MUZZIKA!  Avril 2013 | Nadia Khouri-Dagher, OUM, Jérôme Ettinger, Natacha Atlas, The Khoury Project, Rabih Abou Khalil, Ludovico Einaudi
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Nadia Khouri-Dagher   

Une révélation ce mois-ci, avec OUM, artiste marocaine talentueuse et libre, qui donne enfin un coup de frais à la chanson venue du Maghreb ! Natacha Atlas nous revient toujours aussi raffinée et élégante. «The Egyptian Project» marie harmonieusement Egypte et électronique. «The Khoury Project» consacre le qanun comme prince des instruments aussi. Rabih Abou Khalil joue du jazz avec son ‘oud et son quintet complice. Et Ludovico Einaudi nous offre un nouvel album de musique zen et maîtrisée.

 


 

Le coup de coeur de babelmed

/ OUM, «Soul of Morocco», MDC/Distrib. Harmonia MundiOUM, «Soul of Morocco», MDC/Distrib. Harmonia Mundi

Une étoile est née au ciel du Maghreb ! Cela faisait des années que nous attendions une grande artiste féminine en provenance de l’Algérie, de la Tunisie, ou du Maroc, et c’est du Maroc que nous arrive un vrai diamant, tout neuf et tout brillant, à mille facettes aux reflets inattendus - et non une simple rose des sables !

Près de 15 ans après l’irruption de Natacha Atlas sur la scène musicale arabe, Oum débarque, imposant d’emblée un style, une personnalité, une individualité - marques des grands artistes. Car si Natacha Atlas fut la première à insuffler avec succès un souffle frais et neuf sur la chanson arabe, parce que, vivant en Europe, elle avait inventivement mêlé Orient et Occident dans ses créations, , restant dans la droite lignée d’un Abdel Wahab chantant des tangos en arabe, si cette voie s’est ensuite poursuivie avec des voix telles que Souad Massi, qui mêlait folk, rock, et dialecte algérien, et d’autres ici et là, avec Oum, c’est encore une étape supplémentaire qui est franchie.

Car Oum ne chante pas nécessairement de la musique marocaine, ou maghrébine, mais, comme d’autres avant elles telles Sophia Charaï ou Mamya, prend un plaisir fou à chanter du jazz dans son dialecte marocain, et toutes sortes d’airs, de rythmes ou de mélodies - venues du Brésil, des Caraïbes, d’Inde ou même de son Sahara familial - qui lui passent par la tête.

Le Maroc est étonnamment moderne par certains côtés, et cette modernité s’exprime enfin en musique. Il y avait eu le «mouvement de libération des femmes» dans les années 70, avec ce disque Oum signe la consécration du «mouvement de libération de la chanson au Maghreb», région qui était restée moins touchée par les expériences de métissage extrême des musiques que des pays comme le Liban ou la Turquie par exemple.

Oum a emprunté insolemment son nom à «l’astre de l’Orient» que fut Oum Kalthoum, en ne doutant de rien ! Elle a aussi, humblement, mis ses pas dans ceux de ses grand-mères, aïeules, et de toutes les femmes qui, dans les soirées villageoises au Maroc et ailleurs au Sahara ou au Maghreb, chantent des chants qu’elle honore ici et veut faire vivre, non pas comme des trésors oubliés, mais comme des trésors vivants.

Accompagnée magnifiquement d’artistes formidables tels que le saxophoniste Alain Debiossat, le guitariste guyanais Patrick Marie-Magdeleine, le contrebassiste cubain Damian Nueva-Cortes, ou le hautboïste Jean-Luc Fillon, Oum, que le public marocain connaît par deux albums précédents, fait ici une entrée fracassante sur la scène musicale internationale. Ecoutez seulement «Taragalte»... Infos sur ses prochains concerts sur Facebook...

Ecouter «Taragalte» : http://www.youtube.com/watch?v=297klwcKKmI

Ecouter «Whowa» : http://www.youtube.com/watch?v=iD08xUDixgk

www.facebook.com/oum.officialpage

 


 

/ NATACHA ATLAS, «Expressions - Live in Toulouse», Mazeeka Records/Distrib. Harmonia MundiNATACHA ATLAS, «Expressions - Live in Toulouse», Mazeeka Records/Distrib. Harmonia Mundi

Justement, Natacha Atlas publie un nouvel album, «Expressions», enregistré en live lors d’un concert à Toulouse . Fidèle à elle-même, se fichant des modes, Natacha Atlas poursuit sa route, avec le style qui est le sien. Car Natacha Atlas a du style, et cultive une élégance et un raffinement - presque démodés aurait-on envie de dire, tant son univers est celui de la chanson arabe des années 40 à 60 - qui sont sa marque de fabrique.

Mais l’artiste ne vit pas dans une tour d’ivoire, et le premier titre - «Rise to freedom» - donne le ton :

Yallah bina n’oum

Yallah bina nesha

(Allez levons-nous/allez réveillons-nous) , écho aux mouvements qui secouent le monde arabe depuis plus d’un an, dans lesquels les peuples arabes secouent leurs dictatures et font entendre leur voix, comme l’illustre le clip du titre, diffusé sur youtube.

Mais ce chant est accompagné d’un piano élégantissime et d’une batterie de violons à l’unisson, dans la pure tradition des orchestres égyptiens d’avant l’Indépendance... Natacha Atlas se fait plaisir en évoquant tous les univers qu’elle aime dans le chant d’Orient, et cela nous plaît bien aussi !

Ainsi dans «Mon soleil», elle «orientalise» - comme elle l’avait fait dans «Mon amie la rose», qui la fit connaître en 1999 un texte français... qui en finit par «sonner» arabe à l’oreille ! Ainsi quand elle décline ses vocalises sur «soleil», le transformant en un «soleyyyyyyyl» aux couleurs pailletées or du Levant ! Et elle s’offre - et nous offre - un court passage de chant à voix nue, comme les solos de voix féminine dans les églises chrétiennes du Moyen-Orient.

Dans «Fayeq walla nassi», classique de Fayrouz, elle honore la diva qu’elle adore, et dont elle est la digne héritière, avec sa voix pure au timbre éminemment féminin, et ses mélodies légères. Dans «Mounqaliba» (titre de son précédent album, que nous vous avions présenté en octobre 2010 : http://www.babelmed.net/muzzika/5989-muzzika-octobre-2010.html ) elle s’affirme plus que jamais comme la nouvelle Fayrouz, tellement leurs deux voix et manières de chanter sont proches, et, comme son aînée, elle est accompagnée ici par un orchestre à l’occidentale digne des frères Rahbani (l’Orchestre de chambre de Toulouse, rien de moins!), animé par des percussions toutes de danse orientale ...

Bref, un album magnifique, qui redonnera à Natacha Atlas, qui s’était quelque peu éclipsée des grandes scènes et festivals, toute la place qui lui revient : celle d’une grande artiste arabe d’aujourd’hui - malgré son sang à moitié anglais !

Ecouter - et voir les images ! - de «Rise to freedom» : http://www.youtube.com/watch?v=4dF7aoIDftM

 


 

/ EGYPTIAN PROJECT, «Ya amar», Six Degrees RecordsEGYPTIAN PROJECT, «Ya amar», Six Degrees Records

Le métier de journaliste musical est l’un des plus plaisants du monde : car chaque mois nous offre le bonheur de faire de belles découvertes, et de nous réjouir de la créativité et de l’inventivité de tant de musiciens de par le monde...

Le jeune musicien nantais Jérôme Ettinger nous était ainsi totalement inconnu avant de recevoir ce disque. Compositeur de musique électronique et amoureux fou des musiques du monde en général et égyptiennes en particulier, il a vécu en Egypte de longs mois pour y apprendre, auprès des meilleurs maîtres du pays, un instrument rare, la double flûte arghoul, qui remonte aux temps pharaoniques et que l’on peut voir sur nombre de bas-reliefs. A la fois devant son ordinateur ou avec son instrument-fétiche, il s’est entouré de trois artistes égyptiens traditionnels mais rompus aux musiques métissées (deux ont ainsi participé au projet «Mozart l’Egyptien») : Sayed Emam à la flûte kawala, Salama Metwally au rabab (violon à deux cordes) et Ragab Sadek aux percussions (darbouka, doff, rek, sagates...).

Le pari : mêler la tradition pure de ces musiciens, à l’extrême modernité des musiques électro-acoustiques. Et le résultat est, malgré une ou deux facilités (les répétitions de «Ya Habibi» dans «Ana-Ana» par exemple), tout à fait convaincant ! «Ya Amar» veut dire «Ô lune», et c’est un compliment saluant la beauté une femme, comme on dirait «belle comme le jour»... Les thématiques des chansons, chantées en dialecte égyptien, sont dans la pure tradition de la chanson égyptienne - la modernité est à chercher dans les arrangements : ainsi «Ya Sahbi» et «Menen Aquibak» sont, avec leurs sons électroniques, un parfait métissage égypto-européen du début du XXI° siècle, en termes de musique !

Tout au long de l’album, chaque musicien nous offre aussi un échantillon de son talent en solo, tel le superbe solo de flûte dans «Kawala Time» ou les poignantes vocalises («roooooohi» - mon âme) dans «Rouhi»...

Le disque entier sonne comme un cri - porté par la voix de Sayed Emam, qui s’inscrit dans la pure tradition du chant égyptien, voire du chant d’appel à la prière par le muezzin...

Une vraie réussite, et un album que goûteront tous les amoureux de l’Egypte, et de ses musiques...

Ecouter «Rouhi»: http://www.youtube.com/watch?v=ohp_a85dRQE

www.facebook.com/egyptianproject

 


 

/ THE KHOURY PROJECT - The Adventures of Prince Ahmed, Institut du Monde ArabeTHE KHOURY PROJECT - The Adventures of Prince Ahmed, Institut du Monde Arabe

Un soir de février 2013, à l’Institut du Monde Arabe, nous fûmes conviée à assister à la première du spectacle du «Khoury Project» : la projection du premier dessin animé de l’histoire du cinéma, «Les aventures du Prince Ahmed», illustré musicalement, en «live», par l’orchestre formé par les trois frères Khoury - Elia au ‘oud, Osama au qanoun et Basil au violon et aux percussions - entourés de quelques autres instrumentistes.

L’enchantement fut total. Ce film d’animation muet, réalisé en 1926 par Lotte Reiniger, en Allemagne, est un bijou en soi, avec ses silhouettes d’ombres telles un spectacles de marionnettes indonésiennes, et ses couleurs subtiles.

Et la musique qui accompagnait le film tout au long des épisodes - mouvementés ! - de l’histoire était non seulement l’illustration et l’accompagnement musicaux des images, mais, à l’instar d’autres «bandes originales de films», une musique que l’on prendrait plaisir à écouter pour elle-même, en dehors du contexte d’une projection de cinéma.

Avec ce double coffret - cd et dvd - l’on pourra donc à la fois voir et revoir ce dessin animé légendaire - qui fit beaucoup de bruit à sa création - et écouter et réécouter la musique inspirée des frères Khoury.

Entourés de musiciens français - Pierrick Menuau, Jean-Louis Pommier, Gaëtan Nicot, Guillaume Robert et Arnaud Lechantre - ils nous offrent des compositions tantôt très orientales, tantôt très jazzy, dans une harmonie totale entre les deux univers, qui ne font plus qu’un, à l’instar de ce dessin d’animé orientalo-allemand...

Nous avons particulièrement goûté les sonorités du qanoun, instrument à cordes posé horizontalement et dont on joue avec des onglets, qui accompagne traditionnellement les grands orchestres arabes. En disque, on a moins souvent l’occasion de l’entendre que le ‘oud, et pourtant c’est un fort bel instrument. Ici Osama Khoury le fait sonner comme une harpe, léger et aérien, comme venu du ciel... en Occident aussi les anges étaient représentés jadis avec une petite harpe ou lyre entre les mains...

Au-delà du film, espérons que «The Khoury Project» signe la naissance d’une nouvelle formation musicale, que nous aurons le plaisir de réentendre ici et là... A Marseille, le 7 juin, le Trio Khoury sera de la fête, pour l’inauguration du Mucem, le tout nouveau Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée...

http://www.youtube.com/watch?v=UfkhefiOxC8

www.thekhouryproject.com

 


 

/ RABIH ABOU-KHALIL, «Hungry People», World Village/Harmonia MundiRABIH ABOU-KHALIL, «Hungry People», World Village/Harmonia Mundi

Voilà déjà le 20ème album du ‘oudiste libanais Rabih Abou-Khalil ! L’artiste, qui s’est installé en Europe dès 1978 et vit désormais en France, est entouré ici de son «quintette méditerranéen», instrumentistes qui lui sont fidèles depuis une quinzaine d’années, et qui viennent d’Italie, de Sardaigne, de France, et des Etats-Unis.

Si le ‘oud est souvent synonyme de mélancolie et de musique intérieure, Rabih Abou-Khalil - et les artistes de son quintet - préfèrent les rythmes dynamiques et l’optimisme du jazz aux complaintes parfois pleurnichantes du ‘oud arabe... On est donc ici dans des rythmes plutôt enlevés, dans un «beat» dynamique, voire un peu «speed»... comme les rythmes de vie dans nos villes en Occident ... !

Le titre de l’album et des compositions sont en anglais - marketing international oblige - et beaucoup se veulent affirmations politiques : là aussi, l’artiste participe à sa manière aux mouvements qui secouent le monde arabe actuellement : «When the dog bites», «A better tomorrow», «Bankers’ Banquet»,...

L’inventivité de Rabih Abou-Khalil dans l’usage de son instrument (qu’on écoute par exemple «Bankers’ Banquet», où il fait sonner son ‘oud comme un qanoun devenu fou !) n’a d’égale que celle de ses complices, le saxophoniste sarde Gavino Murgia et ses étonnantes vocalises, l’accordéoniste italien Luciano Biondini, et les autres !

Ecouter : http://www.youtube.com/watch?v=RDlDasdUtwc

 


 

 

 

/ LUDOVICO EINAUDI, «In a Time Lapse», Ponderosa Music/Distrib. Harmonia MundiLUDOVICO EINAUDI, «In a Time Lapse», Ponderosa Music/Distrib. Harmonia Mundi

Le pianiste et compositeur italien Ludovico Einaudi est devenu célèbre en France grâce au film «Intouchables», qui était illustré musicalement par l’une de ses compositions. Son dernier album, «In a time lapse» (Dans une certaine période), a été enregistré dans un monastère en Italie, ce qui convient parfaitement à la musique essentialiste, voire zen, de l’artiste - qui vit toute l’année en pleine campagne, terre de sérénité par excellence...

Nous le retrouvons ici poursuivant ses compositions minimalistes, à la fois légères et profondes, telles des nuages, tantôt sereins dans un ciel bleu et pur, tantôt inquiétants dans un ciel orageux...

L’influence de la formation classique reçue par l’artiste - qui a été formé auprès de Luciano Berio au conservatoire Verdi de Milan - est très tangible, et le tout est parfaitement construit, architecturé, maîtrisé. Sans jamais être ennuyeux ou terne : Einaudi, qui aime la nature, nous construit ici un jardin qu’il taille et met en scène, plutôt qu’il ne nous montre une forêt sauvage.

Sur la pochette, un superbe arbre orange, symbole de puissance, de sérénité et de nature qui restera toujours indomptée et inaccessible, vient nous apporter la leçon de puissance et d’humilité réunies du grand artiste.

Nous sommes fan de son univers onirique et apaisant, qui agit comme un baume apaisant sur l’esprit...

Ecouter : http://www.youtube.com/watch?v=WJcv18IyvKM

www.facebook.com/ludovicoeinaudi

 


 

Nadia Khouri-Dagher

Avril 2013