MUZZIKA ! Juin 2015  | Nafas Ensemble, François Couturier, Sonia Rekis, Henri Tournier, Naïssam Jalal, trio Dü-Sems
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Nadia Khouri-Dagher   

Accordéon et flûte à l’honneur ce mois-ci. Une belle balade en Méditerranée que nous propose le Nafas Ensemble; un retour aux chansons napolitaines familiales pour l’accordéoniste François Castiello; autre accordéoniste, Sonia Rekis dans le duo Kiss & Bye; le multi-flûtiste Henri Tournier dialogue avec divers chants du monde; la flûtiste syrienne Naïssam Jalal pleure son pays massacré; et le trio turc Dü-Sems fait la preuve du melting-pot musical qu’est la Turquie. Faites de belles découvertes !

 


 

Le coup de coeur de babelmed:

MUZZIKA ! Juin 2015  | Nafas Ensemble, François Couturier, Sonia Rekis, Henri Tournier, Naïssam Jalal, trio Dü-SemsJAUME COMPTE NAFAS ENSEMBLE, Tariq, ARC Music

Voilà la réédition pour le marché international, par le label anglais ARC Music, d’un disque d’abord paru en 2011 chez Harmonia Mundi pour le seul marché espagnol. «Tariq», qui signifie «chemin» ou «route» en arabe, est un superbe disque, qui se donne pour objectif d’explorer toutes les musiques de Méditerranée.

A la tête de l’Ensemble Nafas (qui signifie «souffle» en arabe), l’Espagnol Jaume Compte, qui joue ici de la guitare, du bouzouki grec ou du ‘oud arabe, mais aussi des percussions orientales que sont le zarb, le bendir ou la darbouka. Il vit à Majorque, dans les îles Baléares, qui vécurent des siècles à l’heure arabe, au temps de l’empire andalou musulman : Palma de Majorque s’appelait alors «Madina Mayorqa» (la ville de Majorque), et l’on y jouait, bien sûr, du ‘oud, sur des textes de poésie arabe et sur des rythmes de darbouka ou de bendir...

Mais c’est un Orient plus rêvé que réel qui apparaît ici, et l’album chemine doucement, baigné tantôt de mélancolie et de douceur, grâce notamment au merveilleux violoncelle de Maribel Bonnin, tantôt d’une énergie qui nous pousse à avancer vite...

   Nous avons été conquise par «Absencia», chantée par Silvia Perez Cruz, à la voix très pure, sur un texte du poète catalan Pere Quart. Et n’avons pas été surprise d’apprendre que cette composition a valu au groupe une nomination pour la meilleure chanson, au prestigieux Prix Miquel Marti/Pol...

Un disque attachant, doux et tranquille, et fécond pour l’imagination, comme une après-midi passée sur une île en Méditerranée, à rêver les yeux ouverts...

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=e1MCS85_PrE

http://www.jaumecompte.com

 


                                                                                                      

MUZZIKA ! Juin 2015  | Nafas Ensemble, François Couturier, Sonia Rekis, Henri Tournier, Naïssam Jalal, trio Dü-SemsLALALA NAPOLI, Amore sole liberta, La curieuse/L’autre distribution

Voilà un disque qui vous donnera la pêche, et une furieuse envie de vous lever et de danser ! L’accordéoniste François Castiello, membre du groupe de musique manouche Bratsch depuis des années, a voulu rendre hommage à la culture de ses parents et ancêtres, originaires de Naples, et nous a concocté un formidable disque, reprenant des célèbres chansons napolitaines traditionnelles, et nous en faisant découvrir d’autres, toutes habillées de son style propre, un peu manouche, un peu swingant, bref un peu de souffle Bratsch dans son nouveau groupe Lalala Napoli !

L’instrumentiste se fait plaisir ici : il chante, et en dialecte napolitain, ces chansons qui ont peut-être marqué son enfance, ou celle de ses parents, chansons-racines en tout cas pour ce Français d’origine italienne. Chansons devenues célèbres hors d’Italie aussi, et vous reconnaîtrez, tout comme moi, des titres comme «Tourterella» ou «Come tha fatto Mametta», que certains appellent aussi «Come facette Mametta» (Comme t’a fait ta Maman). La plupart de ces chansons sont des tarentelles, danse et rythme endiablés typiques de toute l’Italie du Sud jusqu’aux Pouilles. Mais sous des rythmes de danse et de fête, se cachent des paroles parfois très romantiques - l’Italie est le pays des «latin lovers», depuis toujours ! Jugez-en avec les paroles des premiers couplets de «Comme t’a fait ta Maman» - dont nous vous avons trouvé la traduction en anglais, mais pas en français :

When your mother made you,

when your mother made you...

Do you know what she did?

do you know what she did?

To knead this nice flesh,

to knead this nice flesh...

What did she put in it?

what did she put in it?

A hundred rosebuds

She mixed with a mortar

Milk and roses, roses and milk

She whisked you up in the blink of an eye!

It doesn't need a gypsy

To figure it out, Cunce' (Concetta name)

Just how mother made you

I know better than you!   

Le groupe est en tournée pour l’été : toutes les dates sont sur leur site !

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=CdRzMtgifSw&list=PLN8zqkm9ifSh7IGGMi7s6vLEyEQ3TTYJx&index=6

«Comme facette Mametta» par Roberto Murolo : https://www.youtube.com/watch?v=Nwpp2dYhTdg

http://lalalanapoli.blogspot.fr/

 


 

MUZZIKA ! Juin 2015  | Nafas Ensemble, François Couturier, Sonia Rekis, Henri Tournier, Naïssam Jalal, trio Dü-SemsKISS & BYE, Au fil des temps, Autoprod d’artiste

Restons avec l’accordéon : Babelmed vous a déjà présenté Sonia Rekis, découverte au festival d’accordéon Les nuits de Nacre, à Tulle en Corrèze, en septembre 2011 (http://www.babelmed.net/muzzika/6988-muzzika-octobre-2011.html ), puis au fil de son album suivant (http://www.babelmed.net/muzzika/13089-muzzika-juillet-aout-2012-.html ). Autant dire une instrumentiste que nous suivons de près, et dont l’imagination l’entraîne sur des sentiers musicaux toujours nouveaux.

La voici, dans la formation Kiss & Bye, en duo avec le bassiste Yann Gerardin, duo qui s’est souvent produit dans le Nord de la France, région où l’accordéon a joué et continue de jouer un rôle très important dans les fêtes et la vie musicale, peut-être parce que cette région, traditionnellement «ouvrière», a conservé le goût de cet instrument «populaire» par essence - ce qui est très loin de signifier «méprisable» ou «de qualité inintéressante» comme certains le pensent...

Bref, nous voici dans un monde en mosaïque, celui de l’artiste, grande voyageuse : le titre qui ouvre l’album, «Rue de Lannoy», a des accents orientaux, peut-être inspirés par le père, algérien, de notre accordéoniste, mais très vite les Balkans, patrie de l’accordéon nomade, s’invitent et prennent le dessus. «Dérive» est une valse lente et mélancolique, parce que l’accordéon sait aussi bien nous faire danser que nous faire pleurer, et que la joie et la tristesse sont les deux facettes de toute vie humaine... «F007» est un tango, car le tango a épousé l’accordéon au XX° siècle, à moins que ce ne soit l’inverse... «La confuse» est une valse-musette dans le style français qui a fait la gloire de cet instrument dans la première moitié du XX° siècle, style toujours vivant dans l’Hexagone et ceci en est une nouvelle preuve...

Des compositions poétiques et rêveuses toutes signées Sonia Rekis, à l’exception d’une par Yann Girardin. Au total un disque comme un nuage moelleux qui vous emmène haut dans le ciel, et vous redépose, en douceur, sur la terre, vous laissant rêveur pour de longs moments encore... Une jolie réussite !

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=2ILAvi-J7pI

www.kissnbye.com

 


 

MUZZIKA ! Juin 2015  | Nafas Ensemble, François Couturier, Sonia Rekis, Henri Tournier, Naïssam Jalal, trio Dü-SemsHENRI TOURNIER, Souffles du monde, Accords Croisés

Henri Tournier est un «multi-flûtiste», ainsi que certains ont pu le qualifier, car ce flûtiste formé à la musique classique occidentale s’est ensuite passionné pour les musiques de l’Inde et les musiques improvisées d’Asie, où cet instrument est très présent, et joue des flûtes de plusieurs pays. La pochette du disque annonce :

Henri Tournier invite :

Abida Parveen - Pakistan

Alireza Ghorbani - Iran

  1. Dandarvaanchig - Mongolie

Etsuko Chida - Japon

Ustad Mahwash - Afghanistan

Carole Hémard - France

etc.

Jouant de diverses flûtes - et notamment de la flûte bansuri, utilisée dans la musique classique de l’Inde du Nord - Henri Tournier joint donc sa voix à celle de ces chants - car tous les invités sont des chanteurs ou chanteuses - venus de divers pays. Le challenge : proposer non pas un «accompagnement» par la flûte de ces chants du monde, mais un véritable «dialogue» flûte-voix. Et le pari est réussi, grâce à de longues plages instrumentales où la - les - flûte(s) - du musicien se font largement entendre, teintées à chaque fois, comme par miracle, de la «couleur» exacte du chant auquel elles répondent...

Mais il est vrai que la flûte, qui est «souffle», comme le rappelle le titre du disque, peut, à l’instar de la voix humaine, s’adapter à toutes les voix, à tous les styles...

Le site de l’artiste est riche d’informations sur son parcours, atypique, des conservatoires de musique classique de France jusqu’à l’Inde où il fut l’élève - et aujourd’hui le professeur-assistant - du grand flûtiste indien Hariprasad Chaurasia (Henri Tournier lui a consacré un livre-disque il y a quelques années, chez Accords Croisés toujours).

Et l’écoute de cet album vous parlera, mieux que je ne pourrai le faire, de l’extraordinaire talent de ce musicien pour entendre, et comprendre, toutes les langues du monde...

Ecouter ce musicien français devenu un peu Indien : https://www.youtube.com/watch?v=5YdRozyWaMw

http://www.henritournier.fr/

 


 

MUZZIKA ! Juin 2015  | Nafas Ensemble, François Couturier, Sonia Rekis, Henri Tournier, Naïssam Jalal, trio Dü-SemsNAISSAM JALAL & RHYTHMS OF RESISTANCE, Osloob Hayati, Tournsol/L’autre distribution

Naïssam Jalal est une jeune flûtiste syrienne, née à Paris, formée dans les conservatoires de France à la musique classique, et qui est partie ensuite se ressourcer à ses origines, à Damas et au Caire, et apprendre auprès de maîtres musiciens de là-bas la musique orientale et l’improvisation, pour ensuite, de retour en France, pouvoir se confronter, cette liberté d’improviser acquise, à toutes les collaborations artistiques qui l’inspiraient, du jazz au rap en passant par les musiques d’Afrique...

Après avoir navigué dans divers groupes et accompagné les musiciens les plus divers, Naïssam fonde en 2011 son quintette, baptisé «Rythms of resistance». Quatre musiciens venus de divers pays l’entourent : Mehdi Chaïb (France-Maroc) au saxophone, Karsten Hochapfel (Allemagne) à la guitare et au violoncelle, Matyas Szandai (Hongrie) à la contrebasse et Francesco Pastacaldi (Italie) à la batterie. Un groupe, explique l’artiste, «à l’image de tout ce que la mondialisation a pu apporter de positif à l’être humain par l’épanouissement d’une humanité métisse et non pas fragmentée».

Les compositions qu’elle nous propose ici sont clairement d’inspiration jazz, voire free jazz, car la LIBERTÉ est l’une des valeurs revendiquées par l’artiste, et ce qui fonde sa pratique de musicienne. Et la mélancolie, guère associée au free jazz d’ordinaire, est ici omniprésente : sur la pochette, Naïssam pose, la flûte au bec, devant un mur criblé d’éclats d’obus...

La musique est parfois un hommage, plus parlant que des mots, pour dire la douleur d’un pays massacré par la guerre. Et une manière de résister, oui, malgré tout.

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=_DSrBgwAFUA

http://naissamjalal.com/

 


 

MUZZIKA ! Juin 2015  | Nafas Ensemble, François Couturier, Sonia Rekis, Henri Tournier, Naïssam Jalal, trio Dü-SemsDÜ-SEMS ENSEMBLE, Music from Turkey & Greece, ARC Music

«Frères ennemis» ? La Turquie et la Grèce, l’une musulmane l’autre chrétienne, et qui ont pu s’opposer sur le plan politique, ont bien plus de points communs que l’on imagine, et leur musique en est sans doute la meilleure preuve. Voilà ce qu’ont voulu démontrer nos trois musiciens turcs quand ils ont fondé le trio Dü-Sems, en 2010 à Istanbul. Mais aussi, comme ils s’en expliquent eux-mêmes, au-delà de la seule Grèce, «l’un des principaux objectifs de l’Ensemle Dü-Sems est de démontrer comment la musique turque a toujours été en interaction avec les musiques d’autres pays tels que la Grèce, l’Iran, les Balkans et la Syrie ; et nous le faisons en jouant avec des musiciens de tous ces pays».

Osman Kırklıkçı, Emre Erdal et Osman Öksüzoğlu nous offrent donc ici un petit bijou musical, où vous entendrez, à l’oreille, tous ces pays, d’une composition à une autre. «Geragotikos Sirtos» sonne grec bien entendu, et «Hicaz Mandra» vient directement des Balkans. Et pourtant, tous deux sonnent AUSSI profondément turcs ! Et il en va ainsi de l’ensemble des 14 compositions.

Au fait, que signifie ce nom, Dü-Sems ? Il se prononce Dou-Chams, et signifie «Deux soleils» : c’est le titre d’une composition de El Farabi, célèbre philosophe musulman du X° siècle, né dans l’actuel Turkmenistan et décédé à Bagdad, commentateur d’Aristote, théoricien de la musique (on lui doit un célèbre «Traité de la musique»), et aussi excellent joueur de ‘oud !

Musulmane, chrétienne, persane, turque, balkanique ou ouzbèke : la musique n’a que faire de votre carte d’identité, et ce disque en est l’une des plus belles illustrations ! Un bel acte politique, à l’heure où, aux frontières de la Turquie actuellement, islam et occident semblent plus que jamais s’opposer...

Ecouter « Geragotikos Sirtos» : https://www.youtube.com/watch?v=r6whV9RSGFA

http://www.dusems.com/

 


 

Nadia Khouri-Dagher

Juin 2015