MUZZIKA ! Mars 2015 | Radio Babel Marseille, Catherine Vincent, Daniel Mille, Olivier Manoury, Sergio Gruz, Rachele Andrioli, Rocco Nigro, Taraf de Haïdouk, Astor Piazzolla
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Nadia Khouri-Dagher   

De beaux voyages en ce début de printemps ! Et d’abord à partir de Marseille, port qui concentre un peu du monde entier, avec Radio Babel Marseille. Marseille toujours avec les Contes de Malmousque, album pour enfants... et plus grands, plein d’esprit et d’humour, concocté par les Catherine Vincent. Voyage encore, dans la poésie aérienne ciselée par Daniel Mille avec son accordéon. Une pointe d’Argentine, avec le bandonéon Olivier Manoury et le piano de Sergio Gruz. Les jeunes Italiens Rachele Andrioli et Rocco Nigro perpétuent la tradition chantée des Pouilles depuis des siècles. Et le légendaire Taraf de Haïdouk revient nous faire danser sur des rythmes tsiganes toujours aussi époustouflants. Have a good time !

 


 

Le coup de coeur de Babelmed

MUZZIKA ! Mars 2015 | Radio Babel Marseille, Catherine Vincent, Daniel Mille, Olivier Manoury, Sergio Gruz, Rachele Andrioli, Rocco Nigro, Taraf de Haïdouk, Astor PiazzollaRADIO BABEL MARSEILLE, Vers des Docks et des Quais, Piment Rouge Production

            Ce disque pourrait être la bande-son du formidable roman sur Marseille, «Banjo», oeuvre du romancier noir américain Claude Mc Kay publiée en 1928, écrivain qui décrit - avec enthousiasme - le métissage et le mélange des peuples et des musiques, dans le grand port international. Roman et thèmes qui restent plus que jamais d’actualité - et ce disque en est la preuve vivante !

            Voilà un album bourré d’énergie, de créativité, d’inventivité... et de générosité ! Nos 5 compères de Radio Babel Marseille - qui ont l’air sur scène d’une sacrée bande de copains ! - font de la musique d’abord avec leurs voix («musica con la boca» disent-ils) - comme les matelots de tous pays, comme les gens de partout lorsqu’ils se retrouvent ensemble et ont envie de chanter mais n’ont pas d’instruments. Et quel autre instrument que la voix, et quel autre langage musical que des dialectes parlés dans divers pays, pour traduire le formidable métissage humain - et donc musical - de Marseille, qui perdure jusqu’à nos jours ?

            Le disque s’ouvre sur des bruits de mouettes et de sirènes de bateau (imitées à la voix), et sur des voix d’hommes parlant diverses langues, qui s’interpellent au loin : espagnol, italien, français, anglais... C’est l’introduction d’un chant collectif inspiré de l’Afrique, («J’ai senti m’appeler les tambours de l’Afrique...» nous annonce Willy Le Corre, voix leader), rythmé juste ici et là par quelques percussions.

            Tout le disque se déroule comme un voyage à travers les différentes cultures et rythmes qui viennent se rencontrer dans le grand port méditerranéen : Amérique Latine («Barquito de Papel» sur un rythme cubain), Caraïbes, Afrique du Nord (avec Mehdi Laifaoui qui chante ici et là en algérien et sur une mélodie chaâbi), Corse (avec «Babel», chant polyphonique à la manière corse), et même Occitanie historique (avec «A la mar», en occitan). Et bien sûr la Marseille dont la légende canaille est née au XX° siècle, avec «La dame de la Joliette», récit d’un crime dans un bar du Vieux-Port, peut-être à cause d’une fille... : «Elle dansait le soir à l’American Bar...»

            A travers des titres et des paroles comme ceux de «Barquito de papel» (la barque de papier), évocation des migrants qui risquent leur vie pour échapper à la misère (à Cuba et aux Caraïbes aussi) ou «J4» (du nom du quai n°4 de l’ancien port de la Joliette) qui parle des vieux Chibanis, ces immigrants nord-africains âgés restés en France, se lit aussi, et surtout, la formidable empathie de notre bande d’artistes-vocalistes, avec tous ceux qui sont venus à Marseille, un jour, en quête d’une vie meilleure... et dont ils sont eux aussi, finalement, les enfants :

«Assis sur les quais du J4 un Chibani rêve

Regardant s’éloigner les bateaux du port

Toi qui reviens du pays parle-moi de lui

Joue un air de là-bas dont j’ai la nostalgie

Qu’est devenu mon village où sont mes amis ?

Reverrai-je un jour les neiges de Kabylie?...»

            Car le groupe est aussi métissé que la ville elle-même, avec Willy Le Corre, au patronyme breton, Mehdi Laifaoui, venu d’Algérie, Frédéric Camprasse, qui est Antillais, Mathieu Jacinto venu d’Auvergne et dont la famille vient peut-être de plus loin encore, et last but not least, à la direction artistique, Gil Aniorte-Paz, né en Andalousie de parents espagnols nés en Algérie...! «Chakchouka» marseillaise qui n’a rien d’étonnant ni de rare aujourd’hui.

            Le jazz est présent aussi, bien sûr, musique optimiste qu’aiment les Marseillais. Car ne vous y trompez-pas : le disque est bourré d’énergies positives, et non de lamentations et de nostalgie pour le passé. Ces enfants et petits-enfants de migrants, ou migrants eux-mêmes, savent que la tristesse existe, la solitude, et la nostalgie du pays perdu, et justement... il faut chanter pour y remédier !

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=70sZDmERYJY

www.radiobabelmarseille.com - https://www.facebook.com/pages/Radio-Babel-Marseille

 


 

MUZZIKA ! Mars 2015 | Radio Babel Marseille, Catherine Vincent, Daniel Mille, Olivier Manoury, Sergio Gruz, Rachele Andrioli, Rocco Nigro, Taraf de Haïdouk, Astor PiazzollaCATHERINE VINCENT, Les contes de Malmousque, Victor Mélodie

            Restons à Marseille avec ce délicieux album pour enfants. Trop peu d’artistes de nos jours mettent leur talent au service des enfants, ce qui est bien dommage. Autrefois, Tino Rossi chantait «Petit Papa Noël» et Henri Salvador «Zorro est arrivé», et jusque dans les années 60, le génial Jacques Canetti, découvreur de Brassens, Brel et autres géants, créait chez Philips une collection de 33 tours pour enfants, avec les plus grandes vedettes du moment, de France Gall («Nounours, mon joli nounours») à Claude François («Le jouet extraordinaire») en passant même par... le rockeur Johnny Hallyday ! Depuis : plus rien ! Nos stars ne «condescendent» plus à chanter pour les petits, comme si c’était se déclasser que de chanter pour les plus joyeux des humains...? Et désormais, il y a les «chanteurs pour grands» et les «chanteurs pour enfants», de qualité très diverse, même si parmi ces derniers on compte de vrais talents, tels Henri Dès. Et cette «division du marché» en dit long sur la division, dans notre société moderne et dans nos vies quotidiennes, entre grands et petits. Rappelez-vous, sur les photos de Doisneau du Paris années 50, et dans les films de Pagnol des années 40 : les gamins étaient partout, jouant dans les rues et sur les places de villages...

            Bref réjouissons-nous donc que des «artistes pour grands», les Catherine Vincent, couple à la scène comme à la ville, et parents de surcroît, aient décidé de composer un recueil pour enfants. Voilà donc non pas de simples chansons, mais toute une série de jolies histoires mises en musique, imaginées, comme peut-être ils l’ont fait «en vrai» pour leurs propres enfants, autour de la pointe rocheuse de Malmousque, ancien village de pêcheurs d’où l’on peut contempler toute la baie de Marseille, de l’Estaque au massif des Calanques...

            Nous avons eu la chance d’assister à leur spectacle, avec un public d’enfants. Les chansons sont drôles, avec des textes pleins d’humour et truffés de jeux de mots, et le tout est fort bien enlevé musicalement ! Vincent est à la guitare, Catherine à la basse, Gildas Etevenard à la batterie, et tous trois chantent également. Et comme dans toute oeuvre de qualité destinée aux enfants, d’Astérix au Petit Prince en passant par la Panthère Rose, le spectacle - et le disque - peuvent tout aussi bien plaire aux adultes. Jugez-en :

            Voilà donc, sur des rythmes rock énergiques de guitare électrique, l’histoire de Liane, la belle chanteuse, «femme fatale» qui «fatalement avait beaucoup d’amants», qu’épousa un jour un Marseillais, riche mais jaloux. Il installa donc sa belle dans ce château que l’on voit sur cette petite île face à Malmousque, pour l’isoler de ses admirateurs. Mais Liane s’ennuyait, et chantait pour passer le temps. Si bien que les marins de tous pays, attirés par sa voix, débarquaient sur l’île... et la distrayaient, dès que son mari avait le dos tourné ! Et celui-ci, voyant sa femme embellir et s’épanouir de jour en jour, se disait qu’il avait bien fait de la soustraire à Paris et de l’amener au soleil... ! Allusion à Grace de Monaco, artiste enlevée aux éclats de Hollywood, pour le rocher de Monaco?...

            Voici encore l’histoire de Blaise, «le poète fou», libre improvisation sur la vie de Blaise Cendrars, qui passa quelques mois dans la calanque de La Redonne, récit vrai qu’il conte dans L’homme foudroyé : l’écrivain avait adoré Marseille. Les Catherine Vincent inventent alors, pour expliquer le surnom de «Côte Bleue» donné à cette partie nord de la baie, que Blaise Cendrars, marchant sans doute sur les traces de son père, vrai génial inventeur de mille choses dont la bière pasteurisée, se lance, parce qu’il était «helvète, donc grand amateur de fromages», dans la production de fromages «bleus» (comme le Roquefort), faisant construire le train - bien réel - qui dessert La Redonne, pour exporter ses fromages... d’où le nom de «Côte Bleue» !

            Et parce que les Catherine Vincent nous parlent du Marseille d’aujourd’hui, il y a également d’autres histoires, comme celle de «Talal le clandestin romantique», débarqué clandestinement d’Algérie dans un cargo albanais...

            Le spectacle inclut chansons, musique, projection d’un film et d’images animées, bref un spectacle complet. Pendant toute la représentation, qui dure une heure, les enfants étaient restés absorbés, signe que le show «fonctionne» auprès du jeune public. Et interrogés à la sortie, ils avaient trouvé drôles les histoires, et particulièrement aimé les guitares électriques, la batterie, bref... la musique «de grands» des Catherine Vincent ! Pari gagné !

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=Y1g_ZbuKtFg

www.catherinevincent.org - https://www.facebook.com/duocatherinevincent

 


 

MUZZIKA ! Mars 2015 | Radio Babel Marseille, Catherine Vincent, Daniel Mille, Olivier Manoury, Sergio Gruz, Rachele Andrioli, Rocco Nigro, Taraf de Haïdouk, Astor PiazzollaDANIEL MILLE, Astor Piazzolla - Cierra tus ojos, Sony Music

            Certains disques que vous mettez pour la première fois sur votre platine vous arrivent comme de purs bonheurs, comme une matinée ensoleillée, un bouquet de fleurs fraîches, ou une promenade dans les champs.

            Daniel Mille, le génial accordéoniste français, vient de nous offrir un petit bijou de disque. Il reprend des compositions d’Astor Piazzola, dans des arrangements somptueux de Samuel Strouk, artiste que nous ne connaissions pas et dont nous découvrons ici l’immense talent. Ce dernier a eu l’idée étonnante - et tout à fait convaincante à l’écoute - de faire accompagner l’accordéon de Daniel Mille par ce qui peut sembler une formation insolite : trois violoncelles, et une contrebasse !

            Mais le son ample et grave du violoncelle se marie parfaitement avec celui de l’accordéon dans ses octaves les plus bas, et le violoncelle et l’accordéon se sont déjà mariés grâce à d’autres artistes, tels Didier Laloy et Cathy Adam, dont nous vous parlions le mois dernier (http://www.babelmed.net/muzzika/13719-muzzika-decembre-2014-.html ). Et là, l’idée d’amplifier le violoncelle par trois, et d’ajouter une contrebasse, apporte une dimension dramatique à la musique, «annoblit» cette musique d’accordéon que beaucoup continuent de dénigrer et de mépriser en la nommant «populaire». L’accordéon avait de toute façon déjà acquis ses «lettres de noblesse» grâce à Richard Galliano, qui fut l’un des premiers à le faire sortir du registre «bal» ou «musette» où l’instrument fut longtemps cantonné.

            C’est d’ailleurs grâce à Richard Galliano que Daniel Mille existe, comme artiste : ce dernier avait commencé l’accordéon à 11 ans, avait arrêté au bout de 2 ans - né en 1958, dans son enfance l’accordéon était encore en majorité cantonné au divertissement de bal, en France. Puis un jour, lors d’un concert de Nougaro, entendant l’accordéon de Richard Galliano sonner d’un son complètement neuf, le jeune Daniel Mille reprend son instrument, pour lui faire, à son tour, arpenter des chemins inédits. Galliano proposera à Daniel Mille de l’accompagner sur scène avec Barbara, et cette expérience de la scène décidera définitivement notre artiste d’épouser cet instrument, et la vie d’artiste qui va avec. En 1985, à 27 ans, nous retrouvons donc Daniel Mille jouant dans le métro pour apprendre à maîtriser son instrument, comme l’ont fait bien d’autres avant lui...

            Et une autre rencontre décisive se produit : cette fois-ci c’est avec Pierre Barouh, venu au festival d’accordéon de Tulle, les Nuits de Nacre, en 1991, invité par Richard Galliano pour tourner un film sur cet instrument (film disponible sur le site des éditions Saravah). En se baladant dans la ville, ouverte à tous les accordéonistes amateurs pendant les 3 jours du festival, Pierre Barouh tombe sur Daniel Mille jouant dans la rue. L’oreille enchantée, et ayant sympathisé avec lui, il offre à ce dernier... de produire son premier disque ! Ce sera «Sur les quais», sorti en 1993 chez Saravah, et pour lequel Daniel Mille obtient un «Django d’Or» de meilleur espoir du jazz.

            La carrière de l’accordéoniste est lancée. Suivront deux autres disques chez Saravah, de nombreux autres prix et distinctions, et voilà notre artiste aujourd’hui consacré parmi les plus grands accordéonistes français. Nous avons eu le plaisir de le voir aux Nuits de Nacre, il y a deux ou trois ans, cette fois-ci non pas dans la rue, mais sur scène, aux côtés du grand Marcel Azzola, représentant la relève du nouvel accordéon français...

            Au total une belle histoire de mains tendues, de générosité, et de partage... Merci Richard Galliano, merci Pierre Barouh... et merci Daniel Mille pour votre musique magnifique ! Et vous qui me lisez, si vous ne fondez pas en écoutant «Oblivión», écrivez-moi !

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=hkkPsgfTRac

https://www.facebook.com/daniel.mille - www.samuel-strouk.com

 


 

MUZZIKA ! Mars 2015 | Radio Babel Marseille, Catherine Vincent, Daniel Mille, Olivier Manoury, Sergio Gruz, Rachele Andrioli, Rocco Nigro, Taraf de Haïdouk, Astor PiazzollaOLIVIER MANOURY & SERGIO GRUZ, Free Tango, Erma/Cd Baby

            Restons dans l’accordéon, et à Tulle, où Olivier Manoury est né, et restons dans les nouveaux chemins explorés par l’accordéon, dans sa version bandonéon dont l’artiste joue, accompagné ici du pianiste argentin Sergio Gruz.

            C’est bien un environnement jazz, et même free jazz, qui ouvre l’album, et toutes les compositions de cet album respirent un air de liberté : liberté d’aller là où on veut aller, sans se soucier de savoir si l’on reste dans le «tango», le «jazz», ou autre chose.

            Un certain climat mélancolique colore l’album - comme chez d’autres adeptes de l’accordéon (et du bandonéon) nouveaux : est-ce pour se démarquer du registre festif et dansant auquel cet instrument fut longtemps cantonné, en France ? Mais il est vrai qu’en Argentine, où il reste un instrument au service des musiques traditionnelles, c’est-à-dire sorties du coeur et de l’âme du peuple, le bandonéon est volontiers grave et intérieur - comme un Chango Spasiuk le démontre éloquemment...

            «El dia que me quieras», «Trafico», «Sus ojos se cerraron», ou encore «Volver» : Olivier Manoury a réalisé les arrangements, très aériens et subtils, de ces compositions - dont beaucoup d’Astor Piazzola - désormais devenues des classiques. Et le titre de l’album - Freetango - indique bien où se situe son héritage. Oui mais dans Freetango il y a «free» : et nos deux artistes se servent du tango comme les oiseaux, d’un fil dans le ciel sur lequel ils se posent, mais sont libres de partir voler ailleurs, et de revenir... ou pas !

            Chacun de nos deux artistes a déjà derrière lui une longue carrière artistique, et une importante discographie, dans les formations les plus diverses, du jazz aux musiques du monde en passant par les musiques de films. Et leur duo Freetango s’est déjà produit dans de nombreux pays, notamment en Amérique Latine. Espérons que ce disque fera connaître leur musique-oiseau-libre à un large public, dans tous les pays où l’on aime le piano, le bandonéon, le tango, le jazz... ou les musiques libres !

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=A_1Fj9_kk5w

www.oliviermanoury.wix.com/oliver-manoury - www.sergiogruz.com

https://facebook.com/freetango.info

 


 

MUZZIKA ! Mars 2015 | Radio Babel Marseille, Catherine Vincent, Daniel Mille, Olivier Manoury, Sergio Gruz, Rachele Andrioli, Rocco Nigro, Taraf de Haïdouk, Astor PiazzollaRACHELE ANDRIOLI & ROCCO NIGRO, Malìe, Fonosfere/Dodicilune

            Retournons aux origines de l’accordéon : dans l’un de ses pays natals - car l’instrument est né entre Autriche et Italie - et dans l’un de ses usages anciens : accompagner les chants traditionnels villageois, et notamment les chants et prières que les femmes chantaient pour célébrer les naissances, mariages, enterrements et autres événements importants.

            Rachele Andrioli et Rocco Nigro, duo de jeunes artistes originaires de la région de Lecce dans les Pouilles, à l’extrême sud-est de l’Italie, font ainsi revivre les chants traditionnels de leur région, et enrichissent cette tradition en y ajoutant leurs propres compositions.

            Une voix, un accordéon, c’est tout. Parfois simplement accompagnés, en guise de percussions, de frappes dans les mains, ou d’un tambourin à cymbales.   Nous voici aux sources des musiques populaires de la région, dans une approche essentialiste, aussi belle à l’oreille que l’est, à la vue, la vision d’un simple brin d’herbe - pour ceux qui aiment les choses simples de la campagne et des villages d’autrefois. Et l’accordéon ne sert ici qu’à ponctuer la voix - et s’absente souvent, comme lorsqu’on écoute quelqu’un parler sans rien dire - car c’est bien la voix, cet instrument des plus humbles, de ceux qui ne possèdent rien, dans tous les pays, qui est mise en valeur ici, et superbement, par Rachele Andrioli. Et le mérite de Rocco Nigro n’en est que plus grand, car son accordéon se fait parfois papillon qui vient se poser sur la voix de Rachele, apporte une note de couleur, vibre et lui laisse le champ libre...

            C’est à un «parcours sur les lieux ancestraux et mythiques de la culture vocale» que nous invitent les artistes, comme l’indique le livret. Et en effet, on assiste en Italie, et particulièrement dans la région des Pouilles, autrefois région pauvre et déshéritée qui fournissait beaucoup d’émigrants en Amérique et ailleurs, à un renouveau des traditions musicales. Bravo au label régional Dodicilune de se faire l’écho de ces musiques-racines, dont chaque peuple a besoin.

            Si vous voulez faire un bain de pureté et d’authenticité, le duo sera en duo au Studio l’Ermitage à Paris le 17 mars - et d’autres dates sont indiquées sur leur page Facebook.

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=Q47RW0_jPw0

www.facebook.com/racheleandriolierocconigro

www.dodicilune.it - www.crepusculeprod.com

 


 

MUZZIKA ! Mars 2015 | Radio Babel Marseille, Catherine Vincent, Daniel Mille, Olivier Manoury, Sergio Gruz, Rachele Andrioli, Rocco Nigro, Taraf de Haïdouk, Astor PiazzollaTARAF DE HAÏDOUKS, Of lovers, gamblers and parachute skirts, Crammed

            Pour finir, le dernier album du Taraf de Haïdouks, le plus célèbre des groupes de musique tsigane rom. Nous avons eu le bonheur de le voir sur scène plusieurs fois - et de danser sur leurs formidables musiques faites pour ... faire la fête !!!

            Le groupe, qui célèbre son 25ème anniversaire, a perdu quelques aînés - Ion Manole, Neculae Neacsu, Ilie Iorgal,... - mais l’esprit de cette formation demeure, qui perpétue les musiques des «lautare», ces musiciens tsiganes qui louaient leurs services pour les fêtes comme on embaucherait aujourd’hui un DJ pour un mariage. Le mot roumain «lautare» vient très certainement du latin «laudare», qui signifie «louer» : les lautare étaient donc les griots roumains, sur un modèle que l’on trouve en Afrique également, c’est-à-dire musiciens professionnels de père en fils, caste à part, située au plus bas de l’échelle sociale, mais qui remplissait un rôle-clé dans la société : la divertir, la faire chanter, danser et rire. Oui oui, ce sont bien les cousins des misérables roms que l’on croise dans le métro parisien, aujourd’hui réduits à la mendicité... précisément parce que des machines - tourne-disques, lecteurs de cd, puis ordinateurs - ont remplacé des humains pour divertir les foules et apporter un peu de joie aux coeurs...

            Nous sommes totalement fans des musiques tsiganes d’Europe de l’Est, mélange total d’Occident - dans la vitalité des danses, et le fait même de danser hommes et femmes ensemble - et d’Orient, dans l’emprunt de certains rythmes ondulants et de manières de moduler la voix.

            Le livret est accompagné du résumé des titres, ce qui est toujours nécessaire pour comprendre l’esprit d’une chanson. Et c’est sans doute ce peuple gai et non matérialiste qui inspira à La Fontaine - et à Esope avant lui - sa fable de «La cigale et la fourmi» (les pauvres fourmis, c’est nous, sociétés occidentales modernes, où la valeur travail - c’est-à-dire argent - domine tout...) .

            Et l’humour est au rendez-vous, avec une chanson comme «Je vais vous raconter comment c’est dans l’autre monde» :

«J’ai fait semblant de mourir pour voir comment c’est...

Mon amante y était jugée par le Diable en personne.

Ma femme me questionnait, me sommait de jurer sur la croix

Que je ne l’avais pas trompée... et je n’ai pas juré !

J’aime les jolies femmes, particulièrement

Quand elles appartiennent à un autre.

J’ai fait semblant de mourir pour voir qui me pleurerait.

Et j’ai vu que mes ennemis riaient

Et que seule la moitié de mes amantes pleuraient...»

            Et bien, dansons maintenant !

Ecouter: https://www.youtube.com/watch?v=PzrxvpG2_Sk

www.crammed.be

 


 

Nadia Khouri-Dagher

07/03/2015

n.khouri@orange.fr