MUZZIKA! Mars 2012 | Nadia Khouri-Dagher, PIERRE VAIANA, SALVATORE BONAFEDE, RENAUD GARCIA-FONS, MALVELA, LEILÍA, VAAMONDE, LAMAS, ROMERO, ZOUFRIS MARACAS, KLEZMER NOVA
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Nadia Khouri-Dagher   

Ce mois-ci, un superbe duo saxo/piano autour de la Sicile, avec Pierre Vaiana et Salvatore Bonafede. Un cd/dvd de Renaud Garcia-Fons, ou comment la contrebasse se transforme en mille instruments. Trois groupes venus de Galice, Leilía, Malvela et Vaamonde/Lamas/Romero, font revivre les musiques traditionnelles. Les Zoufris Maracas, nouveau groupe français aux paroles-messages, sur des musiques tropicales. Et Klezmer Nova, qui actualise et métisse les musiques klezmer. Le sous-titre de cette livraison pourrait être: racines et métissage ne font qu’un...



Le coup de coeur de babelmed
MUZZIKA! Mars 2012 | Nadia Khouri-Dagher, PIERRE VAIANA, SALVATORE BONAFEDE, RENAUD GARCIA-FONS, MALVELA, LEILÍA, VAAMONDE, LAMAS, ROMERO, ZOUFRIS MARACAS, KLEZMER NOVAPIERRE VAIANA & SALVATORE BONAFEDE, Itinerari Siciliani, ZoArt
Voilà un album qui vous prend dès les premiers titres, vous entraîne dans son univers comme s’il vous “ravissait”, et vous transporte tout droit là où il veut vous emmener: sur ces vastes et belles terres siciliennes qui nous sont montrées par de superbes photos dans le livret de l’album. Car c’est la Sicilie qui a inspiré les compositions de ce disque, et d’où sont originaires les deux artistes-orfèvres de ce disque précieux, Pierre Vaiana au saxophone soprano et Salvatore Bonafede au piano.
Pierre Vaiana vit en Belgique, où son père Francesco a émigré dans les années 50 venant d’un village près de Palerme, et Salvatore Bonafede vit à Palerme où il est né. Tous deux ont beaucoup voyagé, comme leurs ancêtres qui ont énormément émigré: Salvatore vivant plusieurs années aux Etats-Unis où il a fréquenté la scène jazz, et Pierre passant plusieurs années aux Etats-Unis, à Ouagadougou ou à Dakar - en Afrique il dirigeait des écoles de musique.
Nous vous avons présenté Pierre dans MUZZIKA! en décembre 2008, à l’occasion de la parution de son album “Al Funduq-Porta del Vento” (Igloo Records, Belgique) où, entouré d’amis musiciens, il rendait hommage à ces marchands-voyageurs, ancêtres des camionneurs et routiers d’aujourd’hui, qui sillonnaient jadis la Méditerranée en transportant à la fois biens et musiques d’un pays à un autre, et faisaient halte dans des auberges appelées “funduq” en arabe et “funnacu” en sicilien pour des soirées de joutes musicales. Déjà dans cet album, avec le pianiste Fabian Fiorini, il nous offrait un duo saxophone-piano d’une infinie douceur... (www.babelmed.net/3832&fr )
C’est ce dialogue saxo-piano que l’artiste poursuit ici, dans des compositions subtiles et inspirées, tantôt de Pierre tantôt de Salvatore, qui puisent leur source dans le patrimoine musical traditionnel de l’île. Ils racontent: “Nous nous sommes rencontrés avec ce même besoin: donner vie à une voix intérieure que nous entendions, profondément enracinée dans notre héritage commun. La Sicile est une terre dont la culture est au croisement de l’Orient et de l’Occident, de l’Europe et de l’Afrique. Nous étions profondément émus alors que l’enregistrement de l’album progressait: nous avions le sentiment que toutes ces mélodies (...) nous étaient chuchotées par des gens qui avaient depuis longtemps disparu...”
Cette émotion est perceptible à l’oreille, quand nous écoutons l’album à présent. Une magnifique déclaration d’amour à une terre, et qui donne à ses enfants, depuis toujours, à la fois des racines et des ailes - les Siciliens ont émigré partout. Nul hasard: c’est dans le jazz, “langage universel” comme ils le qualifient, que nos deux artistes, vivant dans deux pays différents, se sont rencontrés, et qu’ils nous parlent ici...
www.myspace.com/itinerarisiciliani
www.salvatorebonafede.com
www.zoartmusic.com



MUZZIKA! Mars 2012 | Nadia Khouri-Dagher, PIERRE VAIANA, SALVATORE BONAFEDE, RENAUD GARCIA-FONS, MALVELA, LEILÍA, VAAMONDE, LAMAS, ROMERO, ZOUFRIS MARACAS, KLEZMER NOVARENAUD GARCIA-FONS, Solo/The Marcevol Concert, CD/DVD, Enja
Le mois dernier nous vous proposions un entretien avec le contrebassiste français Renaud Garcia-Fons (www.babelmed.net/renaud_garcafons.fr) , et le voici qui sort un nouvel album, en solo cette fois.
Enregistré au prieuré de Marcevol, dans les Pyrénées Orientales, lieu chargé de spiritualité et situé non loin de la frontière espagnole, ce qui qualifierait aussi notre artiste, ce double album, cd et dvd, permettra, même pour ceux, comme nous, qui ont déjà eu la chance de voir le fabuleux contrebassiste sur scène, de mieux comprendre comment, avec seulement un archet et ses dix doigts, il arrive à créer tant de sons d’instruments différents avec sa seule volumineuse contrebasse...
11 titres, 11 compositions, où l’artiste est accompagné de... lui-même uniquement, lorsqu’il enregistre au sampler ses propres percussions, frappant de ses mains sa contrebasse. Et onze univers différents, comme autant d’escales d’un voyage dans les univers musicaux les plus différents. Dans “Palermo notturno” l’on croit entendre un luth de la Renaissance, ou un ‘oud, dans une mélodie orientalisante, et l’on découvre, outre un contrebassiste, un percussionniste qui n’est pas peu doué, lorsque Renaud Garcia-Fons fait jouer ses dix doigts directement sur le bois de l’instrument, frappant plus ou moins fort, au centre ou plus au bord, avec les doigts ou bien avec son poing fermé... C’est que d’avoir fréquenté pendant autant d’années les musiques des pays du Sud, où le rythme est si important, Renaud Garcia-Fons est devenu un peu percussionniste à son tour...
Dans “Hacia Compostela”, il joue sur les sons très aigus, si bien que l’on croirait entendre un violon. Dans “Kalimbass” - avantage du dvd - on voit qu’il a placé deux feuilles de papier entre les cordes et le manche, et celles-ci vibrent à chaque frottement de l’archet, pour produire au final le son de... la cithare “inanga” du Burundi! Dans “Marcevol”, l’artiste laisse transparaître sa formation classique, et c’est l’ombre de Bach avec ses suites pour violoncelle qui plane ici. “Bajo de Guia” est du flamenco, où Garcia-Fons joue de son instrument comme un guitariste d’une guitare, avec de fougueux rasgueados. “Voyage à Jeyhounabad” est un hommage à l’Iranien Ostad Elahi Sheikh Amiri (1895-1974), maître spirituel et virtuose du tanbur, ce luth traditionnel persan. “Yupanqui” est un hommage au maître argentin, et se déroule sur un rythme proche du tango. “Kurdish mood” annonce la couleur, “Far balad” sonne comme une mélodie celtique et dans “Rock wandering” l’on croirait entendre une guitare basse électrique très rock...
Déclaration d’amour aux musiques du monde entier, déclaration d’abolition des frontières si meurtrières parfois, cet album, empreint de gravité plus que de folklore, est la profession de foi humaniste d’un musicien qui n’a pas “adopté” les musiques d’autres contrées: qui les vit au plus intime, parce qu’il les écoute avec son coeur.
Extraits du DVD: www.youtube.com/
www.renaudgarciafons.com



MUZZIKA! Mars 2012 | Nadia Khouri-Dagher, PIERRE VAIANA, SALVATORE BONAFEDE, RENAUD GARCIA-FONS, MALVELA, LEILÍA, VAAMONDE, LAMAS, ROMERO, ZOUFRIS MARACAS, KLEZMER NOVALEILÍA, Consentimento, Fol Musica (Espagne)
MALVELA, Raianas, Fol Musica (Espagne)
VAAMONDE, LAMAS & ROMERO, O tambor de prata, cd/dvd, Fol Musica (Espagne)

La Galice est cette province au Nord-Ouest de l’Espagne, qui compte 3 millions d’habitants (et qui inclut notamment Saint-Jacques de Compostelle), et où l’on parle une langue proche du portugais. Aujourd’hui le fleuve Miño sépare le Nord de la Galice (en Espagne) du Sud (Nord du Portugal).
Comme la Bretagne, et pour des raisons similaires (un éloignement géographique du centre du pouvoir politique, et une langue spécifique), la Galice, malgré tous les diktats politiques, a maintenu vivantes ses traditions musicales. Sous Franco la langue galicienne était interdite, comme les autres langues régionales sur le territoire espagnol, mais depuis la mort du dictateur, et surtout depuis que la province a un statut autonome (1981), l’on assiste à un renouveau de la culture et de la langue, qui s’illustre notamment par la chanson et la musique.
Le label Fol Music, établi à Pontevedra, nous livre trois disques révélateurs de cette tendance. Deux groupes constitués uniquement de femmes d’abord: Leilía, qui a reçu de nombreux prix en Galice, et s’est produit cet été au festival “Les Troubadours chantent” à Lagrasse en France, a été créé en 1989 et compte six femmes - Ana, Patri, Merchi, Montse, Felisa et Rosario. Leilía collecte des chansons de la tradition orale galicienne auprès des femmes, et leur travail veut notamment montrer la place de ces dernières dans le maintien des traditions orales musicales de la région - constat que l’on peut d’ailleurs faire à peu près sur toute la planète, car partout, à quelques exceptions près, les femmes chantent pour bercer leur enfant, en travaillant ensemble, ou célébrer un mariage ou une fête.
“Ces mélodies traditionnelles ont été récoltées grâce à la générosité de femmes qui nous offrent leurs trésors fragiles et quasi-agonisants”, nous annoncent les membres de Leilía, qui précisent que “ce temps passé, bien qu’agonisant, se refuse à disparaître”. Et c’est bien là le miracle, malgré la modernité... Mais “les thèmes de ces chansons traditionnelles “sont actuels pour nos vies: amour, respect, amitié”, s’expliquent-elles... Leur 5° album, “Consentimento”, est un hommage à la chanteuse et “pandereteira” (joueuse de tambourin) Eva Castiñeira, célèbre dans la région.
Autre groupe de femmes, Malvela, dont la directrice artistique est la chanteuse Uxía, remarquable découverte, éditée par le même label Fol Musica, que nous partagions avec vous en Août 2011 (www.babelmed.net/6838&fr). Malvela, ce sont une quinzaine de femmes - dont la plus âgée a 86 ans! - qui se produisent en costume traditionnel, en chantant et en dansant, et accompagnées de tambourins, d’un accordéon et d’une cornemuse, dans les fêtes et festivals de Galice, sortes de “troubadouresses” modernes...
Pour les deux groupes, le signe que cette tradition reste vivante - et qu’elle renaît - est que, à côté de chansons traditionnelles, des poètes contemporains de Galice ont écrit des chansons pour ces albums.
Enfin, un trio instrumental, constitué de Suso Vaamonde à la cornemuse, Pedro Lamas au saxophone soprano et Xosé Lois Romero à l’accordéon, trio qui sur scène mêle musique, théâtre, et humour, nous offre ici un cd/dvd où nos comparses nous racontent l’histoire du tambour d’argent offert en 1902 par le Roi d’Espagne, Alfonse XIII, à un groupe de musiciens galiciens baptisé Os Trintas, venus de la petite ville de Trives, pour leur remarquable prestation lors de son couronnement...
Trois disques - et des illustrations sur youtube! - qui nous démontrent que a) les Galiciens adorent faire la fête; b) qu’ils n’ont pas oublié leurs racines; c) qu’ils ne font pas de ces racines une religion, et savent mettre de l’humour partout - comme le graphisme des pochettes d’albums le démontre amplement.
“Malvela est meilleur en “live”. C’est là que réside leur essence et leur raison d’être”, explique Uxia dans l’un des livrets. Cela est vrai de toutes les musiques populaires “non savantes”, issues de la tradition orale, publiques et festives. Des groupes à programmer donc lors de festivals et fêtes, dans toutes les contrées où l’on aime danser au son de l’accordéon ou de la cornemuse!
Ecouter Leilía: www.youtube.com/
www.leilia.net
Ecouter Malvela: www.youtube.com/
www.malvela.com
Ecouter Vaamonde, Lamas & Romero: www.youtube.com/
www.folmusica.com



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Zoufris: c’est ainsi que les Algériens appelaient ceux d’entre eux qui partaient en France travailler - comme ouvriers la plupart du temps - les ouvriers devenant “les zoufris” avec l’accent. Et les Zoufris Maracas, c’est le nom d’un tout nouveau groupe français, chansons aux textes à la fois drôles et sensés, et musiques métissées des Tropiques, qui est né sur les trottoirs parisiens.
A l’origine, deux amis, grandis dans la région de Montpellier: Vincent Sanchez aux paroles et Vincent Allard à la musique. Au final: des chansons que l’on a plaisir à écouter - et surtout, à chanter à son tour, preuve ultime qu’elles sont bonnes: car a-t-on envie de chanter une chanson bête, ou dont la musique ne nous plaît pas?
Ces derniers temps, on a entendu à la radio - France Inter leur a donné un bon coup de pouce - la chanson “J’aime pas travailler”, sur un air de biguine, clin d’oeil - en plus dynamique! - à la célèbre chanson d’Henri Salvador “Le travail c’est la santé, rien faire c’est la conserver...”. Ici nos compères chantent, et l’on reprend gaiement avec eux, parce que les paroles et l’air sont rigolos:

J’aime pas travailler debout
J’aime pas travailler assis
J’aime pas travailler à genoux
J’aime pas travailler du tout

Mais à l’écoute de tout l’album, on se rend compte que nos compères ont bien des choses à nous dire, sur des rythmes de balafon africain, de biguine antillaise, ou de bossa-nova brésilienne. Ainsi cette autre chanson, “Le peuple à l’oeil”, chanson très ouvertement anti-gouvernementale, comme peu osent en écrire de nos jours...
Un groupe à suivre, et qui démontre, par la variété de leurs inspirations musicales, à quel point la France est métissée aujourd’hui, et combien toutes les musiques du monde font désormais partie du paysage musical dans le pays, puisque ces musiques d’ailleurs deviennent aujourd’hui... le langage musical de musiciens français! Ce métissage musical est aussi, à lui seul, outre les paroles des chansons, une déclaration éminemment politique!
Les écouter: www.youtube.com/
http://zoufrismaracas.com
www.chaptertworecords.com



MUZZIKA! Mars 2012 | Nadia Khouri-Dagher, PIERRE VAIANA, SALVATORE BONAFEDE, RENAUD GARCIA-FONS, MALVELA, LEILÍA, VAAMONDE, LAMAS, ROMERO, ZOUFRIS MARACAS, KLEZMER NOVAKLEZMER NOVA, L’entre-deux, Distrib. L’Autre Distribution
De nombreux disques de klezmer paraissent en France depuis quelques années, mais voilà un groupe qui sort de l’ordinaire. On écoute l’album, on se dit que c’est très bon, et très différent. Et en s’informant sur le groupe, on comprend: Pierre Wekstein, le leader du groupe (au saxo), a vécu plusieurs années à La Réunion, et explique que, les musiques klezmer s’étant toujours inspirées des lieux où elles évoluaient, lui-même a fait la même chose avec les musiques de La Réunion... et d’ailleurs!
Voilà qui explique la richesse des thèmes et des compositions de cet album. L’autre élément que l’on entend à l’oreille, c’est la maîtrise musicale, et la composition du groupe l’explique: Klezmer Nova réunit des musiciens, pour la plupart issus du jazz, et qui ne sont pas des débutants. Aux côtés de Pierre Wekstein - qui a reçu une formation en piano classique d’abord - on trouve ainsi par exemple le batteur Philippe Dallais, qui a fait partie de la formation de Laurent Cugny dans les années 80; le pianiste Olivier Hutman, qui a accompagné Stéphane Grappelli ou la chanteuse Dee Dee Bridgewater; le bassiste Claude Brisset, véritable encyclopédie jazzistique vivante; et le reste à l’avenant.
Même si la plupart des thèmes sont des compositions traditionnelles arrangées par Pierre Wekstein, une grande place est laissée à l’improvisation de chacun des huit membres du groupe - comme il en va dans toute formation de jazz. Car si la musique klezmer est l’inspiration de l’album, c’est bien au jazz que le disque appartient, la musique klezmer rejoignant ici l’immense famille des musiques du monde qui se mêlent dans ce que nos deux musiciens siciliens, au début de cette chronique “MUZZIKA!”, appellent le “langage universel” qu’est le jazz...
Les écouter: www.youtube.com/
www.klezmernova.com



Nadia Khouri-Dagher
12/03/2012