MUZZIKA! Avril 2012 | Nadia Khouri-Dagher, LUDOVICO EINAUDI, TOUFIC FARROUKH, YASMINE HAMDANE, ALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963, ONEIRA
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Nadia Khouri-Dagher   

Ce mois-ci: le piano sensible de Ludovico Einaudi (Italie); le cinéma musical de Toufic Farroukh (Liban); l’électro-pop hardi de Yasmine Hamdane (Liban); les chansons rebelles de l’Algérie coloniale; les fusions méditerranéennes de Oneira; et les chants subversifs du Cor de la Plana (Marseille). Marcha!



MUZZIKA! Avril 2012 | Nadia Khouri-Dagher, LUDOVICO EINAUDI, TOUFIC FARROUKH, YASMINE HAMDANE, ALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963, ONEIRALUDOVICO EINAUDI, Einaudi essentiel, Ponderosa Music & Art
Ludovico Einaudi s’est rendu célèbre en France par la Bande Originale du film “Intouchables”, qui reprend certaines de ses compositions, dont “Fly”, tiré de son album “Divenire” paru en 2006 chez Decca, et devenu le thème central du film.
Pour le public français qui vient de le découvrir, le compositeur et pianiste italien a concocté un album en forme de “best-of”: morceaux choisis par lui-même, au total 15 titres tirés de la douzaine d’albums que l’artiste a publiés depuis son premier, en 1996.
Né en 1955 à Turin, petit-fils de celui qui fut Président de la République italienne de 1948 à 1955, Luigi Einaudi, et fils du célèbre éditeur Giulio Einaudi, Ludovico vit à présent dans un domaine vinicole, dans le Piémont, cadre propice à la composition... De formation classique - diplômé de conservatoire - Ludovico Einaudi a été l’élève de Luciano Berio, maître de la musique contemporaine, et a abondamment fréquenté les musiciens d’autres cultures, jouant ou enregistrant avec des artistes tels que l’Arménien Djivan Gasparian, les Maliens Toumani Diabaté ou Ballaké Cissoko, ou le Libanais Ibrahim Maalouf.
Les mots sont impuissants à décrire une musique, mais ceux qui nous viennent à l’écoute de ce disque magnifique sont: pudeur, intimité, légèreté, simplicité - et pour finir: intelligence. La pochette du disque, où l’on voit l’artiste assis simplement devant une tasse de café, près d’une fenêtre, le visage vers la lumière du dehors et non vers l’objectif, et légèrement souriant, traduit un peu la personnalité, et la musique, de cette grande âme sereine...
Ecouter “Fly”: www.youtube.com/vk
www.einaudiwebsite.com



MUZZIKA! Avril 2012 | Nadia Khouri-Dagher, LUDOVICO EINAUDI, TOUFIC FARROUKH, YASMINE HAMDANE, ALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963, ONEIRATOUFIC FARROUKH, Cinéma Beyrouth, Enja
Voilà le saxophoniste de jazz Toufic Farroukh chez le label Enja, belle consécration pour des années d’un travail de recherche et de création! Nous vous l’avions présenté en 2007 pour son album “Toutya”, que nous avions beaucoup aimé (www.babelmed.net/2491fr)
Le voici dans ce 5° album plus en forme que jamais, débordant d’énergie et d’inventivité. Il n’est pas ici “accompagné de”: il a écrit ces compositions pour les amis musiciens qui jouent ici avec lui, à savoir: le quatuor de cuivres composé de Nicolas Giraud et Sylvain Gontard à la trompette, Daniel Zimmermann au trombone et Didier Havet au tuba et soubassophone - manière d’amplifier encore par les cuivres le message musical du saxophone joué par Toufic - ainsi que du percussioniste Luc Isenmann et du pianiste Leandro Aconcha - ce dernier dialoguant merveilleusement avec le saxophone dans plusieurs titres - les deux artistes jouent ensemble depuis des années.
Toufic Farroukh a signé la bande originale de plusieurs films libanais, réalisés dans la décennie 2000-2010, tels que “Falafel” de Michel Kamoun, “Bonne à vendre” de Dima Aljundi ou “Histoire d’un retour” de Jean-Claude Codsi, et il a intégré à cet album cinq compositions tirées de ces B.O. Et à l’écoute, l’album se déroule comme une longue histoire, fil continu qui fait penser à une composition de musique classique qui serait composée de plusieurs mouvements, sans doute la réminiscence de la formation classique de l’artiste, passé par les conservatoires et académies de musique...
Toufic Farroukh a été primé par l’AFAC - Arab Fund for Art and Culture - et il est aussi discret qu’un compositeur de musique de films. Sur sa ville natale, quittée tout jeune pendant la guerre du Liban, au début des années 80, il dit que “c’est une ville qui peut tout te prendre et ne rien te donner (...). Ce disque raconte aussi Beyrouth et ses caprices, sa confusion, cette ville où l’on trouve tout, le chaos, la religion, la guerre, les affaires. Ce Beyrouth qu’à l’âge de 10 ans je rêvais comme un lieu magnifique et magique n’est plus. Ce que je dis là n’est pas de la nostalgie, mais simplement de la mémoire”. En somme, Toufic Farroukh a écrit la B.O. de Beyrouth qu’elle vit aujourd’hui: énergique, pleine de surprises, speed ou nonchalante, mais au total: infiniment séduisante et attachante! Merci Toufic!
Ecouter “Summer Run”: www.youtube.com
www.myspace.com/touficfarroukh1
www.enjarecords.com



MUZZIKA! Avril 2012 | Nadia Khouri-Dagher, LUDOVICO EINAUDI, TOUFIC FARROUKH, YASMINE HAMDANE, ALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963, ONEIRAYASMINE HAMDANE, Kwaidanrecords/Distrib. Idol/Differ-ant
Parmi tous les pays du Moyen-Orient et du Maghreb, le Liban et la Turquie sont les deux pays où la modernité musicale est la plus avancée - et notre rubrique MUZZIKA! vous parle de temps en temps de productions remarquables venues d’Istanbul ou de Beyrouth, encore injustement méconnues en Europe et trop peu programmées dans les festivals et concerts...
Nous avons eu un coup de coeur pour ce premier album solo de la Libanaise Yasmine Hamdan, connue des jeunes Libanais branchés comme membre du groupe d’électropop Soapkills, qu’elle avait fondé en 1998 avec Zeid Hamdan. Connue aussi des jeunes Français branchés - car Yasmine vit à Paris depuis 2002 - pour son album “Arabology”, réalisé en duo avec le compositeur de musique électronique Mirwais Ahmadzaï et sorti en 2009 (chez Universal Music). Les deux groupes - Soapkills et Y.A.S. - restant toujours abondamment écoutés et commentés sur youtube, en plusieurs langues car l’électro s’écoute partout...
Pour ce premier album en solo, Yasmine a travaillé avec Marc Collin, producteur de l’album mais surtout co-auteur, avec ses claviers et ses synthétiseurs qui font plus qu’habiller les compositions de Yasmine (qui est auteur-compositeur): qui les transfigurent.
C’est de l’électropop minimaliste qui nous est proposée ici, et nous aimons beaucoup! Yasmine nous propose ses propres compositions, mais aussi, elle détourne des chansons anciennes pour se les réapproprier - non sans humour. Elle chante en arabe, et dans “Beirut”, au lieu de vanter les beautés du lieu comme nombre d’exilés, elle nous rappelle, faisant rimer les mots en arabe: “Beirut, Ma fi amal ma fi aamal” (Beyrouth, il n’y a pas d’espoir, il n’y a pas de travail”) ou encore “Beirut, Mahlaha wou mahla zamanha”(Beyrouth, qu’elle est belle, et comme son passé était beau)...
Dans “Samar” elle s’amuse à chanter avec l’accent et sur des mélodies inspirées du Golfe persique (où elle a vécu, petite fille, avec ses parents qui avaient fui la guerre du Liban) et cela donne les “gamar” pour “lune” et “noudjoum” pour étoiles, avec une voix haut perchée comme les chanteuses indiennes et sur des mélodies influencées par l’Inde comme les musiques du Golfe depuis l’immigration indo-pakistanaise!
Sur youtube, le teaser de l’album est kitchissime, l’Orient exotique étant ici littéralement mis à distance. Car Yasmine Hamdane n’est pas uniquement libanaise: c’est une jeune artiste d’aujourd’hui, qui appartient à une culture mondialisée: celle des nouvelles musiques électroniques qui font danser les jeunes dans les boîtes de nuit branchées, de Vladivostock à Sidney en passant par...Beyrouth et Paris... Un disque à faire découvrir à vos ados et jeunes adultes, qui adoreront!
Le teaser kitchissime de l’album: www.youtube.com/
http://yasminehamdan.com
www.kwaidanrecords.net



MUZZIKA! Avril 2012 | Nadia Khouri-Dagher, LUDOVICO EINAUDI, TOUFIC FARROUKH, YASMINE HAMDANE, ALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963, ONEIRAALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963 (4 CDs), Association Sortir du Colonialisme
Pour célébrer les 50 ans de l’indépendance de l’Algérie, l’association Sortir du colonialisme a réalisé un coffret de 4 CDS de chansons algériennes de la période 1930-1962, choisies et commentées par Dominique Misslin. 4 disques donc - “Musiques arabo-andalouses”; “Du bédoui au raï”; “Chansons kabyles”; et “Chaabi” - qui donnent l’occasion d’entendre les plus grandes voix de l’époque: Dahmane Ben Achour, El Anka, Dahmane El Harrachi, Slimane Azem, Mohamed Tahar El Fergani, Cheikha Rimitti,...
Mais le propos du coffret n’est pas, on l’aura compris, uniquement artistique: il est de nous démontrer le rôle que joua la chanson comme outil de lutte politique et de mobilisation citoyenne, dans les années précédant l’Indépendance. Car si notre mémoire est fraîche encore des dizaines d’artistes algériens assassinés par les islamistes pendant la guerre civile qui décima le pays dans les années 90, ou des artistes chiliens, argentins ou brésiliens qui durent pour sauver leur peau fuir leur pays sous dictature dans les années 60 ou 70, ce coffret nous rappelle que, s’ils ne furent pas assassinés à l’époque coloniale en Algérie, nombre d’artistes furent jetés en prison pour leurs chansons qui dénonçaient l’occupation française.
C’est le cas de Cheikh El Madani, arrêté pour sa chanson “Ya Abdelaziz ya Abdelkader”, hommage à la figure historique de Abdelkader. De Abdelhamid Ababsa, pour son chant patriotique “Fidaou El Djazaïr”. Ou de Cheikh el Hasnaoui. Quelques-uns de ces artistes populaires d’avant l’Indépendance avaient émigré en France - tel Slimane Azem qui chantait “Criquets, quittez mon pays” dans les cafés du XV° ou du XX° arrondissement où se réunissaient les travailleurs immigrés algériens.
Le coffret vient aussi nous rappeler que nombre de ces chansons d’autrefois sont devenues des classiques, un peu à la manière des chansons de Brassens ou de Piaf en France, ou des standards de jazz américains qui sont toujours repris par de jeunes artistes de nos jours. Ainsi Khaled a réinterprété “Wahran, Wahran”, hommage à sa ville natale d’Oran, et créée par Ahmed Wahby avant-guerre; ainsi que “Bakhta”, créée par Cheikh el Khaldi. Et l’on connaît l’immense succès que fut la reprise par Rachid Taha, dans les années 90, de la chanson de Dahmane El Harrachi “Ya rayeh”, chant de complainte lancée à l’émigrant qui abandonne son pays pour vivre en terre inconnue, sans doute la seule chanson algérienne d’avant-guerre à avoir été dansée sur nombre de dancefloors de la planète, et dans nombre de mariages bourgeois européens, sans toujours en connaître l’origine ou le sens...
“Wahran, Wahran” par Ahmed Wahbi: www.youtube.com/
“Wahran, Wahran” par Khaled: www.youtube.com/
www.anticolonial.net



MUZZIKA! Avril 2012 | Nadia Khouri-Dagher, LUDOVICO EINAUDI, TOUFIC FARROUKH, YASMINE HAMDANE, ALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963, ONEIRAONEIRA, Tâle Yâd, Hélico Music/L’Autre Distribution
Les frères Chemirani, percussionnistes d’origine iranienne établis en France, adorent mêler les musiques parentes. Bijan l’a encore démontré récemment dans l’album “Melos” (Accords croisés) que nous vous avons présenté en février dernier (www.babelmed.net/7291fr), et Keyvan a formé, dès 2006, le groupe Oneira, que nous vous avions présentés en 2010, pour la parution de l’album “Si la Mar”, en 2010 (www.babelmed.net/5997fr).
Oneira signifie “onirique” en grec, et “Tâle Yâd” veut dire “Mémoire d’étoile” en persan. Le ton est donné, et ce 2° album du groupe rassemble, autour de Keyvan Chemirani aux percussions et de sa soeur Myriam au chant, des musiciens de divers pays du monde méditerranéen, pour créer une musique qui mêle à la fois mélodies ou textes issus de la tradition, et sons et manières de chanter plus contemporains.
L’album s’ouvre sur un bourdon tout médiéval sur lequel vient se poser une flûte nay arabe, mais se déroule ensuite comme un vaste voyage. “Hassan” évoque les mélodies des chants liturgiques chrétiens orientaux, tandis que dans “On se tend”, la flûte prend des accents free jazz. “Apopse ta masanyhta” est un chant traditionnel de Thrace arrangé, tandis que sur “Ferdows Dami”, Myriam chante en grec ce poème du persan Omar Khayyam... Un album qui porte bien son nom: une douce rêverie dans des contrées connues ou imaginaires, mais où, où qu’on le se trouve, l’on admire les mêmes étoiles... Un beau projet du petit label Hélico, de musiques du monde...
Les écouter: www.youtube.com/



MUZZIKA! Avril 2012 | Nadia Khouri-Dagher, LUDOVICO EINAUDI, TOUFIC FARROUKH, YASMINE HAMDANE, ALGERIE: MUSIQUES REBELLES 1930-1963, ONEIRALO COR DE LA PLANA, Marcha!, Buda Musique/Distrib. Universal
Dans son livre remarquable “Le sens du son - Musiques traditionnelles et expression populaire” (Fayard, 2007), Etienne Bours explique que les chansons populaires, sur toute la planète, avaient souvent pour fonction d’exprimer le vécu des gens, leurs revendications, leurs colères parfois - et pas seulement leurs amours, comme la chanson commerciale du XX° siècle veut nous le laisser croire. Pourquoi les baladins, comédiens et artistes ont-ils longtemps été marginalisés dans l’échelle sociale? Parce que, libres plus que d’autres, ils disaient parfois des choses qui dérangeaient, c’est-à-dire étaient “politiquement incorrects” avant la lettre.
Lo Cor de la Plana (Le choeur de la Plaine, en occitan - La Plaine étant un quartier central de Marseille), groupe de 5 chanteurs qui, autour de Manu Théron, jouent aussi des mains, des pieds, des tambourins et des flûtes, perpétue cette tradition séculaire d’un chant populaire, c’est-à-dire, étymologiquement, chanté par le peuple pour le peuple.
Et le livret de ce dernier album, qui reproduit les paroles des chansons, rend clair la démarche de nos compères: dénoncer tout ce qui ne va pas à Marseille aujourd’hui, en 2012 - même si d’autres chants sont aussi des chants d’amour à la ville, comme la “Farandole des quartiers”. Le titre même de l’album “Marcha!” est militant, ainsi que les slogans qui émaillent le livret tels que “Pour que tout reste pareil, il faut que tout change”.
La “Masurka mafiosa marselhesa” dénonce les politiciens locaux qui s’enrichissent (“Nous on est les rois de la combine/On a choisi le beau métier/De politicien”). “Canalha” défend les gamins des quartiers pauvres, souvent traités abusivement de “canailles”: “Dedans la ville de Marseille/On a beaucoup de jeunes gens/Qui n’ont ni toit ni famille/Ils travaillent et font longues dents/Certains disent que c’est de la racaille/Je vais vous dire la vérité/On les appelle “canailles”/Eh bien c’en est pas...”.
Comme toutes les musiques traditionnelles. Et nous l’avons vu de nos yeux, lors de concerts du Cor de La Plana: leurs chants aux rythmes entraînants suscitent immanquablement dans le public l’envie d’entamer des farandoles, danses de gens qui se tiennent par la main, danses collectives pour des textes qui s’adressent à une collectivité, farandoles du Moyen-Age pour des textes d’aujourd’hui! Marseille, ouvrière et populaire, nous livre ici un chant à son image, rebelle et insoumise - mais solidaire car pauvre dans son arbre généalogique et dans sa mémoire, même si on veut aujourd’hui, à l’ère du capitalisme et de l’argent-roi, la parer d’habits de luxe...
Ecouter: www.youtube.com/
www.myspace.com/locordelaplana



Nadia Khouri-Dagher
22/04/2012