MUZZIKA ! Février 2015 | Manu Théron, Tarek Abdallah, Maïa Barouh, Noémi Waysfeld, Alireza Ghorbani, Antonio Zambujo
MUZZIKA ! Février 2015 Imprimer
Nadia Khouri-Dagher   

Des traditions anciennes que l’on veut continuer à faire vivre : tel pourrait être le thème de cette livraison de février. Manu Théron ressuscite le patrimoine occitan de chants rebelles ; Tarek Abdallah poursuit la tradition classique du ‘oud moyen-oriental ; Maïa Barouh habille d’électro des chants japonais ancestraux ; Noémi Waysfeld chante dans la langue de ses ancêtres yiddish, même du fado ; Alireza Ghorbani nous offre des chansons d’amour persanes d’hier et d’aujourd’hui ; et Antonio Zambujo préserve le fado... tout en s’évadant ailleurs !

 


 

Le coup de coeur de babelmed :

MUZZIKA ! Février 2015 | Manu Théron, Tarek Abdallah, Maïa Barouh, Noémi Waysfeld, Alireza Ghorbani, Antonio ZambujoMANU THÉRON, YOUSSEF HBEISCH, GRÉGORY DARGENT: Sirventés (Accords croisés)

            Soyons clairs : ce n’est pas le disque que vous choisirez pour mettre de l’ambiance pour recevoir vos amis à dîner, ou en musique de fond dans votre boutique pour appâter le chaland. Mais ce recueil de chansons occitanes médiévales est un petit trésor pour qui s’intéresse:

1 - à la poésie en France et à son histoire;

2 - à la chanson en France et à son histoire;

3 - cette dernière n’étant que la version mise en musique de la précédente, pour permettre à tous de mieux la mémoriser !

            Le label Accords Croisés poursuit ainsi son oeuvre patiente d’édition, au fil des ans, du patrimoine chanté de l’Humanité, véritable projet musicologique mené par une petite - mais vaillante ! - entreprise privée !

            Dans le livret, remarquablement documenté comme toujours chez ce label, le chanteur marseillais Manu Théron, qui se consacre depuis quelques années à redonner vie au répertoire et à la langue occitane - y compris lorsqu’il chante ses propres compositions et nous parle de la Marseille d’aujourd’hui ! - nous explique le sens de ces poésies dites «Sirventés», qui constituaient, à côté des poésies d’amour, l’autre genre majeur de la poésie - et par conséquent des chansons - en France au Moyen-Age.

            Le Sirventés désignait des chansons rebelles, qui critiquaient et dénonçaient les agissements des puissants - clercs et princes. Et ces chansons furent - avec les poésies d’amour courtois - les premières à être écrites en langue romane et non pas en latin : pour les arabophones, cette révolution équivaut à celle qui vit l’irruption des dialectes - égyptien, marocain,... - dans la littérature, au lieu de l’arabe classique, langue des élites lettrées.

            Autrement dit : ces chansons furent conçues pour être comprises - et reprises - par le plus grand nombre : entreprise plus que rebelle : véritablement révolutionnaire ! Qu’on juge de quelques paroles :

«La buse et le vautour

Ne reniflent pas plus vite la chair puante

Que les religieux ou les prédicateurs

Ne détectent la maison du riche.

Sans attendre, ils se font des amis,

Et quand la maladie le terrasse,

Ils lui extorquent un testament

Qui dépouillera ses héritiers..»

Ou encore, chantée par une dame, à l’époque où les mariages forcés concernaient la France aussi :

«Me voici maintenant déchue

Car je suis offerte à un infâme

Par le seul pouvoir de ses richesses.

Et je mourrais

Si je n’avais un amant

A qui confier mon désespoir...»

            Le chant de Manu Théron est parfaitement mis en valeur par le ‘oudiste Grégory Dargent et le percussionniste Youssef Hbeisch, et des plages instrumentales permettent au silence des mots de s’installer, comme pour faire mieux réfléchir aux paroles...

            Et comme il ne s’agit pas de «conserver» un patrimoine mais de le faire vivre, nos trois artistes adaptent librement les mélodies anciennes - qui étaient consignées par écrit - pour créer un tempo et une ambiance qui parlent à notre oreille aujourd’hui. Un seul cd, mais un grand pas dans la connaissance et la diffusion de l’histoire de la musique populaire en France.

Ecouter: https://www.youtube.com/watch?v=RiViXZpsas4

www.accords-croises.com

 


 

MUZZIKA ! Février 2015 | Manu Théron, Tarek Abdallah, Maïa Barouh, Noémi Waysfeld, Alireza Ghorbani, Antonio ZambujoTAREK ABDALLAH & ADEL SHAMS EL-DIN: Wasla (Buda Musique)

            Un souffle d’air frais dans la grande tradition du ‘oud égyptien, dominée par les figures tutélaires d’un Mohamed Qasabgi ou d’un Mohamed Abd el Wahab, voilà qui fait du bien !

            Tarek Abdallah est né à Alexandrie en 1975, et s’est formé à l’Ecole (ou Maison) du Luth Arabe au Caire, dont il est sorti avec un Prix d’excellence. Cette école est récente puisqu’elle a été créée en 1999 par le ‘oudiste irakien Naseer Shamma, après la destruction de l’Irak. Car Bagdad était historiquement un centre important de la musique arabe, et le berceau de ‘oudistes de talent, tels le plus célèbre d’entre eux, Mounir Bachir (1930-1997), qui fit connaître cet instrument à l’Occident.

            Tarek Abdallah joue ici en duo avec le percussionniste égyptien Adel Shams el-Din, dans la tradition classique du ‘oud, c’est-à-dire avec des compositions inspirées par la musique classique arabe : «Wasla» est le nom donné en égyptien à la suite vocale, appelée «Nouba» au Maghreb.

            Le plaisir du disque vient de cette fidélité à la tradition, mais une tradition revigorée par ce choix d’un duo ‘oud-percussions. Car si par le passé le ‘oud se faisait volontiers instrument de la plainte, de la mélancolie, et accompagnait ces chants d’amour désespérés chers à la tradition arabe, comme le faisait Mohamed Abd el Wahab, ici les percussions époustouflantes de Adel Shams el-Din donnent un coup de fouet et d’énergie salutaires, et la musique de ‘oud en ressort comme dynamisée et revigorée.

            Nous avons eu le bonheur d’entendre ce duo en concert, dans la salle intimiste de l’Ermitage à Paris, et les synergies et échanges - en partie improvisés, comme l’exige la tradition - entre les deux instruments, sont épatants, malgré l’extrême difficulté technique : car ces rythmes arabes anciens peuvent compter jusqu’à... 17 temps !

            Divers pays arabes invitent Tarek Abdallah à donner des master-classes et des cours, et l’artiste égyptien vit désormais à Marseille. Car les guerres et les tragédies - l’Egypte n’est toujours pas remise des événements politiques de ces dernières années - peuvent détruire des pays, des villes, des maisons, mais la musique, immatérielle, survit à tout, devenue même, sans doute, plus indispensable que jamais, comme repère identitaire et comme racine.            

Les écouter : https://www.youtube.com/watch?v=Pxt-AxZhV2o

http://www.tarekabdallah.com/

 


 

MUZZIKA ! Février 2015 | Manu Théron, Tarek Abdallah, Maïa Barouh, Noémi Waysfeld, Alireza Ghorbani, Antonio ZambujoANTONIO ZAMBUJO: Rua da Emenda (World Village/Harmonia Mundi)

            Antonio Zambujo nous revient, avec la liberté qu’autorise la maturité. Si l’artiste s’était fait connaître en chantant le fado, ce sont les rives de l’immense continent de la chanson qu’il a désormais envie d’explorer. Et nous embarquons avec plaisir avec lui !

            L’artiste nous chante bien sûr quelques fados, car c’est par le fado qu’il s’est fait connaître. Mais le voici ici voguant sur un rythme de java, accompagné d’un accordéon - sommes-nous à Paris ? («Pica do 7»). Dans «Barata Tonita» ce sont les cuivres d’une joyeuse fanfare, à l’italienne, dans un esprit à la Nino Rota, qui viennent animer une chanson enlevée au rythme d’un trot de cheval. La «Valsa de um Pavao Ciumento» est une valse (lente), comme son nom l’indique... Et la «Cançao de Brazzaville» tangue sur des rythmes venus non pas du Congo-Brazza, mais d’Afrique lusophone, Angola ou Cap-Vert, dont les traditions musicales s’entrecroisent...

            Et lorsqu’Antonio Zambujo nous offre une chanson en français - «La chanson de Prévert» de Gainsbourg - il la transforme... en fado ! («Oh je voudrais tant que tu te souviennes/Cette chanson était la tienne/ C’était ta préférée je crois/Elle était de Prévert et Kosma...»). Car, comme Gainsbourg transformant «La Marseillaise» en reggae, Zambujo a enrobé cette chanson française dans des guitares portugaises et des rythmes circulaires chers au fado portugais...

            Se libérer du fado ? Et pourquoi pas ? Alors que les musiques d’autres pays font désormais partie du paysage musical de tous les artistes où qu’ils vivent, Antonio Zambujo est libre de chanter tous les rythmes et traditions musicales qu’il aime - et pas seulement le fado !

            A Babelmed, nous sommes fans d’Antonio Zambujo depuis ses débuts. Et chacun de ses disques nous enchante...          

Ecouter «Pica do 7» : https://www.youtube.com/watch?v=dT4hv-MIf9Y

www.antoniozambujo.com

 


 

MUZZIKA ! Février 2015 | Manu Théron, Tarek Abdallah, Maïa Barouh, Noémi Waysfeld, Alireza Ghorbani, Antonio ZambujoNOÉMI WAYSFELD & BLIK: Alfama (AWZ/L’autre distribution)

            Restons au Portugal avec ce disque étonnant : où comment la petite-fille d’exilés d’Europe de l’Est en France, grandie en France, chante en yiddish des fados portugais, et les transforme aussi, en se les appropriant...

            Car c’est ainsi : Noémi Waysfeld est tombée amoureuse du fado, et n’a pas envisagé de le chanter autrement que dans la langue qui fait le plus vibrer son coeur : le yiddish, qu’elle appelle sa «langue émotionnelle».

            Normal alors que le mot «coeur» est central dans le vocabulaire du fado, comme dans la célèbre «Estranha forma de vida», l’un des succès d’Amalia Rodrigues : «Coraçao independente/Coraçao que nao comando/Vive perdido entre a gente...».

            Noémi Waysfeld s’empare ainsi de cette chanson, et les paroles traduites en yiddish, ainsi que les rythmes qu’elle transforme, en font une nouvelle chanson, qui pourrait être yiddish : «Meshunedik Lebn»...

            Nous avons été sensibles à ce va-et-vient entre deux traditions qui ont de commun leur aptitude à chanter les douleurs - et à les soulager aussi...

            Et lorsque Noémi chante «Fargebn zol Got» (Que Dieu me pardonne), le fado «Que Deus me perdoe» écrit par Tavares et composé par Valerio Frederico, elle en fait un chant émouvant, qui pourrait être parisien, allemand ou autrichien, avec son rythme de valse lente et son accordéon douloureux. Car ces paroles, elles, sont bien universelles, et n’appartiennent à aucun pays en particulier :

«Si mon coeur enfermé

Se montrait aux gens

Si on pouvait au moins raconter

Comme j’ai de la peine en silence

Alors tous verraient

Combien je suis malheureuse

Comme ma larme brûle, ardente

Quand je chante soi-disant avec joie...»

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=7RnCo5FXtlg

http://noemiwaysfeld-blik.com/

 


 

MUZZIKA ! Février 2015 | Manu Théron, Tarek Abdallah, Maïa Barouh, Noémi Waysfeld, Alireza Ghorbani, Antonio ZambujoMAÏA BAROUH: Kodama (Saravah)

            Autre exemple de l’attachement à des racines culturelles ancestrales : Maïa Barouh, née d’un père français et d’une mère japonaise, est partie à la recherche de chants traditionnels du Japon - chants de pêcheurs, de paysans, de marins, chants de fêtes traditionnelles aussi - et les fait vivre à l’heure d’aujourd’hui, avec un habillage électro.

            Nous l’avons vue sur scène, dans le cadre des «Lundis c’est Rémy» (Kolpa Kopoul), au Jamel Comedy Club à Paris : Maïa Barouh est un phénomène musical comme on en voit peu ! Auteur, compositrice, interprète, flûtiste aussi (formée au classique et au jazz), Maïa a créé un univers qui n’appartient qu’à elle, mélange des cultures qui façonnent son identité, des partis-pris et engagements qui sont les siens aussi.

            Car la modernité extrême de la musique de Maïa - de l’électro japonais et des sons étonnants qu’elle et ses musiciens asiatiques créent, aussi bien en acoustique avec sa flûte qu’avec des ordinateurs - sert un propos : celui de la défense de cultures menacées. Ainsi, elle nous offre un chant venant d’une île du Sud du Japon, celle où vit le peuple Amami, où les musiques traditionnelles ont «résisté à l’occupation japonaise du 18ème siècle et à l’occupation américaine (...) parce que dans cette île on chante et danse tous les jours»...

            De même, elle est partie recueillir les chants de la région de Fukushima, et elle mêle ainsi les paroles d’un chant traditionnel - chant d’exil de paysans partis gagner leur vie à la ville - avec ses propres paroles, tranchantes comme un couperet : la simple liste de la durée de vie de quelques éléments sur terre : «Homme/74 ans - Femme/85 ans - Krypton/20 ans - Plutonium/48600 ans - Plutonium 244/160 millions d’années - Uranium 238/9 milliards d’années...»

            Maïa explique dans le livret : «Kodoma signifie «échos» en japonais. Les sons me viennent après avoir ricoché pendant des années, contre des forêts et des montagnes. C’est mon tour maintenant de les lancer à nouveau dans l’air, en espérant qu’après avoir touché quelques murs de béton, ils continueront de voyager comme échos, et pourront toucher d’autres personnes...»

            Pari gagné, Maïa...! Nous qui ne connaissons rien du Japon ou de ses musiques d’aujourd’hui, avons été emportés !

La voir en concert : https://www.youtube.com/watch?v=87GHJvvbx2c

www.maia-zoku.com

 


 

MUZZIKA ! Février 2015 | Manu Théron, Tarek Abdallah, Maïa Barouh, Noémi Waysfeld, Alireza Ghorbani, Antonio ZambujoALIREZA GHORBANI: Eperdument... Chants d’amour persans (Accords Croisés)

            Et pour finir, un recueil de chants d’amour persans, chansons médiévales ou textes contemporains - car la tradition de chanter sur des textes médiévaux reste vivante dans tout l’Orient, comme celle de composer des poèmes d’amour enflammés. Comme si des compositeurs européens créaient encore des cantates dans l’esprit de Bach ou de Monteverdi...

            Le chanteur iranien Alireza Ghorbani met en musique de grands poètes soufis comme Roumi ou Abolkheyr, qui vécurent respectivement au 13ème et au 10ème siècle, mais également des poètes contemporains comme Kadkani, né en 1939, ou Moshiri disparu en 2000, très apprécié du public iranien :

     «Viens, reviens

L’ami aimé

Ma vie prend sens

En ta présence...»

            Ces poèmes chantent l’amour, et aux censeurs qui les trouveraient osés, les auteurs - et leurs interprètes - peuvent toujours répondre qu’il s’agit de chanter l’amour divin, en termes métaphoriques...

Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=-Lf83yeNIv8

www.accords-croises.com

 


Nadia Khouri-Dagher

n.khouri@orange.fr 

04/02/2015