Entretien avec Mohamed Daoud, spécialiste de littérature maghrébine  | Mohammed Yefsah
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Mohammed Yefsah   
« Le livre manque de qualité et de soutien »

Entretien avec Mohamed Daoud, spécialiste de littérature maghrébine  | Mohammed YefsahMohamed Daoud voyage d'une langue à une autre, le français et l'arabe, pour comprendre la littérature du Maghreb. Professeur à l'Université d'Oran en Algérie, membre associé au Centre National de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle (Crasc), il est aussi traducteur. Rédacteur pour la revue Insaniyat (Les Humanités), il s'intéresse au champs littéraire maghrébin, avec ses différentes langues, sur le plan de la création et de la publication, par une approche sociocritique. Il retrace, ici, l'historique de la littérature arabe au Maghreb, les conditions de son émergence, ses évolutions et son état actuel, appelant de ses vœux l'exigence de la qualité esthétique par les éditeurs et des soutiens aux créateurs, afin que le livre trouve sa place nécessaire dans la société. Entretien avec cet homme, calme et profond.


On dirait que le roman en langue arabe au Maghreb est orphelin de lectorat. Pourtant, il est sensé être dans son univers plus que la littérature francophone ?
Effectivement. Sur la circulation des œuvres littéraires, ce sont souvent des initiés, des journalistes ou des critiques littéraires, d'ailleurs peu nombreux, qui s’y intéressent. Ces derniers excluent par contre les grands auteurs comme Tahar Ouettar et Abdelhamid Benhadouga et le contemporain Laredj Waciny. Plusieurs raisons expliquent cette situation. Le désengagement des institutions publiques vis-à-vis de la promotion de cette littérature, alors que dans les années 1970, la Société Nationale de l'Édition et de la Diffusion (SNED) publiait, diffusait, jusqu’aux coins les plus reculés du pays, les œuvres littéraires. Les journaux, au temps du parti unique, réservaient des pages entières et des suppléments culturels aux débats critiques. Les institutions, tel que l’Union des Écrivains Algériens, organisaient des séminaires réguliers sur les questions littéraires. Les jeunes talents et les étudiants étaient conviés, notamment dans les villes, à des rencontres, malgré la conception utilitariste de la littérature qui régnait à cette époque. Maintenant, il n’y a plus ce monopole. C’est vrai qu'il y a plusieurs maisons d’édition qui ont émergé, à peu prés 170 éditeurs privés, mais quelques-unes seulement s’occupent de la publication des œuvres littéraires, à l'image de El Ikhtilef, Barzakh, Sedia, Média-plus. Peu d'éditeurs ont le sens du professionnalisme. La plupart ne font pas beaucoup d’efforts pour la promotion par la diffusion, la publicité, etc., de leurs propres livres. Cette déficience dans le métier d’éditeur est valable pour les médias ; seuls Djazair News en arabe et El Watan en français ont des suppléments culturels réguliers. La télévision et la radio ne consacrent pas vraiment d'émissions aux écrivains. L’école de son côté ne stimule pas la lecture et rares sont les familles qui incitent leurs enfants à lire, ce qui s'explique par le statut social et le niveau d’instruction. Pour l’université, il y a des initiatives individuelles, mais beaucoup reste encore à faire. Pour résumer, c’est l’environnement et la faiblesse de l’institution littéraire qui font défaut. La littérature arabophone est marginalisée, pas du tout visible.

Quel regard portez-vous sur l'histoire et l'évolution de la littérature en langue arabe au Maghreb ?
Au temps du colonialisme en Algérie, la langue arabe était combattue, ce qui a retardé l’émergence d’une littérature arabophone moderne. La production littéraire restait confinée aux Zaouïas (Zaouya au singulier, lieu de culte, fondé en hommage à un saint, mais également établissement religieux et scolaire, qui n'assure peu ce rôle à notre époque -Ndlr) et quelques cercles culturels traditionnels, où l’on enseignait la littérature religieuse, la théologie et la grammaire. Il fallut attendre les années 1970 pour voir la publication de romans, avec Abdelhamid Benhadouga et Tahar Ouettar. Le mouvement ne prit de l’ampleur qu'avec la massification de l’enseignement et l’arabisation des sciences sociales et humaines, la création de journaux arabophones et de magazines, dont la revue Amal soutenue par le Ministère de la Culture. Plus loin dans le temps, il y eut des tentatives de dépasser l’écriture traditionnelle dans les années 1940 chez Rida Houhou, qui a publié La belle de la Mecque , roman avec lequel il reprenait un des thèmes les plus prisés par l’écriture romanesque, l’amour, et cela dans un espace sacré par les musulmans et avec un fond de « féminisme » ! Quant à la Tunisie et le Maroc, où le colonialisme avait un autre visage, différent de l’Algérie, la langue arabe n’a pas été véritablement combattue de la même façon et les tentatives d’assimilation et d’acculturation des populations n’étaient pas aussi prononcées. Toutefois, ce n’est qu’à partir des années 1950 que les hommes de lettres se sont révélés en posant des problèmes de société et d’émancipation politique, à l'exemple du poète tunisien Echabbi, qui a exhorté ses compatriotes à résister au colonialisme. D’ailleurs, l'un de ses poèmes est repris par la jeunesse dans la foulée du soulèvement du « printemps arabe ». Globalement, une situation de pauvreté culturelle frappait le Maghreb au début du XXe siècle, à cause de divers facteurs historiques. Contrairement à cet espace, la création romanesque au Machrek a accompagné le mouvement de renaissance, la Nahda, à la fin du XIXe siècle et plusieurs auteurs ont brillé par leurs talents. Ce mouvement s’est approfondi vers la fin 1920 et le début des années 1930, avec l’apport de Taha Hussein, Najib Mahfoud, Tewfik El Hakim et bien d’autres en Égypte, plaque tournante pour les élites arabes d'alors, surtout libanaises, dont l'apport à la culture arabe moderne est immense. Une profusion moins importante d'écrits existait aussi au Maghreb, surtout en Tunisie et au Maroc. Reste l’Algérie où la concurrence entre les auteurs, les maisons d’éditions et les langues, arabe et française, même non-dite, est sérieuse sur le plan de la production et de la visibilité internationale. Chacun essaie de se placer sur le plan éditorial et de glaner de nouveaux espaces pour devenir visible, ce qui crée des inimitiés entre les auteurs, cela peut prendre des dimensions qui dépassent le seul cadre de la littérature. Cette concurrence s’explique notamment par l’absence de centralité culturelle en Algérie, à l’instar de l’Université de Kairouan au Maroc et de Zitouna en Tunisie, et par la minorisation de la langue arabe à l’époque coloniale qui a privilégié les lettrés algériens francophones. Cela a provoqué un « conflit d’ordre linguistique » en Algérie post-indépendante. Les écrivains de langue française étaient marginalisés par l’idéologie officielle, et la plupart ont trouvé dans les espaces francophones, surtout en France, des lieux d’expression et de promotion intellectuelle.

Partons du constat que les auteurs de langue arabe les plus connus vivent souvent à l'étranger, quelle explication en donnez-vous ?
Je ne crois pas. Seulement quelques-uns vivent à l’étranger. Ahlem Mestaghanemi vit au Liban par choix conjugal ; son époux, Georges Errassi, est un un grand intellectuel libanais. Fadèla El Farouk vit également au Liban, elle a quitté l’Algérie en 1995, peut-être pour des raisons sécuritaires, puisque tout le monde était menacé à l’époque par les islamistes armés. El Farouk a trouvé à Beyrouth un confort professionnel très attrayant, dans le milieu journalistique, même si son premier roman, La honte , a rencontré des difficultés pour sa publication. Quant à Waciny, qui a été menacé, c’est vrai, il faisait avec sa famille des allers-retours entre Paris et Alger. Amine Zaoui a certes vécu en France, mais il est rentré depuis à Alger. Il y a également Amara Lakhous, qui s'est installé en Italie, pour des raisons professionnelles, et sécuritaires, je suppose, parce qu'il était parti au moment où le terrorisme ciblait les intellectuels. Ce qui est sûr, c’est que ces auteurs ont pu devenir visibles et des célébrités, en profitant de la promotion de la littérature qui se fait dans des conditions très convenables à Paris ou à Beyrouth.

Si vous comparez les trois pays, l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, quels sont les points communs et les points de divergences sur le plan romanesque ?
Concernant l’écriture romanesque, les trois pays n’ont connu l’écriture moderne, le roman, que vers les années 1950, à l’exception du tunisien Mahmoud El Messadi qui a publié un roman fantastique, très moderne en 1939, écrit dans une langue arabe très châtiée. Il est un précurseur dans ce genre d’écriture et d’autres vont suivre son chemin, tel que Jamel El Ghitani en Égypte et Waciny en Algérie dans les années 1980, pour ne citer que ces deux romanciers. En fait, chaque pays a sa propre histoire, ses propres repères sociaux et politiques, même si la langue est commune et les aspirations se recoupent. Les auteurs reprennent les thématiques qui sont posées par leur propre société, en s’inscrivent tous dans le combat pour la modernité. On peut trouver donc des ressemblances comme l’ambition à la justice sociale, la lutte contre le colonialisme dans les années 1950, la lutte contre la pauvreté et le totalitarisme des dirigeants postcoloniaux, le sujet de l’identité et de l’altérité, les conditions des femmes, les tabous religieux et la sexualité. Aucun pays maghrébin n’a vécu l’hécatombe du terrorisme que comme l'Algérie, d’où la profusion des écrits sur ce thème dans ce pays. Tous les auteurs maghrébins ont puisé dans la littérature égyptienne des années 1920-1980. L’influence de Naghib Mahfouz est importante partout dans le Monde arabe, mais aussi celle des auteurs comme Gogol, Balzac, Zola, Faulkner, Dostoïevski, Gorki, etc.

Le Machrek, notamment l'Egypte, puis le Liban, est de loin l'espace de la grande littérature arabe. Cela s'explique-t-il pour des raisons historiques et de tradition ?
Comme je l'ai souligné, le mouvement intellectuel de la Nahda, mené vers la fin du XIXe siècle au Moyen-Orient par des clercs, tels que Jamal Eddine El Afghani, poursuivi en Égypte par Ettahtaoui, Rachid Rida et Mohamed Abdou, est prolongé par des intellectuels libéraux tels que Taha Hussein, Salama Moussa, Ahmed Lotfi Essaid, la famille El Boustani au Liban, et la liste est longue. Ils sont les précurseurs du mouvement intellectuel arabe, à une époque de déliquescence de l’empire ottoman et des premiers assauts de la colonisation européenne et du « choc de la modernité » occidentale. Il a fallu alors répondre à cette terrible question, qui reste d’actualité malgré le temps qui passe : comment rattraper le retard sans perdre son âme ? C’est-à-dire comment bénéficier des apports de la science européenne sans se couper de ces racines identitaires. Les intellectuels adoptent carrément le système politique et culturel libéral, tout en restant fidèles aux traditions culturelles. Dans ce double mouvement, beaucoup de choses ont été réalisées, dont la mise en place de l’imprimerie – l'imprimerie Boulag 1819-1821 au Caire – la création de journaux et revues, la constitution de cercles littéraires, la traduction, initiée par Ettahtaoui sous le règne de Mohamed Ali en Égypte, d'un nombre impressionnant d'œuvres littéraires, de philosophie. Ce mouvement a été prolongé au début des années 1920, en plus de l’émigration des Libanais et des Syriens en Égypte. Cette élite intellectuelle qui a fui son pays pour des raisons politiques et/ou économiques a ramené avec elle le savoir faire et l’intelligence. L’objectif était de moderniser la langue arabe qui était ensevelie dans des canons esthétiques et stylistiques dépassés. En plus de ces traditions, le protectorat anglais en Égypte n’a pas combattu la langue arabe et les mouvements de pensée arabe. L’élite égyptienne et libanaise a adopté le mode de vie occidental, tout en gardant ses éléments d‘appartenance identitaire.

Pourriez-vous nous donner un portait général des auteures de langue arabe au Maghreb ? La moyenne d'âge et les conditions du désir d'écrire ?
En Algérie, cela a commencé avec Z’Hor Ounissi, une lettrée de l’Association des Oulémas Musulmans pendant les derniers moments de la colonisation, puis à l’indépendance avec Zoulikha Saoudi. D’autres écrivaines ont émergé dans les années 1970, dont Ahlam Mestaghanemi, Zineb Laouedj, Rabia Djelti, Djamila Zenir. Actuellement, d'autres enrichissent cette littérature dont Fadila El Farouk, Yasmina Salah. Elles démarrent leurs carrières jeunes, soit avec la poésie ou avec la nouvelle, à l’âge de l’adolescence, au lycée ou à l’Université pour celles qui ont fait des études supérieures (en général, les publications se font plus tard -Ndlr), en se dirigeant ensuite vers l’écriture romanesque.

Ahlam Mestaghanemi est la figure de proue de la littérature arabophone en Algérie. Elle occupe le champ éditorial et domine par son écriture. Est-ce le manque de qualité ou le peu de promotion des livres qui freinent l'émergence de nouvelles auteures ?

Je pense que que la qualité littéraire ne s’improvise pas. Il faut que l’auteure ait du talent, c’est ce qu’ont prouvé Assia Djebar et Ahlam Mestaghanemi. Les deux brillent dans le monde. Maintenant, pour la promotion du livre, je pense que quand une maison d’édition mise sur une auteure, ses objectifs sont clairs, c’est pour placer ce produit dans des espaces plus larges et cela demande une bonne gestion et du marketing éditorial et ce n’est pas une mince affaire. D'une manière générale, il y a toujours une auteure qui émerge à un moment et elle domine. C’est le cas dans le passé de Ounissi et maintenant avec Mestaghanemi. Mais généralement, c’est le manque de prise en charge sur le plan de la promotion des auteures qui fait défaut. Certaines auteures travaillent dans la presse ou ont des entrées dans les médias, des réseaux, etc., cela les aide beaucoup pour devenir visibles et d’autres n’ont aucune soutien et pas de stratégies de communication, malgré la qualité de leurs écrits. C’est une piste à étudier.

Quelques rares voix se sont élevées pour avancer que les écrits de femmes sont inaudibles à cause de l’oppression qu'elles subissent dans la société. Cela tient-il comme argument ?
Je ne partage pas cette opinion. Il y a de plus en plus d'intérêt pour la littérature féminine. J’ai organisé un colloque international sur ce thème en 2006(1) qui a eu beaucoup d’échos. Les Actes publiés sont devenus une référence. Les écrits d'Assia Djebbar et d’Ahlam Mestaghanemi ont fait l’objet de plusieurs communications. Les textes de Yasmina Salah, de Fadila El Farouk, de la poétesse et romancière Rabia Djelti, de la poétesse Zineb Laouedj et bien d’autres sont étudiés et valorisés par les critiques, les chercheurs et le lectorat d’une manière générale. Toutefois, je pense qu’il reste beaucoup de travail pour faire connaître cette littérature.

Y a-t-il actuellement une jeune auteure en particulier, ayant une puissante force littéraire, capable d'apporter du nouveau pour le roman arabophone au Maghreb ?
Oui, il y a toujours des auteurs qui émergent à un moment donné et certains font la différence. C’est le cas actuellement de Samir Kacimi, qui est à son quatrième roman et qui a un style particulier, celui de mettre en correspondance plusieurs univers, le réel et le fantastique. J’ai eu aussi l’occasion de connaître Z’Hour Gourram et ses textes, c’est une poétesse de valeur et une brillante critique. Elle est une voix qui promet au Maroc. J'ai le même sentiment concernant la prolifique romancière tunisienne Amel Mokhtar.


Propos recueillis par Mohammed Yefsah
29/02/2012

1) - M. Daoud , F. Benjelid, C. Detrez (sous direction), Écriture féminine : réception, discours et représentations, Ed. Crasc, Oran, Algérie, 2007.


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