet album, enregistré en partie en Jamaïque. Le reggae, chant de la révolte, rythme du cœur qui bat, de la vie qui continue, malgré toutes les oppressions, toutes les injustices ressenties…Pour parler de cette ville meurtrie, Bernard Lavilliers a les pudeurs du poète qu'il est : "Samedi soir à Beyrouth – univers séparés/Solitaire sous la voûte – céleste – foudroyée (…)/ Vie souterraine – presque emmurée (…)/Les soleils pourpres – soleils voilés/Le fantôme de la liberté..." Mais autant que les images, c'est la musique de ce titre, d'une infinie mélancolie, qui touche, non seulement le rythme lent du reggae, comme une fatigue ou lassitude des populations meurtries, mais aussi les accords de 'oud qui s'immiscent dans la mélodie, touche de tristesse d'Orient que le musicien entend. "J'entends ce que tu n'entends pas", nous confie-t-il dans "Ordre nouveau", et c'est bien là le rôle de l'artiste: entendre le monde, et s'en faire écho – pour les douleurs comme pour les joies. "Je suis pas un ange – j'ai pas la voix/Je suis pas un pur, j'ai pas la foi/Mais j'ai la rage –crois-moi" . Et il s'interroge: "Tout ce que l'homme peut faire – tout l'acharnement/Pour éliminer ses frères – radical et sanguinaire (…)Cette image à la frontière d'une femme en blanc/Allongée dans la poussière depuis un moment"… ("Solitaire"). D'autres chansons touchent à d'autres thèmes, comme "Bosse" ou "Killer", critiques de notre culture occidentale qui survalorise le travail au détriment de la vie, et fabrique des robots qui ne songent qu'à leur carrière… Heureusement, reste l'amour, et, avec "Je te reconnaîtrai", Lavilliers nous rappelle que dans ce monde si révoltant, l'amour reste l'un des derniers moyens d'" ensoleiller les imaginations "… Et pour entendre ce nouvel album, rendez-vous sur le site de l'artiste…
www.bernardlavilliers.com


PARIS (The Rough Guide to the music of…), World Music Network
MUZZIKA! Février 2008 | Nadia Khouri-DagherNous sommes tous des "étranges étrangers", comme disait Prévert, pour d'autres… Voilà donc un disque de "world music"… sur la musique française ! Et pourquoi pas? Pourquoi seuls Dakar, Oran, ou Cuba, auraient-ils le privilège d'être visités par des musicologues et autres experts, pour y dénicher les groupes "typiques" du pays? Et il n'est pas inintéressant, une fois entendu cet album, de comprendre aussi la logique qui préside à bon nombre d'albums qui veulent nous présenter "la musique de tel pays". On trouvera donc, dans cet album PARIS, les artistes les plus divers, considérés comme "typiquement parisiens" par nos amis anglo-saxons. D'abord les étoiles de la "nouvelle chanson" française telles Emily Loizeau ou Pauline Croze (personnellement, on n'aime pas trop, mais il paraît qu'elles cartonnent à l'international, peut-être parce qu'elles incarnent l'idée que les étrangers se font de la chanson française: mélodie minimale mais "chansons à textes". Oui, mais tout le monde n'est pas Brassens… ). De l'accordéon ensuite : nous, on adore cet instrument et la musette, "typiquement parisiens", et Jo Privat leur donne ici des accents jazz et une liberté fantastiques, mais dans quels cafés ou soirées à Paris entend-on encore cet instrument (absence que l'on déplore d'ailleurs)? Et proposer Lili Boniche, artiste que nous aimons certes beaucoup, star algérienne de l'avant-guerre, 80 ans bien sonnés, mais que peu de Parisiens connaissent: était-ce un bon choix? Pourquoi pas Rachid Taha ou Souad Massi, qui sont bien d'aujourd'hui, s'il fallait "ouvrir" aux musiques non hexagonales? Et pourquoi, dans un disque de 2007, Sidney Bechet, qui fit la gloire des nuits musicales de Paris … dans les années 50 ! Ou Django Reinhardt, autre gloire du passé?… Heureusement, un Biréli Lagrène, un Richard Galliano, viennent apporter un souffle de qualité contemporaine à cette sélection. Et cet album vient cruellement nous rappeler que, pour être honnête, si l'on voulait proposer une sélection de la musique que l'on entend le plus à Paris - différente de celle que l'on y produit - c'est-à-dire un album de la musique qui passe à la radio, à la télé, et dans les cafés, il faudrait proposer un album de rap, de Rn'B, de techno et de variétés, chantant en anglais, avec Beyoncé, Mika, Shakira, et consorts, qui ne serait pas très différent du même album "The music of… " "Londres", "New York", "Francfort", "Rio", ou "Dakar" …
www.worldmusic.net


SEVDA, A flower in bloom, Network
MUZZIKA! Février 2008 | Nadia Khouri-DagherLa musique d'Azerbaïdjan aujourd'hui, vous connaissez? Moi, non, avant d'entendre cet album de Sevda, star de la chanson dans son pays, et premier album de l'artiste produit en Occident – par le label allemand réputé, Network. Lors d'un voyage à Bakou, Christian Scholze, dénicheur de talents chez ce producteur, a eu un véritable coup de foudre pour l'artiste qu'il entendit chanter un soir au Jazz Center, club de Bakou. Sevda passait de mughams azéris classiques (en arabe on dit maqâm) à des atmosphères jazz avec une facilité déconcertante, déployant des talents vocaux d'une grande diversité. Voilà donc un premier album qui nous fait d'abord découvrir une vraie voix, qui sait jouer sur les registres de l'émotion humaine dans différents styles, tantôt nous soufflant son désespoir sur un mode blues chuchoté, tantôt poussant des soupirs comme Oum Kalthoum. Un second album nous est annoncé: Sevda devra choisir son style musical, en abandonnant le style "musique de club" de certaines compositions, qui dessert la vraie artiste qu'elle est, et sans nécessairement aller vers des styles afro-cubains ou salsa, entendus ailleurs. L'artiste devra se faire bien accompagner pour nous proposer un album plus homogène, plus fidèle à son identité azérie, tout en restant libre. Comme dans la belle composition "Lachin", où l'on entend les steppes de l'Asie centrale, en même temps que le piano…
www.networkmedien.de


Portugal, coll. World Travel, ARC Music
MUZZIKA! Février 2008 | Nadia Khouri-DagherNous sommes des inconditionnels de la musique de guitare du Portugal, et ce disque nous a ravis! José Maria Fonseca et Américo Silva nous offrent ici leur interprétation de plusieurs classiques du fado et de mélodies populaires portugaises. Dès les premiers accords de la première plage, les notes des deux guitares, qui coulent comme de l'eau claire sur une fontaine d'azulejos fleuris bleus, blancs, et verts, sont comme un apaisement de l'âme, une fraîcheur immédiate. Notre préférence va aux pièces purement instrumentales, où l'on goûte pleinement le jeu des deux guitares nécessaires au fado: la guitare espagnole, que nous connaissons, et la guitare portugaise, dérivée du luth, dont la caisse a, comme ce dernier, une forme de… goutte d'eau ! C'est cette dernière qui joue la mélodie, avec ses cordes au son métallique typique, la guitare espagnole formant l'accompagnement et la base rythmique. Seules fausses notes: un arrangement quelque peu "variété" de "O Meu Pais", et une interprétation de "Jeux interdits" dont on chercherait en vain l'origine lusophone…
www.arcmusic.co.uk


BERNARDO SANDOVAL, Amor, Milan Records

MUZZIKA! Février 2008 | Nadia Khouri-DagherBernardo Sandoval était en concert au New Morning, salle de jazz célèbre de la capitale française, en décembre dernier, pour y présenter son dernier album, AMOR, fruit d'une collaboration avec un trio de jazz remarquable (l'excellent Guillaume de Chassy au piano, Joël Trolonge à la contrebasse et Jean-Denis Rivaleau à la batterie et aux percussions). Sur cet album de ballades d'amour, comme son nom l'indique, le guitariste flamenco abandonne l'instrument pour cet autre instrument qu'est la voix. Et il chante en espagnol : car l'artiste est né à Toulouse de parents exilés d'Espagne, dans cette ville qui a accueilli tant de réfugiés espagnols, notamment du temps de Franco, faisant d'elle la ville la plus hispanique en France! Et l'artiste n'a pas cessé de cultiver ses racines ibériques, partant à la fin des années 70 étudier le flamenco à Cordoue, et y gagnant des prix prestigieux en guitare flamenca. L'âme voyageuse de l'artiste l'a ensuite conduit vers le cinéma (BO de plusieurs films de Mehdi Charef, notamment "La fille de Keltoum", BO du film "Western" de Manuel Poirier, qui gagnera un César de la meilleure musique, …), et également à des collaborations avec des musiciens d'autres cultures: béninois (pour l'album "Negriluz"), ou encore mexicains : il passera, début 2008, plusieurs mois au Mexique pour y travailler avec une chanteuse indienne. Avec ces chants espagnols, pas flamencos du tout, Bernardo Sandoval revient tout simplement à ses racines espagnoles, sans folklore, pas si éloignées finalement de ses racines françaises.
www.bernardosandoval.com - www.milanrecords.com


Nadia Khouri-Dagher
(01/02/2008)
n.khouri@wanadoo.fr