MUZZIKA! Juin 2012 | CARLA PIRES, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia, RAPHAËL GUALAZZI, NIÑO BALIARDO, PLACE KLEZMER, SAMY ELMAGHRIBI
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Nadia Khouri-Dagher   

Une découverte ce mois-ci, la chanteuse portugaise Carla Pires, au chant doux et intimiste. Chez Arc Music, un disque-florilège de quelques-unes des plus belles voix féminines du Portugal aujourd’hui. Un nouvel artiste de jazz formidable, l’Italien Raphaël Gualazzi, qui s’accompagne au piano sur ses propres swingantes compositions. Un hommage de Niño Baliardo à son père Hippolyte, ancienne star de la Rumba catalane en France. Le premier album très sympa du “plus petit Klezmer band du monde” (!), un duo trombone-accordéon de Strasbourg. Et un cd “souvenirs, souvenirs” de Samy Elmaghribi pour ceux qui ont vécu au Maroc dans les années 50... Bonne dégustation!


MUZZIKA! Juin 2012 | CARLA PIRES, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia, RAPHAËL GUALAZZI, NIÑO BALIARDO, PLACE KLEZMER, SAMY ELMAGHRIBILe coup de coeur de babelmed

CARLA PIRES, Rota das Paixões, World Village/Harmonia Mundi

Nous avons eu le plaisir de découvrir Carla Pires en concert, lors du festival Babel Méd Music à Marseille en mars dernier. Concert intimiste d’une artiste pudique, face à un public muet d’écoute, absorbé par son chant.
Son dernier album, “Rota das Paixões”, vous permettra de découvrir cette artiste d’exception, qui apporte au fado une douceur plutôt in-ouïe jusque là. Car nulle dramatisation à outrance ici, nuls pleurs - et quand la mélancolie est là, elle est juste couleur gris perle, comme la photo de la mer devant laquelle l’artiste pose sur la couverture du disque, un sourire serein sur le visage.
Carla Pires chante depuis près de 20 ans, et elle est actrice également. C’est sans doute ce double don qui lui a valu d’être choisie pour incarner la jeune Amália Rodrigues dans la comédie musicale “Amália” consacrée à la diva du fado, le plus grand spectacle musical jamais produit dans le pays, qui resta à l’affiche 4 ans au Portugal, de 2000 à 2004.
“Rota das Paixoes” est le troisième album de l’artiste, après “O fado em concerto” (2002) où elle reprenait des fados d’Amália Rodrigues et “Ilha do meu fado” (2005), son premier album solo. Mais ici, pour la première fois, Carla se dévoile comme auteur de ses chansons, car pour cet album, composé de 12 compositions originales, elle a écrit quelques-uns des poèmes qu’elle chante, et composé quelques-unes des musiques.
“J’essaye de trouver mon propre chemin”, confiait-elle au journaliste Luís Rei dans cronicasdaterra.com. Et, comme d’autres de sa génération, Carla Pires dépasse l’univers du fado, pour l’enrichir des musiques qu’elle aime - comme le tango, qui rythme la chanson qu’elle a écrite “Quem me dera voar” (Qui me fera voler) (on pense à Cristina Branco et à son album “Fado tango”...)
A noter aussi pour cet album: la voix lumineuse de Carla Pires est accompagnée par de merveilleux musiciens, notamment la guitare portugaise de Luis Guerreiro, la guitare classique d’Antonio Neto, et l’accordéon d’Enzo Daversa. Un album qui vous enchantera!
Ecouter “Voar alto”: /www.youtube.com/watch
Une interview avec Carla Pires: http://cronicasdaterra.com/
www.myspace.com/carlapires
www.ocarina-music.pt - www.worldvillagemusic.com



MUZZIKA! Juin 2012 | CARLA PIRES, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia, RAPHAËL GUALAZZI, NIÑO BALIARDO, PLACE KLEZMER, SAMY ELMAGHRIBINEW QUEENS OF FADO, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia,..., Arc Music
Le fado connaît un engouement dans de nombreux pays depuis quelques années, et ce nouveau disque proposé par le label anglais Arc Music en est une illustration. Nous est proposée ici une sélection de quelques-unes des voix féminines récentes du fado, qui ont pour la plupart été éditées auprès de ce label au cours des dernières années: Katia Guerreiro, Mafalda Arnauth, Mariza, Ana Moura, Cristina Branco, Joana Amendoeira, Mísia, Carminho, Maria Ana Babone, et Cristina Navarro.
La plupart de ces artistes - sans compter celles qui ne figurent pas dans cette sélection, comme Carla Pires par exemple - se produisent en concert dans le monde entier désormais, et pas seulement dans leur propre pays: preuve que jusqu’au Japon, en Suède, aux Etats-Unis, ou en Australie, on apprécie le fado. Belle revanche de l’Histoire: cette musique, le blues du Portugal, née dans les quartiers pauvres de Lisbonne, s’écoute désormais dans les salles les plus prestigieuses du monde, du Carnegie Hall au Théâtre des Champs-Elysées. Voilà l’un des côtés positifs de la mondialisation et de l’une de ses expressions, le boom des musiques du monde!
Une excellente sélection que celle proposée par Arc Music, qui permet d’apprécier, parce qu’on les écoute les unes à côté des autres, la spécificité de chacune de ces très belles voix...
www.arcmusic.co.uk



MUZZIKA! Juin 2012 | CARLA PIRES, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia, RAPHAËL GUALAZZI, NIÑO BALIARDO, PLACE KLEZMER, SAMY ELMAGHRIBIRAPHAËL GUALAZZI, Reality and fantasy, Sugar Music/Universal
Raphaël Gualazzi appartient à cette famille de jazzmen chanteurs - dans la lignée des Franck Sinatra, Nat King Cole ou Diana Kral - avec l’exception remarquable qu’il est auteur-compositeur de ses chansons! - qui rendent le jazz accessible au plus grand nombre. Voilà “un grand jazzman qui brille dans l’art de rendre populaire et accessible le jazz, cette musique dite “intellectuelle”, résument nos confrères de France Info.
Amoureux fou de jazz, Raphaël Gualazzi, qui est né il y a une petite trentaine d’années à Urbino en Italie, compose musique et textes, en s’accompagnant lui-même sur un piano qu’il fait swinguer gaiement. Inspiré par les grands du piano jazz comme Fats Waller, Art Tatum, ou Oscar Peterson, Raphaël Gualazzi chante le plus souvent en anglais - la langue natale du jazz. Son univers est joyeux et tonique, invitant des cuivres facétieux ou s’accompagnant d’une volée de violons dans la grande tradition des “crooners” américains.
On pense donc davantage aux grandes stars américaines des années 40 et 50, ou, plus proche de nous, à Michael Bublé, plutôt qu’à Paolo Conte, en écoutant cet album solaire qui fera aimer le jazz à ceux qui croient aimer seulement les jolies chansons d’un bel Italien, un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir quand il parlait...
Preuve que l’artiste, qui s’est fait connaître en gagnant une 2° place au concours de l’Eurovision en 2011, appartient bien à la famille du jazz: il est depuis cette victoire, l’invité de plusieurs festivals de jazz en Europe, et se produira par exemple, pour la France, au festival Django Reinhardt de Samois sur Seine fin juin.
Si vous aimez Franck Sinatra, Diana Krall, Michael Bublé, les beaux Italiens qui chantent, et le swing qui donne la pêche, vous aimerez Raphaël Gualazzi!
Ecouter “Madness of love”: www.youtube.com/watch
Ecouter une interview de l’artiste: http://www.franceinfo.fr/
www.raphaelgualazzi.com - www.facebook.com/



MUZZIKA! Juin 2012 | CARLA PIRES, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia, RAPHAËL GUALAZZI, NIÑO BALIARDO, PLACE KLEZMER, SAMY ELMAGHRIBINIÑO BALIARDO et Gipsy Dynasty, “Picasso”, Le Chant du Monde/Harmonia Mundi
Niño Baliardo est le fils d’Hippolyte Baliardo, (Sète 1920-Montpellier 2009), qui fut l’un des grands noms de la rumba catalane, et fonda avec son frère Manitas de Plata et son cousin José Réyès, le groupe “Los Baliardos”, célèbre dans les années 60, qui fit connaître au monde entier la rumba catalane (Hippolyte fit onze fois le tour du monde!). Preuve de l’extrême popularité d’Hippolyte Baliardo: ses funérailles, qui ont réuni à Montpellier un millier de personnes, ou encore les commentaires émus qu’il suscite sur youtube et dans les blogs dédiés à la musique gitane.
Niño est aussi l’un des fondateurs des Gipsy Kings, qui regroupait à la fois des enfants d’Hippolyte Baliardo et de José Réyès: on doit notamment à Niño le tube “Jobi Joba”, repris dans cet album.
“Cet album est un hommage rendu à deux grands artistes (...) Hippolyte mon père, roi de la Rumba Catalane pour le public, souverain absolu pour l’enfant que j’étais et l’homme que je suis devenu. Pablo Picasso son ami et qui fut, de mes pères spirituels, le plus flamboyant. Je leur dédie cette musique éternelle, ce chant qui ne m’appartient pas et qui me rapproche d’eux”, écrit Niño dans le livret de son dernier album, qui porte le nom du célèbre peintre.
“Picasso” est la trace sonore d’un spectacle créé par Niño, intitulé “Le Grand Voyage”, et dans lequel il retrace 1000 ans de voyages, dans des contrées “souvent inamicales”, de ce peuple gitan venu à l’origine du Rajasthan (sur scène il invite ainsi le groupe Dhoad, gitans du Rajasthan). Entouré notamment de ses frères “Nanasso” à la guitare et “Bébé” au chant, Niño et sa “Gipsy Dynasty” nous proposent des compositions dont les thèmes s’enracinent dans la tradition gitane (“Pueblo gitano”, “La feria”, “Rumba d’El Polita”,...), mais aussi, parce que les gitans s’inspirent comme les autres musiciens, du monde qui les entoure, des compositions plus étonnantes, comme le “Salam alaykoum” qui ouvre l’album, clin d’oeil peut-être, à cette lointaine Andalousie qui vit autrefois les musiques gitane et arabe se mêler dans les mêmes quartiers de Séville ou de Grenade, comme se mêlent aujourd’hui, dans les mêmes quartiers de Sète ou de Montpellier, leurs descendants, et leurs musiques!
Ecouter Niño Baliardo dans une impro: www.youtube.com/watch
Ecouter Hippolyte Baliardo: www.youtube.com/watch
www.lechantdumonde.com



MUZZIKA! Juin 2012 | CARLA PIRES, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia, RAPHAËL GUALAZZI, NIÑO BALIARDO, PLACE KLEZMER, SAMY ELMAGHRIBIPLACE KLEZMER, “Amerika!”, Playasound/Distrib. Harmonia Mundi
Nomadisme toujours, avec ce premier album d’un jeune groupe, Place Klezmer, membre du collectif L’assoce pikante, qui regroupe à Strasbourg plusieurs excellentes formations de jeunes artistes amoureux de musiques métissées d’ailleurs, dont MUZZIKA! se fait régulièrement l’écho.
Yves Béraud est ainsi le co-fondateur du très bon groupe Maliétès, que MUZZIKA! avait déjà eu le plaisir de vous présenter en juillet-août 2009 (www.babelmed.net/c=4472). Jouant de l’accordéon, il forme avec Jean Lucas au trombone à coulisse, ce qu’ils appellent “le plus petit Klezmer Band du monde”! Se relayant pour les lignes de basse et les mélodies, et chantant - ou poussant de tonitruantes onomatopées ! - le plus souvent de concert, nos deux compères nous proposent “un périple en roulotte au pays des rires, des larmes, des joies, des peines, de la musique qu’on vit avec le coeur”.
C’est lors d’un voyage en Grèce qu’Yves Béraud découvre le rebetika, et, lui qui avait commencé l’accordéon enfant pour le délaisser en faveur de la guitare rock, renoue alors avec cet instrument que l’on entend beaucoup dans certains quartiers d’Athènes, joué par des musiciens grecs de rue... A son retour, Yves Béraud co-fonde le groupe Maliétès, tourné vers les musiques de Grèce et de Turquie, avant de fonder Place Klezmer, qui explore et réinvente les musiques juives d’Europe de l’Est, mais aussi les musiques des Balkans, voisines et cousines.
Place Klezmer est un disque qui ne peut pas s’écouter avec des écouteurs dans les oreilles, et c’est tant mieux: c’est un disque pour faire la fête, et, encore mieux, pour la faire en “live”, en vrai, lors de festivals et de fêtes de rue, comme cette musique se produit et s’écoute depuis toujours, dans les pays où elle est née, condensé de bonne humeur, et de rires devenus musique. Amis programmateurs: pour vos prochains festivals, à bon entendeur, salut!
www.myspace.com/placeklezmer



MUZZIKA! Juin 2012 | CARLA PIRES, Mariza, Ana Moura, Carminho, Misia, RAPHAËL GUALAZZI, NIÑO BALIARDO, PLACE KLEZMER, SAMY ELMAGHRIBISAMY ELMAGHRIBI, Coll. Trésors de la chanson judéo-arabe, Buda Musique
“Dieu quelle nostalgie!!!! C’est toute mon enfance à Fès qui défile devant mes yeux (un peu mouillés)”. Ou encore: “J’adore cette chanson! Je me rappelle de mes amis juifs qui ont grandi avec moi, hélas ils sont partis en Israël, mais je me souviendrai toujours de ces très beaux moments, jusqu’à ma mort”...: sur youtube, les commentaires - en français, anglais, hébreu ou autre - sur les chansons de Samy Elmaghribi, en disent long sur l’immense popularité de cet artiste, et sur la nostalgie pour ces années qui furent celle de leur enfance ou jeunesse au pays natal, pour ceux qui vivaient au Maroc dans ces années 50 où l’artiste était à l’apogée de sa gloire.
Samy Elmaghribi, Salomon Amzallag pour l’état-civil, est né à Safi au Maroc en 1922, vécut à Rabat, et émigra en 1960 à Montréal où il décèdera en 2008. Enfant, il a un don précoce pour la musique, commence à jouer de la mandoline en autodidacte avant ses 10 ans, et abandonne à 20 ans un emploi salarié pour se consacrer entièrement à la musique. Ses premiers disques sortent à la fin des années 40, et pendant les années 50 il sera un star non seulement dans son pays, mais également dans l’Algérie voisine, comme d’autres stars maghrébines à la réputation trans-frontalière.
Ses chansons “Omri maninsak ya mama” (Je ne t’oublierai jamais oh maman) ou “Kaftanek mahloul ya lala” (Ton caftan est entr’ouvert ma belle), étaient alors des tubes. Et l’on peut deviner, avec ce dernier titre, toute la liberté qui régnait alors au Maroc, comme dans les pays voisins, où les chansons d’amour étaient parfois légères,voire volages, peut-être influencées par la chanson française à cette époque qui était coloniale, avant que la vague islamiste ne vienne aujourd’hui imposer aux femmes de couvrir leurs jambes, leurs bras, leur visage, et jusqu’à leurs mains - et donc de fermer consciencieusement leur caftan!
Samy Elmaghribi a aussi chanté le quotidien, comme nombre de chanteurs populaires depuis toujours, avec dans les années 50 un titre sur le “marché noir”, pour déplorer la pénurie et les trafics, ou en 1960, avec une chanson sur le tremblement de terre qui frappa alors Agadir.
En 1960 l’artiste émigre au Québec, et il deviendra rabbin de la synagogue hispano-portugaise de Montréal. Il abandonne quelque temps la chanson, avant d’y revenir et de monter sur scène à nouveau, en composant une chanson, “Sa’alouni ennas” (Les gens m’ont demandé), où il explique aux plus sourcilleux sur la tradition et la religion, qu’il n’y aucune incompatibilité entre musique sacrée et chansons profanes.
Buda Musique continue, dans la collection “Trésors de la chanson judéo-arabe”, la réédition de ces stars de la musique judéo-arabe d’avant les Indépendances, dont beaucoup ont disparu, mais qui ont gagné l’éternité car leurs chansons restent toujours jouées dans les fêtes et mariages au Maroc mais aussi dans tous les pays où les Marocains ont émigré, dans les bar-mitsvas comme dans les mariages musulmans.... Musique qui continue à cimenter des communautés que l’Histoire et la Politique ont parfois séparées...
L’écouter: www.youtube.com/watch
www.budamusique.com



Nadia Khouri-Dagher
08/06/2012