MUZZIKA! Mai 2013 | Nadia Khouri-Dagher, Franca Masu, CANTIGAS DE MULLERES, Maria Ana Bobone, MOUSSU T E LEI JOVENTS, Amalia Rodrigues, Christina Branco, Zohreh Jooya
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Nadia Khouri-Dagher   

Ce mois-ci nous partons en Sardaigne, dont Franca Masu chante les beautés mélancoliques; en Gallice avec plusieurs artistes femmes dans les genres les plus divers; au Portugal avec Maria Ana Bobone, qui chante le fado en s’accompagnant au piano, fait rare; à Marseille, ou plutôt La Ciotat tout près, où vivent les joyeux Moussu T e lei Jovents; et en Iran, avec d’une part Zohreh Jooya dont les chants portent la trace de la lointaine Asie dont l’Iran est une porte; et avec un «Oiseau de feu» franco-iranien qui chante Dieu dans deux religions et deux langues.

 


 

Le coup de coeur de babelmed

/ FRANCA MASU, Almablava, World VillageFRANCA MASU, Almablava, World Village

Nous sommes fan de Franca Masu, artiste sarde que nous vous avons déjà présenté pour ses précédents albums. Elle nous revient dans cet album encore plus enracinée dans son île de Sardaigne, et dans son village d’Alghera, qu’elle avait quitté un temps: «Je reviens à Alghera, à mes gens... La terre est une force primordiale, u baiser tellement charnel qu’il ne te lâche plus...»

Comme dans ses précédents opus, Franca chante ici, encore et encore, des paysages qu’elle a «dans la peau» : la mer, qu’elle aime non pas d’amour mais de passion, la lune, le ciel, les barques qui passent sur l’eau...

Contemplation qui est aussi introspection, voyage intérieur, vers des émotions, douces ou plus puissantes, que France met merveilleusement en musique, accompagnée de musiciens formidables - notamment les cordes, avec la guitare (espagnolisante) d’Alessandro Girotto et l’accordéon doux et poignant de Fausto Beccalossi.

La voix grave, une manière de chanter qui s’apparente parfois aux grandes voix de femmes d’Amérique Latine, par sa puissance et ses modulations extrêmes, des mélodies absolument délicieuses : Franca Masu, qui chante en italien mais aussi en catalan (car cette partie de la Sardaigne fut Catalane jadis), a récolté honneurs et reconnaissance en Italie et en Espagne. En signant avec le label World Village, qui est international, Franca vient de franchir une étape supplémentaire dans la reconnaissance de son talent. A découvrir, si vous ne la connaissez pas encore!

L’écouter: http://www.youtube.com/watch?v=nRa8QLpdp18

www.francamasu.com

 


 

/ CANTIGAS DE MULLERES, Fol Musica (Gallice/Espagne)CANTIGAS DE MULLERES, Fol Musica (Gallice/Espagne)

Le label Fol Musica, qui valorise les talents musicaux de Gallice, cette province nord-ouest de l’Espagne qui est si proche, géographiquement et linguistiquement, du Portugal. Le label nous avait fait découvrir la formidable Uxia, qui ouvre cet album qui est un véritable florilège de voix féminines de la région.

Car l’émergence - ou plutôt la reconnaiseance par le public d’artistes féminines dans la région est un phénomène remarquable en Gallice, et relativement récent - induit par les efforts de labels tels Fol Musica, ainsi que par ceux des programmateurs de festivals, qui foisonnent en été dans la région.

«Nous avons gagné une visibilité que nous n’avons jamais eue auparavant, et nous avons réussi à atteindre un vaste public de femmes de tous âges. Beaucoup des femmes qui viennent à nos spectacles sont des femmes qui comprennent ce que d’autres femmes chantent, qui se reconnaissent dans les paroles de nos chansons, et qui découvrent leur propre voix en nous écoutant...» : ainsi Uxia éclaire-t-elle pour nous la raison de ce vaste mouvement...

L’album est une réussite, et les artistes ont chacune leur style propre: le jazz léger de Guadi Galego; l’influence argentine (les Galliciens ont émigré en masse en Argentine, où «blond» se dit «gallego») avec la douce milonga de Marful; le timbre guttural et les rythmes nord-africains de Mercedes Peon, qui font penser aux chants berbères de Houria Aïchi, pour la manière de placer la voix, très profond dans la gorge; les mélodies celtiques et les voix cristallines de Rosa Cedron et Cristina Pato; pour ne citer que celles-ci.

Une vraie réussite, et un album qui donne envie de prendre l’avion, ou la route, pour la Gallice, tant le foisonnement de styles et de talents est riche...

Ecouter Uxia, «As nosas cores»: http://www.youtube.com/watch?v=eVdhGd6lhuM

www.folmusica.com

 


 

/ MARIA ANA BOBONE, Fado & piano, ARC Music (Grande-Bretagne)MARIA ANA BOBONE, Fado & piano, ARC Music (Grande-Bretagne)

Au début du XX° siècle, le fado, musique née dans les quartiers pauvres de Lisbonne, comme le tango son cousin, tout aussi nostalgique, est adopté par la société portugaise, et chanté avec un accompagnement au piano dans les salons bourgeois.

C’est cette tradition que Maria Ana Bobone a voulu restituer ici, en s’accompagnant elle-même sur cet instrument, dans des classiques du fado, comme «Que Deus me pardoe» (Que Dieu me pardonne, chanté autrefois par Amalia Rodrigues) ou «Fado xuxu», chanté récemment par Christina Branco, fado des années 20 qui raconte l’histoire d’une chanson-fado qui part à Rio de Janeiro et rencontre la samba...

Nous ne connaissions pas Maria Ana Bobone, qui signe ici son deuxième album - le premier, «Nome de Mar» (Le nom de la mer) avait paru en 2006. Nous avons été séduit par son timbre de voix, et notamment les mélismes assez savants, que peu de chanteurs et chanteuses de fado savent exécuter avec autant de virtuosité. S’accompagner au piano lui permet de moduler le rythme des chansons à sa guise - la guitare portugaise, normalement centrale, ne sert ici que d’accompagnement.

Il n’était cependant pas nécessaire d’inclure dans cet album, plutôt réussi, des compositions de jeunesse de l’artiste, qui ne sont guère convaincantes, ou encore des fados chantés en anglais, qui n’apportent rien à l’ensemble. Ceci mis à part, c’est au total un disque que nous avons eu grand plaisir à écouter, et qui renouvelle un genre en pleine ébullition aujourd’hui.

Ecouter «Que Deus me pardoe»: http://www.youtube.com/watch?v=Z6w2AAHAWyI

www.mariaanabobone.com

www.arcumusic.co.uk

 


 

/ MOUSSU T E LEI JOVENTS, Artemis, Le Chant du MondeMOUSSU T E LEI JOVENTS, Artemis, Le Chant du Monde

Nous aimons beaucoup Moussu T e lei Jovents, leur bonne humeur, leur poésie fraîche, leur goût pour les ambiances rétro aussi, bref tout un côté «chanson française d’autrefois», qu’on aimait bien chanter et qui nous mettait de bonne humeur, tout en étant totalement de la «chanson d’aujourd’hui», musicalement d’abord, avec des rocks très énergiques parfois, et par les paroles aussi, bien ancrées dans les réalités - pas toujours très roses ! - d’aujourd’hui.

Dans cet album Tatou, la voix leader, qui est toujours vêtu sur scène d’une tenue d’ouvrier (marseillais des années 30?), avec une casquette populaire, chante tantôt en français tantôt en occitan. Evidemment pour l’occitan on ne peut pas vous raconter de quoi parlent ses chansons, mais pour les autres, Tatou est fidèle à lui-même, tirant son inspiration dans son quotidien, ce qu’il voit, et ce qu’il pense, sans jamais aucune prétention, en toute simplicité en somme. Ainsi dans «Mistral», il apostrophe gentiment le vent furibond qui visite Marseille et sa région de temps en temps :

«Toutes ces choses autour de toi

Sur lesquelles tu pourrais souffler

Des dirigeants qui n’ont pas d’idées (...)

Tu pourrais chasser la misère

Ceux qui commanditent les guerres

Tu pourrais nous faire le ménage...»

Dans «Sur ma serviette», sur un joyeux rythme de banjo, simple ode à une jolie fille qui bronze sur la plage, on retrouve le goût de Tatou pour les chansons légères qu’on aime bien chanter à notre tour.

«Moi je bouillonne sur ma serviette

Elle est trop bonne, elle est trop chouette...»

Comme quoi, on peut à la fois «avoir une conscience» comme disent les intellos, et aimer les petits plaisirs de la vie... ce que savent bien les Marseillais, dont beaucoup d’artistes de la scène actuelle savent équilibrer avec bonheur ces deux facettes de leur personnalité - et du monde qui nous entoure : une source de révolte... mais une source de petits bonheurs aussi !

Le groupe est en tournée dans plein d’endroits différents dans les mois qui viennent : allez voir sur leur site !

La présentation de l’album : http://www.youtube.com/user/ManivetteSALABRUM

www.moussut.ohaime.com

 

 


 

/ JOURNEY TO PERSIA, Zohreh Jooya, ARC MusicJOURNEY TO PERSIA, Zohreh Jooya, ARC Music

Les premières mesures du premier morceau vous transportent tout droit au coeur d’un bazar de Téhéran ou d’Ispahan: richesse des percussions et du santour qui évoquent un foisonnement fou. Puis, sur ces rythmes énergiques, vient se poser la voix de Zohreh Jooya. Une voix haut perchée, qui semble tout droit venue de Chine, ou du moins qui nous dit, en quelques mesures, mieux qu’une carte géographique, que l’Iran fut pendant des siècles l’une des étapes des voyages et commerces vers la Chine, où les chants de femmes sont pareillement haut perchés, avec une scansion saccadée..

Ailleurs c’est l’Inde qui parle à notre oreille - regardez sur une carte à quel point l’Inde et l’Iran sont proches. Si bien que ce «Voyage en Perse» porte parfaitement son nom, et nous emmène non seulement en Perse, mais dans tous les pays voisins, avec lesquels il échange, depuis toujours, chants, musiques, et instruments. Et c’est décidément vers l’Asie, et non vers le Moyen-Orient, que regarde cet album, pour le plus grand enchantement de nos oreilles, qui ont moins l’occasion d’entendre ces musiques venues de si loin...

Ecouter Zohreh Jooya, et toucher du doigt, à travers les images de ce clip musical, à quel point l’intégrisme musulman imposé aux Iraniens depuis la Révolution khomeiniste de 1979, le rigorisme du voile noir imposé aux femmes et des chants féminins, sont ETRANGERS à la culture persane millénaire, qui célèbre, comme toutes les autres, depuis toujours : l’amour, la nature, la beauté, la joie !

http://www.youtube.com/watch?v=K557WELQSEY

www.arcmusic.co.uk

 


 

/ L’OISEAU DE FEU - Musique persane et poèmes mystiques d’Orient et d’Occident, Accords CroisésL’OISEAU DE FEU - Musique persane et poèmes mystiques d’Orient et d’Occident, Accords Croisés

Cet album est le fruit d’une résidence d’artistes à la Cité de la Musique, à Marseille. Le projet : une rencontre, en musique, entre les textes de la mystique musulmane et ceux de la mystique chrétienne. En français et en persan, de courts extraits de Roumi, Hafez, ou Hallaj, répondent à ceux de Saint Augustin, Saint François d’Assise, St Jean-de-la-Croix ou Maître Eckart. La rencontre est musicale aussi, par le choix des instruments et des musiciens : Hassan Tabar au santour, Bijan Chemirani aux percussions persanes (zarb et daf) et Jonathan Dunford à la viole de gambe, accompagnent les récitants Taghi Akhbari (en persan) et Gérard Kurdjian (en français).

Pourquoi ce titre, «L’oiseau de feu?» C’est que, dans les deux religions, le coeur atteint par la lumière divine est symbolisé par un oiseau (la colombe chez les chrétiens), seul animal à pouvoir voler dans le ciel, c’est-à-dire familier du Ciel... Et le livret, qui reproduit les extraits de textes choisis, permet de prendre la mesure de la similarité des mots et des images utilisés : ainsi quand Hafez écrit «Nul mortel n’a pu te voir/Mille amoureux Te désirent pourtant...», Saint-Jean-de-la-Croix note : «Dans une nuit obscure/Par un désir d’amour tout embrasé...».

Nous avons particulièrement aimé les illustrations musicales apportées par la viole de gambe, instrument au son grave comme le ‘oud, et qui épouse parfaitement l’univers oriental, de lenteur et de profondeur. Le livret cite le film «Tous les matins du monde» et sa B.O., signée Marin Marais et De Sainte-Colombe, qui ont magnifié cet instrument à l’âge baroque. Qui était l’époque de Louis XIV, lorsque l’empire ottoman était à son apogée. C’est-à-dire un âge où l’Orient, alors dans sa plein magnificence, dialoguait, d’égal à égal, avec l’Occident...

Ecouter: http://www.youtube.com/watch?v=Zpo5YA6qVk4

www.accords-croises.com

 


 

Nadia Khouri-Dagher

n.khouri@wanadoo.fr

Mai 2013