MUZZIKA ! Juin 2016  | Basel Rajoub, Guo Gan, Emre Gültekin, Banda Morisca, Jo Privat, Ennio Morricone
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Nadia Khouri-Dagher   

Une révélation ce mois-ci, avec le saxophoniste Basel Rajoub, pépite venue de Syrie, toujours foyer ardent de la musique arabe. De Belgique, nous vient un duo merveilleux, le Chinois Guo Gan et le Turc Emre Gültekin, dialogue harmonieux d’instruments et de musiques traditionnelles. D’Espagne la Banda Morisca resssuscite l’Andalousie arabe d’autrefois avec des sons d’aujourd’hui. Jo Privat renaît aussi, accordéoniste de génie qui fut le premier à faire entrer cet instrument dans le jazz. 1936 et le Front Populaire revivent avec des chansons joyeuses ou ouvrières - ou les deux ! Enfin, l’Italien Ennio Morricone continue de nous faire fondre avec ses musiques de films éminemment romantiques, vraies B.O. de « latin lover » !

 


 

Le coup de coeur de babelmed

MUZZIKA ! Juin 2016  | Basel Rajoub, Guo Gan, Emre Gültekin, Banda Morisca, Jo Privat, Ennio MorriconeBASEL RAJOUB - SORIANA PROJECT, The queen of Turquoise, Jazz Village/Harmonia Mundi

Coup de foudre pour ce disque superbe de Basel Rajoub, saxophoniste syrien dont nous ignorions tout avant de recevoir ce disque… Basel, qui est né à Alep en Syrie et a étudié la trompette classique au Conservatoire avant de choisir le saxophone, nous offre ici, entouré de quatre amis musiciens, ses propres compositions, qui sont écrites dans un registre aux confins de l’Orient, du jazz, de la poésie, et des nuages, compositions qui nous ont totalement transportée !

Ecoutons-le s’expliquer : « The queen of Turquoise est mon troisième album (…). Cela faisait quelques années que je cherchais le son qui me convenait, celui que j’entendais intérieurement. Je l’ai retrouvé quand je me suis à composer pour le qanûn (…) Je joue aussi du duclar (flûte en bois cousine du duduk arménien, ndlr) (…) Il n’a qu’une octave (mais) il suffit de jouer trois ou quatre notes pour être instantanément transporté en Orient… ».

Basel Rajoub vit en Suisse depuis 2011, et « Soriana », du nom de son groupe, signifie « Notre Syrie » en arabe. Il a déjà été repéré par les plus grands. La preuve : c’est sous l’égide de la très prestigieuse « Aga Khan Music Initiative » qu’il s’est produit en 2013 au nom moins prestigieux Festival de jazz de Montreux ; et c’est le très exigeant label Jazz Village qui le produit ici.

La Syrie fut pendant des siècles l’un des berceaux les plus féconds de la musique - car de la culture - arabe. Même à genoux, même dans l’exil, ce pays continue de remplir son rôle de fournisseur de trésors, car, comme l’Histoire l’a souvent montré, même si son pays est détruit, le génie d’un peuple ne meurt jamais, et refleurit de plus belle dès que le pays se reconstruit.

Un GRAND artiste à découvrir d’urgence !

Ecouter « Helvetica » : 

//Basel Rajoub & Maxence Sibille .18e festival jazzcontreband Basel Rajoub & Maxence Sibille .18e festival jazzcontreband

www.sorianaproject.com

 


 

MUZZIKA ! Juin 2016  | Basel Rajoub, Guo Gan, Emre Gültekin, Banda Morisca, Jo Privat, Ennio MorriconeGUO GAN & EMRE GÜLTEKIN, Lune de Jade, Homerecords (Belgique)

Nous avons été totalement conquise par ce disque doux et mélancolique, qui réunit Guo Guan, musicien chinois sur le violon traditionnel « Er Hu », et Emre Gültekin, musicien turc aux luths traditionnels turcs lauta et baglama.

La Chine et la Turquie furent pendant des siècles en contact indirect, à travers les Routes terrestres de la Soie, qui convoyaient jusqu’à Istanbul les soieries somptueuses fabriquées en Chine, dont les Sultans ottomans confectionnaient leurs manteaux luxueux ; habits brodés d’or et de lumière que l’on peut désormais admirer dans leur ancien palais, Topkapi, transformé en musée…

« Lune de jade » : le titre même du disque est tout oriental - c’est-à-dire à la fois moyen-oriental et évoquant l’Orient extrême : car si la lune est un élément-clé de la poésie et de l’imaginaire turc et arabe (« Belle comme la lune » est le plus beau compliment que l’on puisse adresser à une femme, et « Lune » (Qamar) est aussi un prénom féminin en arabe), la lune est aussi, et peut-être d’abord, centrale dans la poésie, la littérature et l’imaginaire chinois : « belle comme un astre » dit-on dans cette langue, et l’expression arabe vient peut-être de là, eux qui furent les premiers à entrer en contact avec la Chine, bien avant les marchands européens ?

« L’amoureuse chinoise », « Chanson d’amour de Kang Ding » ou « La course de chevaux » sont quelques-uns des thèmes traditionnels ou composés par Guo Gan ; ils côtoient des thèmes traditionnels et des créations de Emre Gültekin, certaines comportant des parties chantées qu’il chante admirablement. Au total un mariage Chine-Turquie plein de poésie et de douce mélancolie, parfaitement réussi.

Ecouter :

//Guo Gan -- Emre Gültekin : Lune De Jade. 2016 New CD Guo Gan -- Emre Gültekin : Lune De Jade. 2016 New CD

http://www.guogan.fr

 


 

MUZZIKA ! Juin 2016  | Basel Rajoub, Guo Gan, Emre Gültekin, Banda Morisca, Jo Privat, Ennio MorriconeLA BANDA MORISCA, Algarabya, Fol Musica (Espagne)

Le label galicien Fol Musica se spécialise dans les artistes espagnols qui respirent un air venu d’ailleurs, ou d’autres temps de l’Histoire… Voici La Banda Morisca, groupe de musiciens basés dans la région de Cadix, qui nous offrent une musique « flamencarabe », cousines germaines comme on le sait.

Au ‘oud, José Cabral ; à la flûte bédouine nay, Vincent Molino ; en réalité, sur la demi-douzaine de musiciens de ce groupe au nom tout à fait mauresque, seul un seul est d’origine arabe, si l’on en croit leurs noms de famille : Amin Chaachoo au violon. Et la chanson « Ya adili billah », chantée en arabe, ne figure que dans cette langue, non traduite, dans le livret, attachement à une culture…

Le disque oscille constamment entre musiques d’inspiration arabe et flamenco, avec des techniques de chant que l’on trouve dans le chaâbi algérien telles que la reprise, par les instruments, note pour note, de la ligne mélodique chantée par le chanteur.

‘Oud, guitare et flûte s’envolent souvent dans des rythmes endiablés, et l’Espagne andalouse, où la culture arabe se mêlait aux cultures locales, renaît par magie, le temps d’un disque…

Ecouter :

//LA BANDA MORISCA - ALGARABYALA BANDA MORISCA - ALGARABYA

www.labandamorisca.org

 


 

MUZZIKA ! Juin 2016  | Basel Rajoub, Guo Gan, Emre Gültekin, Banda Morisca, Jo Privat, Ennio MorriconeJO PRIVAT, Sa préférée, Milan Music

Jo Privat fut le roi de l’accordéon en France pendant 50 ans. Né en 1919, il fut l’une des stars de l’accordéon musette, et composa des valses musettes qui sont devenues des classiques, et que l’on trouvera dans ce disque, comme « Sa préférée », « Nuit blanche » ou « Balajo », quelques-uns des quelque 500 titres qu’il a composés !

Mais surtout, Jo Privat fut le premier à faire entrer l’accordéon dans le jazz. Surnommé « le Gitan blanc » tant il aimait la musique manouche, il fut le premier à jouer de l’  « accordéon manouche », comme Django Reinhardt, qui devint son ami, et avec lequel il joua souvent. En somme ils sont trois : Django pour la « guitare manouche », Jo Privat pour « l’accordéon manouche » et Stéphane Grapelli pour « le violon manouche », compagnons de scène et amis à la ville.

C’est donc Jo Privat qui a fait sortir l’accordéon du seul registre « musette et bals dansants » dans lequel cet instrument était confiné pendant la première moitié du XX° siècle, et sans cet immense artiste n’existeraient ni Richard Galliano ni Daniel Mille ni Vincent Peirani ni aucun des artistes français, jeunes et moins jeunes, qui emmènent désormais l’accordéon très loin des terres du musette et des bals, vers le jazz, l’improvisation, et même, pour un Peirani, vers les musiques très contemporaines voire expérimentales.

Nous on adore le musette ! Et la valse-musette, contrairement au bon Jacques Brel ! Et nous nous sommes régalée de ce disque, qui, heureusement, contient quand même bon nombre de ces titres joyeux - valses musettes entraînantes, javas et autres - sur lesquels nous adorons danser lorsqu’ils sont joués dans un bal populaires, dans un village en France, sur une place de village, par exemple pour un 14 juillet !

Ecouter « Sa préférée » :

//Acordeon Jo Privat - Sa Preférée Acordeon Jo Privat - Sa Preférée

Un documentaire sur Jo Privat, où on l’entend nous raconter sa vie :

https://www.youtube.com/watch?v=ceVJS-Moj-M

 


 

MUZZIKA ! Juin 2016  | Basel Rajoub, Guo Gan, Emre Gültekin, Banda Morisca, Jo Privat, Ennio MorriconeLA VOIX DU FRONT POPULAIRE, Milan Music

Restons dans le domaine rétro et avant-guerre, avec ce disque qui nous offre 24 chansons des années 30, celles qui accompagnèrent l’avènement du Front Populaire, dont se célèbre en 2016 le 80ème anniversaire.

Chansons connues comme « Y a d’la joie » de Trenet ou « Quand on s’promène au bord de l’eau » chantée par Jean Gabin, mais aussi chansons moins célèbres - et certaines drôlissimes ! - comme « La grève de l’orchestre », créée, sur un air de charleston, par Ray Ventura et ses collégiens. La chanson est un dialogue entre les membres d’un orchestre et son chef, et le parolier et le compositeur, qui mènent la vie précaire d’artiste (qui n’a guère changé depuis les années 30 !), se moquent gentiment de ces salariés qui se mettent en grève quand eux, artistes, ne peuvent guère se mettre en grève pour réclamer une amélioration de leur sort… :

- Assez assez, messieurs, en grève ! Mettons-nous en grève !

Monsieur le Chef ma voix s’élève pour vous annoncer sans façon

Que nous allons nous mettre en grève

Ce que nous voulons nous l’aurons.

-    Et bien mes chers amis, vous aurez tout ce que vous désirez !

-    C’est pas assez !

-    Et bien vous serez augmentés de 1.000 francs,

Est-ce que vous acceptez ?

-    C’est pas assez !

-    L’argent on s’en fiche nom d’une pipe

Chef c’est une question de principe.

-    Alors voulez-vous un an de repos

Et le droit de parler argot ?

-    C’est beaucoup trop ! (…)

-    Vous protestez pour quelle raison ?

-    D’abord parce que c’est la mode

Et puis pour embêter le patron (…)

Le disque contient aussi plusieurs chansons aux paroles vraiment révolutionnaires, qui se chantaient dans les manifs de ce temps-là, comme « Le chant des jeunes gardes » ou, bien sûr, « L’Internationale ».

Et même si la situation matérielle des « classes laborieuses » s’est considérablement améliorée depuis 1936 en France - diminution drastique des heures de travail, 5 semaines de congés payés pour la plupart, réduction de la pénibilité de bien des emplois, voiture pour presque tous les ménages et téléphone portable pour tous les membres du foyer, et bien, on se prend de nostalgie pour ces années d’avant-guerre où la France était : PLUS PAUVRE MAIS PLUS HEUREUSE !

            Ce n’est pas moi qui le dis, et ce n’est pas une affirmation gratuite : mais les chansons sont la meilleure bande-son d’une époque, et ce sont ces chansons joyeuses, hilarantes, ou terriblement romantiques - et même les chansons d’ouvriers rebelles - qui nous le disent, tout simplement. En paroles. Et en musiques !

La grève de l’orchestre :

//Ray Ventura et son Orchestre - La grève de l'orchestre Ray Ventura et son Orchestre - La grève de l'orchestre

Quand on s’promène au bord de l’eau, chantée par Jean Gabin : https://www.youtube.com/watch?v=Mi-WY_1zf-8

 


 

MUZZIKA ! Juin 2016  | Basel Rajoub, Guo Gan, Emre Gültekin, Banda Morisca, Jo Privat, Ennio MorriconeENNIO MORRICONE, Jubilee, Milan Music

Nous avons eu la chance - car le maestro, qui a plus de 80 ans, se fait très rare aujourd’hui - d’assister à un concert d’Ennio Morricone, à la tête de son grand orchestre, il y a deux ans, à Bercy. C’était comme se retrouver à une projection de diapos en famille, de quand on était petits : car tous ses thèmes, musiques de films célèbres, nous, le public, nous les connaissions par coeur, et chacun nous rappelait tel film, telle année, telle époque ; les années 70 et 80 essentiellement, qui firent la gloire du compositeur italien.

Ce disque nous offre plus d’une vingtaine de ses plus grands succès : entre autres, « Il était une fois dans l’Ouest », « Mission », « Il était une fois en Amérique », « Le désert des Tartares », et mon préféré : « Cinema Paradiso »…

Et en réécoutant tout le disque, je comprends pourquoi j’adore - et une foule de millions d’admirateurs avec moi - Ennio Morricone : c’est le « latin lover » des musiques de film ! La musique qu’il compose est éminemment SENTIMENTALE, ROMANTIQUE, EMPHATIQUE, bref chargée - et surchargée parfois - d’émotion, et, oui, on adore ça !

Pour avoir le plaisir de réécouter le thème sublime de « Cinema Paradiso » :

//Unforgettable - Nuovo Cinema Paradiso (Scena Finale, 1988) HDUnforgettable - Nuovo Cinema Paradiso (Scena Finale, 1988) HD

www.enniomorricone.org

 


 

Nadia Khouri-Dagher

n.khouri@orange.fr

Juin 2016