MUZZIKA ! Mars 2016 | Lamia Bedioui, Jazz Oil, Yvan Le Bolloc’h, Karim Gharbi, Henri Texier, Anwar Dragh.
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Nadia Khouri-Dagher   

La Tunisienne Lamia Bedioui nous chante en grec, en napolitain, en sicilien, en marocain, en ladino, etc., des chansons populaires de toute la Méditerranée, dans laquelle elle se sent comme un poisson dans l’eau sur toutes ses rives, comme bon nombre d’entre nous Méditerranéens aussi, polyglottes presque par ADN… Le jeune groupe de jazz tunisien Jazz Oil émerge du terreau artistique fertile créé par la liberté nouvelle dans ce pays. Yvan Le Bolloc’h continue à s’amuser, et à nous divertir follement, avec sa musique manouche, festive et légère. Le Belgo-tunisien Karim Gharbi nous offre des chansons aux textes très poétiques, dont certaines sont des hommages à son pays-racine, pays meurtri… Le contrebassiste Henri Texier honore à sa façon les Indiens d’Amérique du Nord et leur respect absolu pour la nature, c’est-à-dire la vie et l’humain. Enfin, l’Irakien Anwar Dragh nous susurre des chansons d’amour sentimentales comme le monde arabe en raffole, tous âges, professions, et milieux sociaux confondus, n’en déplaise aux grincheux ou aux trop intellos ! 

 


 

Le coup de coeur de babelmed : 

MUZZIKA ! Mars 2016 | Lamia Bedioui, Jazz Oil, Yvan Le Bolloc’h, Karim Gharbi, Henri Texier, Anwar Dragh.LAMIA BEDIOUI & The Desert Fish, Athamra

A Babelmed nous aimons beaucoup les artistes qui se jouent des frontières et des langues, non pas parce que c’est la mode, mais parce qu’ILS SE SENTENT CHEZ EUX DANS CES LANGUES ET CES MUSIQUES. 

Et c’est exactement le sentiment que l’on a à l’écoute de ce CD d’une artiste inconnue à nous jusqu’à ce jour, disque qui nous arrive, tel un cadeau, par la poste, en provenance de Grèce, orné d’une multitude jolis timbres colorés…

Lamia Bedioui est une chanteuse et conteuse tunisienne installée en Grèce depuis 1992, auteur-compositeur formée aux conservatoires de Tunis et d’Athènes, qui parle couramment grec bien entendu.  Elle chante ici dans cette langue, mais elle nous offre aussi, dans ce disque « Athamra » (« Le fruit » en tunisien), des chansons, traditionnelles ou anciennes, venues de presque toute la Méditerranée : Sicile, Espagne, Algérie, Maroc, Asie Mineure, France… et bien sûr Tunisie. 

Le disque s’ouvre avec « El Mar », court poème chanté en espagnol, et se poursuit avec  - nous ne résistons pas au plaisir de les lister ! : 

- un chant traditionnel napolitain, chanté en napolitain ; 

- « Aala srir ennom », chanson tunisienne des années 20, qu’interpréta en ce temps la célèbre Habiba Msika ; 

- une vieille chanson marseillaise qui parle d’une femme qui n’arrive pas… à tuer son vieux et riche mari ! 

- une chanson traditionnelle de Sicile, qui parle de pirates venus de la mer qui ont « volé notre vie, pris nos belles oranges dorées » : douce métaphore pour parler des violences et viols subis par tous les peuples lorsqu’ils sont envahis par des ennemis, comme le furent souvent les Siciliens au cours des siècles, par les Normands, les Arabes, les Turcs…;

- « Ya ‘albi », chanson populaire d’Algérie ; 

- « Gerineldo », chanson sepharade qui raconte l’histoire d’un Roi furieux de trouver sa fille au lit avec son amoureux, et qui décide, plutôt que de tuer l’un, ou l’autre, ou les deux, et de le regretter toute sa vie… de les marier, sage décision dont auraient rêvé des millions de jeunes filles autour de la Méditerranée - et pas que - au cours des siècles et des millénaires passés ; 

- et j’en passe. 

Un petit bémol cependant : Lamia en fait parfois un peu trop, avec ses effets de voix, nous agaçant parfois franchement. Les mélopées orientales - ces longues modulations de la voix sur une seule syllabe, qui firent la réputation d’Oum Kalthoum - demandent : une maîtrise vocale exceptionnelle, sinon rien !

https://www.youtube.com/watch?v=7psY7DJVKQM

www.lamiabedioui.com

Ecouter la version originale de  Athamra:  https://soundcloud.com/lamia-bedioui

//Lamia Bedioui & The Desert Fish - Athamra (live teaser 2015)Lamia Bedioui & The Desert Fish - Athamra (live teaser 2015)

 


MUZZIKA ! Mars 2016 | Lamia Bedioui, Jazz Oil, Yvan Le Bolloc’h, Karim Gharbi, Henri Texier, Anwar Dragh.JAZZ OIL, Lamma, Shouka/Quart de Lune, Distrib. Rue Stendhal

C’est fou comme le lien entre liberté politique et créativité artistique se vérifie en tous lieux et en tous temps, à travers les siècles et les continents, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours…

Nous avons vécu en Tunisie avant la Révolution du Jasmin, à l’époque où les libertés politiques étaient bâillonnées, où personne n’osait parler en public du Président ou de politique, où les mouchards et indics étaient partout (repérables comme toujours les mouchards et indics !), et où la scène musicale tunisienne ressemblait à un désert, à quelques exceptions près, comme Anouar Brahem qui en était alors à ses débuts, encore inconnu du grand public… 

Nous nous souvenons de concerts à Tunis, par exemple ceux du Libanais Marcel Khalifé dénonçant en chansons l’oppression sur les Palestiniens, où la salle, assombrie pour le concert, était brutalement éclairée à pleins feux, aux moments où la foule était le plus en délire, stratagème pour faire retomber l’ambiance et « calmer les esprits », face à une foule de jeunes s’identifiant à des paroles de révolte et de rébellion… Les autorités reconnaissaient ainsi, implicitement, l’énorme pouvoir que peut avoir la chanson, et la parole libre d’un artiste… 

Bref, toute cette longue introduction pour vous dire ma joie de recevoir ce disque d’un tout jeune groupe de jazz venu de Tunisie, et excellent : Jazz Oil réunit des musiciens confirmés, autour de Nidhal Jaoua au qanounn (cithare) et Slim Abida à la basse. Leur musique parlera seule pour eux, et la preuve qu’ils sont bons est que notre regretté Rémy Kolpa Kopoul, disparu il y a un an, l’un des meilleures connaisseurs des musiques du monde que la planète ait produit, les avait invités aux concerts-découvertes qu’il organisait à Paris pour faire connaître de jeunes groupes excellents venus de tous pays…

C’est, à notre connaissance, la première fois qu’un groupe de jazz se forme autour d’un qanoun comme instrument-clé : le qanoun qui est, avec le ‘oud, l’autre instrument-symbole de la musique arabe… Tout un symbole , et « pour moi ça veut dire beaucoup », comme chanterait France Gall…

Jazz Oil sera en concert le 14 avril au Studio de l’Ermitage à Paris, puis en Bretagne, et ensuite ailleurs : les suivre sur Facebook…

//JAZZ OIL: Showcase @ Jamel Comedy Club (Teaser) JAZZ OIL: Showcase @ Jamel Comedy Club (Teaser)

 


MUZZIKA ! Mars 2016 | Lamia Bedioui, Jazz Oil, Yvan Le Bolloc’h, Karim Gharbi, Henri Texier, Anwar Dragh.YVAN LE BOLLOC’H & MA GUITARE…, La Manoucherie Royale, Cristal Records

Yvan Le Bolloc’h et sa troupe joyeuse baptisée « Ma guitare s’appelle revient » ( :))) ) reprennent la route en Mai pour une tournée dans toute la Bretagne, avec leur spectacle « La Manoucherie Royale », que ce disque résume, et qui a déjà enflammé quelques scènes en France… 

Nous aimons beaucoup ces musiques gipsy, colorées et festives, cousines de celles popularisées par les Gipsy Kings, et nous avions déjà salué le premier disque de l’artiste, paru en janvier 2007 (http://www.babelmed.net/muzzika/2206-muzzika-janvier-2007.html ). Ici Yvan Le Bolloc’h reste fidèle à la rumba catalane, musique des gitans du Sud de la France venus d’Espagne, et la langue espagnole reste à l’honneur, notamment avec le jeune chanteur Gael Garcia. 

Mais l’originalité de ce disque est dans la touche arabo-maghrébine du disque, tout à fait naturelle quand on se rappelle que ces musiques gitanes hispaniques ont été teintées d’influences arabes, du temps où l’Espagne était arabe… Ici Abdel Sebba au chant, et le Marseillais Fouad Didi au ‘oud, réenracinent donc ce chant gitan dans son identité métissée arabo-européenne… 

Au total on aura une heure de musique de fête, et ce disque plaira à tous ceux qui aiment faire la fête, danser, et s’amuser : car Yvan Le Bolloc’h ne se prend pas du tout au sérieux - ce qui est le propre des gens qui aiment rigoler ! La preuve : écoutez « Café au lait-olé », de l’humour mis en musique ! Olé !  

www.yvanlebolloch.net

http://www.cristalrecords.com

//Gael Garcia, Yvan Le Bolloc'h & Ma guitare - Todos los dias Gael Garcia, Yvan Le Bolloc'h & Ma guitare - Todos los dias  


MUZZIKA ! Mars 2016 | Lamia Bedioui, Jazz Oil, Yvan Le Bolloc’h, Karim Gharbi, Henri Texier, Anwar Dragh.KARIM GHARBI, Poisson d’or, Igloo Records

Sur le sable

se pose

la rose

que tu m’as donnée

C’était un jour de décembre,

nous étions beaux,

j’étais ton frère, 

tu étais cendres

Le vent soufflait si fort

et dans la mer tu t’es éparpillé

Égraine-toi mon frère

Égraine-toi 

Sur le sable se pose la rose

que tu m’as donnée

Karim Gharbi, qui est né et à grandi en Belgique dans une famille tunisienne, se trouvait en Tunisie, pour un concert, en décembre 2010, lorsqu’a éclaté la Révolution du jasmin, déclenchée après qu’une jeune vendeur ambulant se soit immolé par le feu, le 17 du même mois… Cet événement l’a profondément marqué, et a donné naissance à cette chanson, qui nous parle plus intensément de ce drame, que bien des reportages savamment commentés, ou des images télé « choc »…

Si l’artiste, qui est auteur-compositeur, a grandi en Belgique, plusieurs chansons de cet album sont ainsi nourries de cette appartenance tunisienne, qu’il revendique au fil de ses interviews. Ainsi « Poisson d’or », qui donne son nom à l’album, nous parle, avec infiniment de poésie et de pudeur, des migrants qui traversent la Méditerranée sur des bateaux de fortune : 

Poisson d’or, poisson mal venu

Nage, vers des soleils pendus 

(…)

Le vent se lève, la mer s’agite, raclée salée, ça tangue, ça glisse, tenir la barre, espoir devant, muscle saillant, gifle d’écume, la barque flanche (…) 

Poisson d’or, poisson retrouvé nu

Seul et blême, le regard suspendu

Coquillages, cannettes, mégots, morues

Du courage il t’en aura fallu

Du courage, il n’en manque pas à l’artiste, qui crie dans « Je crie ton nom » : « Je crie ton nom pour tuer le prophète » (en évitant sagement de mettre une majuscule à « P ») et pour évoquer, dans la même composition, les viols - masculins aussi bien que féminins - auxquels la police se livrait, sous l’ancien régime, sous prétexte d’interrogatoires, et dont la presse occidentale a enfin entendu parler : « Je crie ton nom du palais chiffonné où tu m’a violé… ». 

Des textes tantôt forts et politiques, tantôt poésie pure, tantôt les deux mêlés. De la vraie « chanson à texte », comme on n’ose plus en publier en France - ou en diffuser - et que seuls nos amis Belges, et Canadiens francophones, restés attachés au mot, à la poésie, et à la beauté de la langue française lorsqu’elle s’accompagne de musique, semblent encore savoir honorer : Karim Gharbi a ainsi été repéré dès 2010, et primé, lors de la Biennale de la Chanson Francophone qui se tenait à Bruxelles. Merci à nos amis belges, et au label Igloo Records d’avoir permis la naissance de ce disque… et d’un artiste prometteur ! 

www.karimgharbi.com

www.igloorecords.be

//KARIM GHARBI - Nouvel Album - "Poisson d'Or" KARIM GHARBI - Nouvel Album - "Poisson d'Or"  


MUZZIKA ! Mars 2016 | Lamia Bedioui, Jazz Oil, Yvan Le Bolloc’h, Karim Gharbi, Henri Texier, Anwar Dragh.HENRI TEXIER, Sky Dancers, Label Bleu/L’autre distribution 

Le contrebassiste Henri Texier est considéré comme l’un des plus grands jazzmen français. Né en 1945, ce musicien nourrit une passion depuis l’enfance pour les Indiens d’Amérique du Nord : il a lu des tonnes de livres à leur sujet, et a pénétré de l’intérieur leur culture - avant de les rencontrer « en vrai », en Amérique. 

« Surtout ce qui m’a fasciné (…) c’est le respect absolu que manifestaient les Indiens vis-à-vis de la nature », explique-t-il dans le livret de ce disque, intitulé « Sky Dancers », du surnom que l’on donne aux Amérindiens, devenus aujourd’hui souvent des prolétaire, et employés sur les chantiers de construction des gratte-ciels car non sujets au vertige… 

Ainsi l’introduction du titre « He was just shining » pourrait illustrer une danse de squaws, silencieuse, avec ses rythmes primitifs… Ici le saxophone de Sébastien Texier se fait langage, discours - Henri et les siens veulent « raconter des histoires », histoires sans paroles que l’on comprend parfaitement… Et pareillement, « Mapuche » s’ouvre sur le son de seules percussions, avant de s’accélérer en une course…

Il y a de l’humilité, et un peu de tristesse aussi, dans certaines compositions. De l’énergie, et beaucoup de fierté, dans d’autres. A l’image de ce peuple maltraité par l’Histoire et par ceux qui détenaient sur eux la seule puissance technologique, donc militaire…

Le jeune et talentueux Armel Dupas au piano, le confirmé Nguyên Lê à la guitare, sont nouveaux venus dans le groupe qui accompagne notre contrebassiste, et qui comprend Sébastien Texier aux sax et clarinettes, François Corneloup au sax baryton, et Louis Moutin à la batterie. Un disque rendu possible, rappelons-le car ils font beaucoup pour nos artistes en France, grâce à 3 festivals : Europa Jazz au Mans, Les Rencontres de l’Erdre à Nantes, et Jazz sous les Pommiers à Coutances. 

//Henri Texier - Sky Dancers (Album Preview)Henri Texier - Sky Dancers (Album Preview)

 


MUZZIKA ! Mars 2016 | Lamia Bedioui, Jazz Oil, Yvan Le Bolloc’h, Karim Gharbi, Henri Texier, Anwar Dragh.ANWAR DRAGH, Khodi hawaki, Rotana

Nous vous avions présenté l’Irakien Anwar Dragh (qui a simplifié son nom, qui était Abudragh) en mai 2011, pour la parution de son précédent album, où il faisait la démonstration de ses talents de ‘oudiste (http://www.babelmed.net/muzzika/6655-muzzika-mai-2011.html ). 

Le voici désormais signé chez Rotana, un peu l’équivalent de Sony ou Warner pour le monde arabe, c’est-à-dire un grand label, qui assure une diffusion internationale, dans toute la région. Certains appelleront ce disque chanson de variété, pour dénigrer un genre censé être peu noble. D’autres, dont je suis, l’appelleront chanson populaire : car ces chansons d’amour, sentimentales à l’excès, sont EXTREMEMENT populaires dans tout le monde arabe, du Maroc au Yémen, et nourrissent une bonne part des programmes télévisés et radiophoniques, c’est-à-dire de l’environnement sonore - et émotionnel - des hommes et des femmes de tous âges, du chauffeur de taxi aux gamines de lycée en passant par les cadres diplômés. 

Et nous vient une question : comment le monde arabe, qui a INVENTÉ la chanson d’amour, et y excelle toujours à ce jour - puisque ce sont les Arabes qui ont inventé la poésie d’amour, passée en Europe grâce aux troubadours à l’époque de l’Espagne arabe - comment les Arabes donc, aussi SENTIMENTAUX, sont-ils devenus aussi guerriers et violents, en certains pays ?… 

(Mais je me rends compte que la question vaut aussi pour : 

- le Brésil, pays de la bossa et des chansons à la douceur veloutée, et où règne la criminalité et la violence des rues ; 

- la France, où la course à l’argent a remplacé « L’hymne à l’amour » que chantait Piaf et qui faisait chavirer des « foules » entières ; 

- et sans doute tous les pays de la planète, et, sans doute aussi, nous diraient les poètes grecs et latins, depuis l’Antiquité déjà… : snif !snif !…) 

Ecouter « Shakou Makou » :

//Anwar Dragh … Shako Mako | انور دراغ … شاكو ماكوAnwar Dragh … Shako Mako | انور دراغ … شاكو ماكو 


 

Nadia Khouri-Dagher 

n.khouri@orange.fr