MUZZIKA! Juillet-Août 2012  | Nadia Khouri-Dagher, Trio Safar, Issa, Aziza Brahim, Chalf Hassan, Manaswing, musique kurde
MUZZIKA! Juillet-Août 2012 Imprimer
Nadia Khouri-Dagher   

Pour égayer notre été, le Trio Safar nous montre, brillamment, des musiciens français tombés amoureux des musiques orientales, et un accordéon “immigré” en Orient et parfaitement intégré ! Le Libanais Issa perpétue en France les musiques de son peuple kurde, opprimé depuis longtemps, et en Espagne, Aziza Brahim fait revivre pareillement les chants de ses ancêtres du Sahara occidental. De Londres, le percussionniste marocain Chalf Hassan nous offre une anthologie des musiques de son pays. De Londres toujours, le label ARC Music nous propose un florilège des meilleurs groupes italiens de musiques traditionnelles d’aujourd’hui. Enfin, le trio français Manaswing fait joyeusement swinguer l’accordéon. Bel été à vous!


 

Le coup de coeur de babelmed


MUZZIKA! Juillet-Août 2012  | Nadia Khouri-Dagher, Trio Safar, Issa, Aziza Brahim, Chalf Hassan, Manaswing, musique kurdeTRIO SAFAR, Musiques d’Orient, L’assoce pikante

Voilà un premier album absolument enthousiasmant d’un tout nouveau trio, le Trio Safar, constitué de Christian Maes (accordéon diatonique), Halim Alkhatib (qanoun) et Etienne Gruel (percussions). Ou comment deux musiciens français ont été totalement conquis par les musiques du Moyen-Orient et se les sont appropriées ! Car si un Egyptien ou un Moyen-Oriental écoutait certains titres, notamment ceux qui incluent une chanson chantée en arabe par Halim Alkhatib, il n’aurait aucune chance de deviner que des Français se cachent parmi les musiciens !

Mais nos deux artistes français sont, à l’instar de nombre de musiciens de leur génération, des musiciens-voyageurs, curieux de toutes les musiques: Christian Maes a commencé à s’intéresser aux dansantes musiques irlandaises, avant de travailler plusieurs années avec des artistes du Québec - région où l’accordéon se porte bien - pour ensuite s’intéresser au Moyen-Orient : c’est ainsi qu’il créa en 2003 un spectacle donné au Liban et en Jordanie, “Les Orientales”, en duo avec le Jordanien Halim Alkhatib, qui donna ensuite lieu à un disque, et dont ce trio est en quelque sorte le développement naturel.

Etienne Gruel quant à lui s’est formé à toutes les percussions orientales - zarb, derbouka, req, daf. Auprès des Chemirani père et fils d’abord - Djamchid, Keyvan et Bijan - mais aussi lors de voyages en Afrique du Nord, en Iran, et au Liban.

La réunion de nos trois artistes, qui ont tous trois en commun le fait d’être autodidactes (ce qui n’empêche pas Halim Alkhatib d’enseigner le qanoun et même le ‘oud, à Amman) s’avère très féconde. Est-ce d’avoir fréquenté si longtemps les joyeuses musiques irlandaises et du Québec? Voici un disque de musiques du Moyen-Orient dansantes et joyeuses, où la mélancolie a peu de prise, et qui réussit un miracle: fondre l’accordéon, cet instrument typiquement européen, dans les musiques orientales, qu’il épouse parfaitement, “immigré parfaitement intégré” dans les nouvelles contrées où il s’installe ! Un disque parfaitement maîtrisé, et un bonheur d’écoute total !

Ecouter: www.youtube.com/watch?v=4EaVpk18LMI

www.myspace.com/trio.safar

 


 

MUZZIKA! Juillet-Août 2012  | Nadia Khouri-Dagher, Trio Safar, Issa, Aziza Brahim, Chalf Hassan, Manaswing, musique kurdeISSA, So bouzouk, Institut du Monde Arabe, Distrib.Harmonia Mundi

Voici le 7° album de Issa, musicien libanais kurde qui s’exprime par le bouzouk, qui est l’un des dérivés du ‘oud. Le peuple kurde a des ancêtres glorieux: les Mèdes, qui dans l’Antiquité, entre le VII° et le VI° siècle av. JC, fondèrent un empire puissant qui s’étendait de l’Anatolie à l’Iran en passant par l’Assyrie. Lors des invasions arabes plusieurs siècles plus tard, les Kurdes se rallièrent à l’islam sans se laisser totalement arabiser, un peu comme les Berbères en Afrique du Nord, autre peuple montagnard qui résista à l’arabisation de sa culture.

Saladin est sans doute le kurde le plus célèbre de l’histoire, qui défendit les terres musulmanes contre les Croisés, et dont l’empire s’étendait du Kurdistan originel jusqu’en Egypte et au Yémen. Après le démantèlement de l’Empire Ottoman qui suivit la première guerre mondiale, le traité de Sèvres avait prévu la création d’un Etat kurde, qui ne vit jamais le jour. Si bien que les kurdes, qui sont plusieurs millions aujourd’hui, sont divisés entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, grosso modo sur les mêmes terres montagneuses où vivaient leurs ancêtres les Mèdes. Pays transfrontalier donc, que l’on appelle Kurdistan, et qui est riche en pétrole et en eau - ce qui explique les volontés politiques de s’accaparer et de soumettre ces territoires.

Ainsi lors de la création de la Turquie moderne en 1923, Mustapha Kémal mène une politique d’homogénéisation culturelle du pays: la langue kurde est interdite, et les kurdes rebaptisés “Turcs des montagnes”. Des centaines de milliers de kurdes quittent alors la Turquie pour s’installer dans les pays voisins, Syrie et Liban - c’est dans ce dernier pays qu’atterrissent les grands-parents d’Issa, qui voit le jour au pays du cèdre en 1970, et s’exilera à son tour en France en 1984, pour fuir la guerre civile qui ravage le pays...

Miracle des cultures préservées malgré tous les exils - ou plutôt privilège des peuples opprimés qui parfois ne peuvent emporter que leur musique avec eux comme tout bagage et du coup perpétuent leur musique comme un trésor précieux : Issa, près d’un siècle après les persécutions vécues par ses aïeuls, nous restitue ici, dans des compositions originales, des mélodies et rythmes de son peuple, enracinés dans des siècles d’histoire... Consultant culturel à l’Institut kurde de Paris, Issa a passé des années à écouter et archiver une partie du patrimoine sonore de ce peuple. Il a convié ici d’excellents musiciens à l’accompagner: le Libanais Elie Maalouf au piano (merveilleux dans le très mélancolique titre “Les vestiges du passé”);  l’Espagnol Manuel Delgado à la guitare flamenca (pour un tonique dialogue de cordes dans “Kromatiko”), le Palestinien Youssef Hbeisch aux percussions, époustouflant d’énergie, et le Turc Emek Evci à la contrebasse.

Issa nous offre ici un florilège d’une musique qui sonne de manière familière à nos oreilles, teintée d’Orient, de Grèce, de Turquie, de Perse, et même, comme dans “La danse du 7”, de la lointaine Chine - car du Kurdistan à la Chine, les commerces et caravanes étaient nombreux jadis, sur les routes terrestres de l’Asie...  Un album qui ravira tous les amoureux des musiques d’Orient.

Ecouter: www.youtube.com/watch?v=8BsjWXeJY7I

En savoir plus sur la musique kurde: www.institutkurde.org/kurdorama/musique/

www.issahassan.com

 


 

MUZZIKA! Juillet-Août 2012  | Nadia Khouri-Dagher, Trio Safar, Issa, Aziza Brahim, Chalf Hassan, Manaswing, musique kurdeAZIZA BRAHIM, Mabruk, Reaktion/Distrib. MVS Distribution/Anticraft - Believe

Un jour nous avons entendu un chant singulier qui nous a conquis, sur la radio française FIP, qui adore les musiques du monde, et c’est ainsi que nous avons découvert le dernier album, formidable, de Aziza Brahim, chanteuse sahraouie.

Aziza est née en 1976 dans un camp de réfugiés à Tindouf, dans le Sud algérien, où sa mère, enceinte, avait trouvé refuge. Aziza Brahim, c’est la voix des rebelles du Sahara occidental, que l’on entend moins, dans les maisons de disques et concerts en Occident, que leurs frères sahariens touaregs, célèbres depuis le succès des Tinariwen.

Le Sahara occidental est ce territoire, situé au sud-ouest du Maroc, qui a cessé d’être colonie espagnole en 1976, et qui depuis cette date a fait l’objet de nombreux conflits entre le Maroc, qui revendique sa territorialité, et le front Polisario. Aziza, qui n’a jamais vécu au Sahara occidental, chante ici des chansons de sa composition pour la plupart, sur des textes, nous explique-t-elle, qu’elle a parfois entendus sa grand’mère, El Jadra Mint Mabruk, chanter dans le camp de Tindouf, quand elle était petite fille... Aziza effectuera une partie de sa scolarité à Cuba, grâce à une bourse d’études, et choisira ensuite de s’installer en Espagne, où elle vit à présent, n’ayant jamais revu son père, qui était resté au Sahara occidental, et qui est décédé aujourd’hui...

Blessures de l’enfance qu’elle confie dans ses interviews, et qui fonde peut-être cette douceur qui imprègne l’album, très loin des rythmes parfois agressifs des musiques touarègues. On est ici plus proche des musiques mauritaniennes - on pense à Malouma - et plus proche du folk et de son esprit tranquille, que du rock.

Des arrangements parfaits accompagnent cette voix douce comme le miel, qui vous ravira certainement !

Ecouter: www.youtube.com/watch?v=OtoEkZZ3XwI

http://aziza-brahim.blogspot.fr/ - www.re-aktion.com - www.fipradio.com

 


 

MUZZIKA! Juillet-Août 2012  | Nadia Khouri-Dagher, Trio Safar, Issa, Aziza Brahim, Chalf Hassan, Manaswing, musique kurdeRYTHMS OF MOROCCO, Chalf Hassan, ARC Music

Du Maroc justement, cet album du percusioniste et joueur de qanoun Chalf Hassan, qui est né à Agadir et s’est installé à Londres en 1984, accompagnant de nombreux artistes arabes ou encore des spectacles de danse orientale - danses rythmées par les percussions comme on sait.

L’ambition est ici de donner un aperçu le plus large possible des diverses traditions musicales de ce pays où chaque région a sa propre musique. L’album s’ouvre par des youyous et un titre joyeux qui s’appelle “L’arrivée de la mariée” - car le mariage reste la première des occasions où se joue de la musique vivante, au Maroc comme ailleurs dans le monde arabe, quand en Occident la musique vivante s’écoute surtout à l’occasion de concerts publics payants.

L’intérêt du disque est d’abord de présenter des types de musique peu enregistrées, comme cette “Aïta Jilaliya” (Invitation spirituelle), qui se joue lors de nuits musicales pendant lesquelles les femmes se réunissent pour invoquer les esprits. Le rythme, répétitif et lancinant, et qu’on imagine facilement pouvant mener à la transe, ainsi que le rite en lui-même, sont très certainement venus d’Afrique sub-saharienne, qui marque de son empreinte une bonne part de la culture, de la musique, et de la religion populaire dans ce pays.

Dans un solo de tabla aussi talentueux que pédagogique, Chalf Hassan entreprend aussi de nous faire entendre la diversité des rythmes que l’on peut entendre d’une région à l’autre du Maroc. Un solo de violon, quant à lui, nous fait entendre des mélodies venues de tout le monde arabe, qui ont pénétré au Maroc en force, depuis l’avènement de la radio puis de la télévision... Ainsi, le titre “La danse de l’Atlas”, malgré son titre, est totalement égyptianisant, comme bon nombre de productions musicales du Maghreb des décennies passées...

Un album qui vous guérira de la nostalgie du pays natal si vous êtes Marocain, et qui est une bonne introduction, non point trop savante, pour un public peu familier de ces musiques.

www.arcmusic.co.uk

 


 

MUZZIKA! Juillet-Août 2012  | Nadia Khouri-Dagher, Trio Safar, Issa, Aziza Brahim, Chalf Hassan, Manaswing, musique kurdeITALY - Traditional and contemporary music from Italy, ARC Music

Toujours du label anglais ARC Music, cette anthologie des nouvelles musiques traditionnelles d’Italie, qui couvre toute la péninsule, du Nord au Sud. Car l’Italie, comme les autres pays du monde, est touchée par cette renaissance des musiques traditionnelles, certes peu relayée par les grands médias et peu présente sur les radios et télévisions, mais qui concerne un cercle de plus en plus large de personnes qui s’intéressent aux musiques traditionnelles de leur région et leur donnent une nouvelle vie, grâce aux festivals qui fleurissent ici et là.

Voici donc, venus de Calabre, de Vénétie, de Naples, de Sicile, d’Ombrie, de Sardaigne et d’ailleurs, des artistes et groupes, jeunes pour la plupart, et parfois constitués autour de chercheurs en ethnomusicologie, qui donnent à entendre, dans les parlers locaux le plus souvent, des airs et rythmes traditionnels, et des instruments que l’on avait oubliés: en Sardaigne c’est le marranzano, cet instrument vibratoire à bouche qui est l’un des plus anciens instruments du monde; en Calabre la chitarra battente, guitare fine et allongée du XVIII° siècle; en Sicile les friscalettu, l’ancienne flûte des bergers en bambou, et les launeddas, trio de pipeaux; dans le Piémont la vielle à roue; etc.

Les chansons, airs traditionnels ou compositions propres, reprennent des thèmes chers au répertoire traditionnel de chaque région: la mer et les poissons en Sardaigne, la beauté de Venise pour le groupe vénitien; la quête d’un amoureux ici ou là, thème universel...

Le mérite de cet album est de montrer la vitalité de ce mouvement de retour aux sources musicales dans un pays comme l’Italie, et le livret du disque, très explicatif, et qui reproduit les textes de plusieurs chansons, permettra à l’auditeur intéressé d’en savoir plus sur ces nouveaux groupes italiens, qui se nomment Tancaruja, Xiero, Agricantus, Rua Port’Alba, Cantovivo, ou Novalia, ainsi que sur les albums qu’ils ont déjà réalisés.

Ecouter Lucila Galeazzi, de l’Ombrie, dans “Voglio una casa”: www.youtube.com/watch?v=euX3g76kMZE

www.arcmusic.co.uk

 


 

MUZZIKA! Juillet-Août 2012  | Nadia Khouri-Dagher, Trio Safar, Issa, Aziza Brahim, Chalf Hassan, Manaswing, musique kurdeMANASWING, Le sentier du trèfle, autoproduction d’artiste

Nous vous avions déjà présenté l’accordéoniste française Sonia Rekis, en octobre 2011, pour son album “Drôles de lames” (www.babelmed.net/index.php?option=com_content&view=article&id=6988 ). Voici notre sensible accordéoniste en trio, aux côtés du guitariste Eric Legrand et du contrebassiste Eric Pralat, pour un album swinguant en diable, “Le sentier du trèfle”, qui vous mettra de bonne humeur immédiatement, ce qui est la première vertu du swing !

Tous trois fans de l’univers de Django Reinhardt et de son swing manouche, nos compères nous jouent ici des compositions d’Eric Legrand (à l’exception de trois), qui empruntent aussi, tantôt à l’univers du tango (“Parrain tango”), tantôt à une douce balade (“Marche à chamane”), tantôt aux rythmes cubains (“Le p’tit bonheur”, sans doute notre titre préféré).

Un album joyeux et porte-chance comme le trèfle dont il prend le nom, qui respire la bonne humeur et la fraîcheur de la petite plante à 4 feuilles !

Ecouter: www.youtube.com/watch?v=8T9qCyyHFkg

www.myspace.com/manaswing

 


 

Nadia Khouri-Dagher

02/08/2012