MUZZIKA! Juin 2007 | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
  MUZZIKA! Juin 2007 | Nadia Khouri-Dagher Le coup de coeur de babelmed:

SON DE LA FRONTERA, Cal, World Village/Harmonia Mundi
Amoureux de la guitare, vous allez adorer ce disque! "Son de la frontera" est le nom d'un groupe de musiciens espagnols, disciples du grand guitariste Diego Amaya Flores del Gastor (1908-1973), qui vécut et enseigna à Morón de la Frontera, près de Séville, et "Cal" est leur deuxième album. Autour de Raúl Rodriguez à la petite guitare cubaine, "tres", et de Paco de Amparo à la guitare, la danse et le chant flamencos s'animent de rythmes venus de Cuba, de Colombie, et du Vénézuéla, dans l'héritage direct du maître Diego del Gastor, qui avait ouvert son flamenco à des sons venus d'outre-atlantique. A son tour, parti à La Havane où il accompagnait sa mère, la chanteuse Martirio, en concert, Raúl Rodriguez s'éprend de la petite guitare cubaine, dite "tres", et approfondit le mariage entre rythmes flamencos et latino-américains. Ce CD plein de vie et d'énergie propose des malaguenas, des sevillanas, et des tarantos traditionnels, à côté de compositions de Diego del Gastor et de compositions originales du groupe. "Cal" signifie "chaux" en espagnol, et fait référence aux maisons blanches andalouses, dont les couches de chaux successives entretiennent un héritage ancien autant qu'elles rénovent…
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IDIR, La France des couleurs, Sony/BMG
Idir s'est rendu célèbre pour avoir créé le premier tube mondial venu du Maghreb – en 1975, la tendre balade "A vava inouva", hommage aux pères exilés, chantée en berbère, qui passa sur toutes les radios du monde et fut traduite dans plusieurs langues. L'artiste aujourd'hui âgé d'une cinquantaine d'années chante ici accompagné de quelques-uns des chanteurs les plus prisés des jeunes en France, et qui se trouvent, comme leur public, venir de tous pays: Tiken Jah Fakoly, Nâdiya, Akhenaton, Wallen, Dsiz la peste, Noa,… "Je viens de là où l'on m'aime (…) je viens de là où tout est fait de gaieté de cœur, malgré les guerres d'aujourd'hui et d'hier (…) chez moi tout le monde saigne (…) je viens de là où le couvert est servi à toute heure là où l'accueil se fait à bras ouverts (…) de là où la fortune se chiffre en rapports humains": dès la chanson d'ouverture, l'on comprend, si l'on ne le savait déjà, que ce rap, ce Rn'B, et ce hip hop des banlieues, est, comme les musiques populaires partout et depuis toujours, porteur de messages, qu'il faut écouter si l'on veut comprendre le vécu des gens. Dans de nombreux pays, ce sont les immigrants, nourrissant la nostalgie de leur pays perdu, et marginalisés dans la société, qui ont souvent produit les musiques identifiées ensuite avec l'identité même de leur pays d'accueil: du tango argentin au blues des USA en passant par le musette parisien, héritage musical des immigrés italiens et auvergnats. "La France des couleurs" donne simplement à entendre la France d'aujourd'hui, telle qu'elle se vit dans les quartiers populaires, mélangée, métissée… et tonique!

LINE MONTY, Trésors de la chanson judéo-arabe, Buda Musique
Après Reinette l'Oranaise et Blond-Blond, voici le troisième volume de la collection "Trésors de la chanson judéo-arabe" rééditée par Buda Musique. Line Monty fut l'une des stars de la chanson en Algérie avant les Indépendances, à la fois belle et élégante, et, surtout, à la voix qui maîtrisait parfaitement l'art de ces longues vocalises – yââââââêêêêêîîêêâââ – qui fondent la chanson arabe. Voici ses chansons les plus célèbres, dans le pur style des années 40 et 50 de la chanson algérienne: accompagnements de piano (le "pianoriental" de son ami et accompagnateur Maurice Médioni); de guitare ou d'accordéon (Line adorait la chanson française, et chanta Piaf souvent); orchestrations à base de violons à l'unisson, comme dans les chansons égyptiennes en vogue à l'époque (Line chante même en égyptien "Ya oummi, ya oummi", "ma mère, ô ma mère", titre composé par Youssef Hagège pour Warda en 1950). A écouter "Ektebli chouaya" (clin d'œil à la célébrissime chanson égyptienne "Ghannili chouaya", qui fut un tube dans tout le monde arabe), mais aussi des chansons traditionnelles algériennes comme "Ana Loulia" ou "Dkhil enhassbek", l'on reste perplexe face à la logique qui, à l'Indépendance, chassa de leur propre pays 100.000 Algériens, pour la seule raison qu'ils n'avaient pas la religion de la majorité… Lorsque l'on chante les chansons traditionnelles d'un peuple, c'est pourtant qu'on lui appartient, nous enseignent les anthropologues…
www.budamusique.com MUZZIKA! Juin 2007 | Nadia Khouri-Dagher DIEGO AMADOR, Piano Jondo, World Village
Diego Amador fait partie de cette nouvelle génération d'artistes espagnols qui sont en train de renouveler le flamenco. L'artiste, qui accompagna ses frères Raimundo et Rafael dans le groupe Pata Negra, et qui est désormais un habitué de la Biennale de flamenco de Séville, festival des plus exigeants, nous offre ici son deuxième album. Diego Amador a choisi le piano pour s'exprimer, et nous proposer sa propre version du "Cante jondo", ce "chant profond" qu'est le flamenco. Il nous propose ici un chant profondément contemporain, à la fois par le choix de l'instrument – qui rompt avec la tradition qui liait absolument le flamenco à la guitare; et par les sonorités que l'artiste (autodidacte dans la tradition des gitans dont il est) donne au clavier, qu'il fait sonner tantôt jazz libre, comme Keith Jarrett, tantôt comme Ravel ou Debussy. Pourquoi ce choix du piano? Il se raconte que, dans la famille de musiciens où le petit Diego naquit, le père rapporta un jour à la maison un orgue Hammond. Et voilà le gamin de onze ans assis devant, à jouer, non pas la dernière chanson à la mode, mais… du flamenco. Une passion était née. On pourra entendre Diego Amador cet été, au festival Fiesta des Suds, à Arles.
www.worldvillagemusic.com MUZZIKA! Juin 2007 | Nadia Khouri-Dagher Gypsy Music of the Balkans, Arc Music
Nous sommes des inconditionnels de la joyeuse musique des Balkans, comme vous l'avez déjà constaté. Voilà un disque qui vous transporte immédiatement de votre appartement aux petits villages de Roumanie, de Slovénie, ou de Croatie, dans les fêtes de village ou de mariage, les longues après-midi d'été… Le CD réunit quelques-uns des groupes les plus célèbres de la région: Sarr-e-Roma, groupe-vedette à Sarajevo déjà avant la guerre, et dont les albums se sont vendus à 3 millions d'exemplaires; Zoran Predin, qui a réalisé une dizaine d'albums en Slovénie, accompagné du groupe Sukar, qui domine la scène de la musique tsigane en Slovénie, et qui sont des habitués du festival gitan des Saintes-Marie-de-la-Mer, dans le sud de la France; Langa; l'orchestre 7/8; etc… Violons légers et dansants, cithares rapides, chansons d'amour sentimentales comme on les aime à tout âge dans cette région, danses slaves, mélodies grecques, percussions et frappes dans les mains de la musique qu'on joue collectivement, ce disque est un vrai bijou du meilleur de la musique d'une région dont Yehudi Menuhin disait qu'elle était l'une des plus musicales du monde.
www.arcmusic.co.uk

GUEROUABI, En concert à la grande salle de l'UNESCO, DVD, Disques Dom
El Hachemi Guerouabi s'en est allé le 17 juillet 2006, à Alger; il avait 68 ans, et, pendant des décennies, il avait reçu l'affection de tous les Algériens, toutes générations confondues, qui adoraient – et connaissaient par cœur, pour les chanter dans toutes les fêtes et toutes les soirées entre amis – ses chansons, désormais patrimoine oral immatériel de l'Algérie. Guerouabi chantait le répertoire "chaâbi", qui signifie "populaire", et qui est la chanson populaire algérienne, chantée en algérien et non en arabe classique, et qui raconte la vie de tous les jours – un peu comme Brassens chantant l'hospitalité d'un étranger ou les braves gens qui n'aiment pas qu'on suive une autre route d'eux: messages éminemment sociaux, voire subversifs, sous leurs allures tranquilles, donc. Guerouabi a eu droit à des funérailles nationales en Algérie, son cortège funèbre a été suivi par des milliers d'Algériens le saluant du drapeau national. Mais Guerouabi n'est pas mort, et survit par ses chansons: déjà Rachid Taha avait connu la gloire il y a quelques années en réinterprétant l'une des chansons les plus célèbres du maître, "Ya Rayeh", ("O toi qui pars"), hommage aux émigrants algériens; plus récemment, c'est Djamel Laroussi reprenant dans son dernier CD "Kifach Hilti?" ("Comment faire?") dans une superbe version rock. Les fans du maître le verront ici, sur scène, dans l'un de ses derniers concerts, à l'UNESCO à Paris.
www.domdisques.com par Nadia Khouri-Dagher
(13/06/2007)