MUZZIKA! Novembre 2012  | Jasser Haj Youssef, Matthieu Saglio, Antonio Zambujo, Philippe Petrucciani, Nathalie Blanc, Juan de Lerida, Lo’Jo, Didier Lockwood, Youssou N’Dour, Soeur Marie Keyrouz, Toufic Farroukh
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Nadia Khouri-Dagher   

Une belle découverte ce mois-ci avec le premier album d’un jeune violoniste tunisien de jazz, Jasser Haj Youssef. Autre surprise aussi avec «Diouké», le trio kora/violoncelle/accordéon créé par Matthieu Saglio. Antonio Zambujo nous livre son cinquième album, retour aux sources du fado, mais fenêtres ouvertes sur le monde lusophone toujours. De France, le gitan espagnol Juan de Lerida nous démontre, magnifiquement, que malgré l’exil le flamenco pur et fougueux coule toujours dans ses veines. Amoureux du Brésil, Philippe Petrucciani et Nathalie Blanc nous offrent un album suave de soft jazz. Enfin, les Lo’Jo fêtent leurs 30 ans avec un album voyageur et poétique, leur marque de fabrique. Ecoutez bien !

 

 


 

Le coup de coeur de babelmed

/ JASSER HAJ YOUSSEF, «Sira» Auto-production d’artisteJASSER HAJ YOUSSEF, «Sira» Auto-production d’artiste

Une formidable découverte ce mois-ci, avec le jeune violoniste tunisien Jasser Haj Youssef, surdoué de la musique classique et du jazz à la fois, qui sort son premier album. «Sira» signifie histoire ou épopée en arabe, et notre jeune prodige a une foule d’histoires à nous raconter, sur tous les tons et dans tous les styles.

La première impression qui se dégage de l’écoute de l’album est celle d’un dynamisme, d’une vitalité, propres au jazz, même si les sources d’inspiration musicale du jeune compositeur sont multiples : «Reveria», sur laquelle scatte vivement David Linx, s’inspire de la Partita n°1 pour violon seul de Bach; «Lamento di Tristano» d’une pièce italienne du XIV° siècle; et «Saba» développe et improvise sur un maqâm arabe classique...

Notre jeune prodige, qui est né à Monastir en 1980, et dont le père enseigne aux Conservatoires de Monastir et de Sousse, se produit dès 14 ans, en violon solo, au sein d’ensembles tunisiens de musique arabe classique. A 19 ans, il est repéré par le guitariste de jazz Fawzi Chekili, au Festival de Jazz de Tabarka. Après un premier prix en violon classique au Conservatoire de Sousse, il s’installe en France en 2003, pour donner libre cours à son amour du jazz. Musicien doué, il part à la rencontre d’artistes dans les registres les plus divers, et il joue ou enregistrer aux côtés de pointures telles que Didier Lockwood, Youssou N’Dour, Soeur Marie Keyrouz, ou Toufic Farroukh.

Sur son premier album, Jasser Haj Youssef, qui a formé son quartet le Jasser Yaj Youssef Quartet, est entouré de Gaël Cadoux au piano, Christophe Wallemme à la contrebasse, Arnaud Dolmen à la batterie, et il invite ici des amis tels que David Linx ou Youssef Hbeisch.

Une réussite totale, déjà un coup de coeur des disquaires Fnac, et un jeune artiste à qui nous souhaitons bon vent dans sa carrière !

Ecouter:http://www.youtube.com/watch?v=cyZXubnLT6g

www.jasserhajyoussef.com

 


 

/ ABDOULAYE N’DIAYE, CARLOS SANCHIS, MATTHIEU SAGLIO, «Diouké», Autoproduction d’artisteABDOULAYE N’DIAYE, CARLOS SANCHIS, MATTHIEU SAGLIO, «Diouké», Autoproduction d’artiste

Matthieu Saglio nous offre une véritable pépite avec son dernier projet, «Diouké», trio que le violoncelliste français installé à Valence (Espagne) a créé avec le joueur sénégalais de kora Abdoulaye N’Diaye et l’accordéoniste espagnol Carlos Sanchiz (également à l’harmonica et aux claviers).

C’est bien la musique du Sahel, lumineuse et tranquille, équilibrée et tonique, qui irrigue tout l’album, dont les compositions sont presque toutes signées d’Abdouaye N’Diaye, qui chante également, en wolof, sur presque tous les titres. Et les deux musiciens européens entrent totalement dans cet univers musical, parfois simples accompagnateurs du chant du griot africain et de ses mélodies enracinées dans une tradition séculaire, mais parfois aussi - et c’est tout l’intérêt du disque - apportant leur propre voix, leur propre langage, en accompagnement de ce chant ancestral.

Ainsi dans «Artou», c’est le violoncelle solo de Matthieu Saglio, jouant une mélodie qui rappelle une suite de Bach, qui introduit le chant du griot, chant grave d’abord, qui s’anime vite et devient joyeux avec l’accompagnement d’un choeur féminin, comme dans le chant mandingue.

Dans «Malengue», c’est l’harmonica aux accents américains de Carlos Sanchiz, qui ouvre la composition du musicien africain : mais du désert sahélien au désert de l’Ouest américain on sait communiquer, avec des musiques qui vont droit à l’essentiel.

Un album épatant, de bout en bout, qui apporte apaisement et joie discrète, comme les rayons du soleil qui se font doux en fin d’après-midi...

Trois musiciens, qui se sont rencontrés à Valence, et qui partagent la même sensibilité, tout en venant d’horizons différents. Un miracle de rencontre.

A Babelmed nous suivons depuis le début le parcours de cet artiste inspiré qu’est Matthieu Saglio, qui n’a pas fini de nous étonner, et de nous ravir.

Ecouter:http://www.matsag.com/index.php?Page=diouke&lang=fr

www.matsag.com

 


 

/ ANTONIO ZAMBUJO, «Quinto», World Village/Harmonia MundiANTONIO ZAMBUJO, «Quinto», World Village/Harmonia Mundi

Nous sommes fan d’Antonio Zambujo, dont le premier album, «Outro Sentido», en 2008 nous avait totalement conquise ( www.babelmed.net/muzzika/d-cembre-2008.html ), ainsi que les suivants, et que nous avons eu le bonheur d’entendre en concert, car depuis ce premier disque, très remarqué, l’artiste portugais a gagné nombre de prix et récompenses, et tourné dans de nombreux pays.

Dans son cinquième album, intitulé tout simplement «cinquième» (Quinto), Antonio Zambujo revient à un fado plus classique, chemin qu’il avait, pour marquer sa différence, volontairement évité à ses débuts (d’où le titre de son premier album, «Autre sens»), ainsi que dans ses albums suivants. Et nous ne bouderons pas notre plaisir, à écouter des fados «classiques» tels que «Fado Desconcertado» ou «A casa fechada».

Antonio Zambujo a choisi néanmoins de faire écrire ses chansons par des poètes contemporains (il signe ici la musique de deux chansons), et, bien sûr, convie comme dans ses albums précédents les musiques qu’il aime, venues de l’univers lusophone, Brésil et Cap-Vert en tête. Ce qui donne par exemple un titre («Fortuna») composé par le Brésilien Marcio Faraco, ou bien encore, dans «Milagrario Pessoal», un rythme cap-verdien scandé par le cavaquinho, la petite guitare rendue célèbre par Cesaria Evora...

Un pied solidement ancré au Portugal, l’autre pied voyageur au-delà des mers, Antonio Zambujo a hérité du noble sang de ses ancêtres voyageurs...

Un album aux mélodies douces et balancées pour tous les amoureux du fado...

Ecouter: «Milagrrio Pessoal»: http://www.youtube.com/watch?v=hB6WccKwG3o

www.antoniozambujo.pt

 


 

/ JUAN DE LERIDA, «Noche en Blanco», Le Chant du Monde/Harmonia MundiJUAN DE LERIDA, «Noche en Blanco», Le Chant du Monde/Harmonia Mundi

Dès les premières notes du disque, nous sommes emportés, nous volons dans les airs, tel Peter Pan, et Juan de Lerida ne nous fera poser terre... qu’une fois le disque terminé ! Sa guitare virevoltante nous a littéralement soufflée, et c’est grisée par l’air des sommets que nous nous laissons ainsi embarquer dans cet époustouflant voyage au-dessus des nuages !

Les Gitans se disent «Fils du vent»... et la preuve musicale est dans cet album ! Juan de Lerida déborde d’une énergie extraordinaire, une hargne aurait-on presque envie d’écrire, et lorsqu’on l’entend nous parler de son histoire, on comprend : l’artiste est habité par le sentiment de l’exil et d’un «paradis perdu», l’Espagne de ses ancêtres, gitans espagnols contraints de fuir la dictature franquiste... Et c’est par la musique, avec ses seuls doigts, que Juan a entrepris de reconquérir sa terre native ! Mystère du sang : l’âme gitane, et la virtuosité atavique des plus grands guitaristes gitans, survit à des décennies d’exil en terre étrangère...

Trêve de parole: Juan de Lerida a arraché son titre de Seigneur Gitan par la seule force de sa musique - et par son coeur, qu’il nous livre tout entier, frémissant et bondissant, en notes rouge sang. Du flamenco flamboyant comme nous l’aimons, excessif, violent, passionné... absolu !

Juan de Lerida est en tournée pour présenter son album: toutes les dates sur son site, pour aller l’écouter en live et se laisser enivrer...

Ecouter:http://www.youtube.com/watch?v=pVrRHyi7S2Y&feature=related

www.juandelerida.com

 


 

/ PHILIPPE PETRUCCIANI, «Este Mundo», Jazz Village/Harmonia MundiPHILIPPE PETRUCCIANI, «Este Mundo», Jazz Village/Harmonia Mundi

Si vous aimez le soft jazz, les voix féminines gracieuses, et la bossa-nova, cet album est pour vous ! Philippe a longtemps composé pour son frère Michel, aujourd’hui disparu, et auquel il en ici hommage en deux titres discrets. Mais dans la famille Petrucciani c’est par le père, Tony, guitariste de jazz, que tout avait commencé...

Dans cet album, très marqué par l’univers brésilien, Nathalie Blanc nous chante, en anglais, en brésilien, ou en français, des chansons écrites par elle et mises en musique par Philippe Petrucciani, quelques standards de jazz tels que Round Midnight ou Summertime, ou bien encore le classique «Sous le ciel de Paris».

Ce que l’on retient, c’est une nouvelle voix du jazz, dans le registre doux comme les voix féminines brésiliennes, et non profond comme celles du jazz féminin noir. Les plages instrumentales sont généreuses, et nous laissent tout le loisir d’entendre Philippe improviser sur les cordes d’une guitare toujours tonique et enlevée.

L’art des jazzmen - et jazzwomen ! - est notamment, en reprenant un classique, de le recréer totalement, en nous le donnant à entendre d’une manière totalement fraîche, in-ouïe, au sens étymologique de «jamais entendu». Ecoutez «Le ciel de Paris» - au léger rythme de reggae - et vous verrez...

Dans la famille Petrucciani, le frère prend désormais la relève de «Mike. P», qui reste, comme le chante Nathalie Blanc, comme un ange, toujours présent...

Ecouter:http://www.youtube.com/watch?v=MLBW09bftto

www.philippepetrucciani.com

 


 

/ LO’JO, «Cinéma el Mundo», World Village/Harmonia MundiLO’JO, «Cinéma el Mundo», World Village/Harmonia Mundi

La sortie d’un album de Lo’Jo vous donne de l’espoir dans ce monde, car vous vous dites qu’il reste encore une place pour les poètes dans notre société industrielle et commerciale, et, ô miracle, il reste encore des maisons de disques pour éditer les musiques - et notamment les paroles - d’un groupe comme Lo’Jo. Dieu soit loué ! Hamdoulillah diraient nos bardes voyageurs, qui affectionnent le Sahel...

Lo’Jo, c’est de la poésie mise en musique - ce qu’était le chant à son origine. Troubadours, les artistes qui composent le groupe Lo’Jo, le sont totalement, voyageurs insatiables à travers le monde, chasseurs de mélodies et de rythmes aux quatre coins de la planète, comme d’autres rapportent des trésors matériels...

«Riche de rien, tout est riche pour lui, il possède tout et rien ne le possède» : les Lo’Jo se revendiquent de cette philosophie de Sarrâj, poète-voyageur soufi. Les Lo’Jo ont voué leur vie - Denis Péan, fondateur du groupe et auteur des paroles, a donné son premier concert il y a près de 30 ans - à la musique et aux voyages. Du coup, leur musique est voyageuse par ADN. Tout en enrobant des textes qui s’enracinent dans une longue tradition poétique française, de réalisme poétique. Nous sommes des fans inconditionnels. «Nous sommes quelques-uns de par le monde...» aurait pu écrire Cendrars, autre poète-voyageur, s’il avait pu les écouter...

Ecouter:http://www.youtube.com/watch?v=ik_Sxdb_JTI

www.lojo.org

 


 

Nadia Khouri-Dagher

05/11/2012