Entretien avec la sociologue Christine Détrez | Christine Détrez, construction sociale du corps, Leila Sebbar, Karima Berger, Maïssa Bey, Leila Marouane, Assia Djebar, Fatima Bekkaï, Malek Alloula, Mohammed Yefsah
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Mohammed Yefsah   
« Écrire ouvre les horizons d'autonomie pour les algériennes »


Entretien avec la sociologue Christine Détrez | Christine Détrez, construction sociale du corps, Leila Sebbar, Karima Berger, Maïssa Bey, Leila Marouane, Assia Djebar, Fatima Bekkaï, Malek Alloula, Mohammed YefsahDes cheveux qui tombent en frange châtain sur le front et des doigts alertes pour les remettre en place. Une rose artificielle sur chaque bout de ses ballerines noires, comme celles des danseuses flamenco. Des sourires qui se figent un bon moment. Quand elle commence à parler, allez donc l'arrêter ! Peut-être l'angoisse de perdre le fil de l'idée... Et puis, elle te regarde d'en haut ; même si elle est assise, elle est encore en hauteur. L'intérêt de Christine Détrez, romancière et universitaire française, pour les questions qui concerne la place des femmes dans la société, est à la mesure de sa taille perchée. Agrégée d'abord en lettres, elle devient ensuite Maître de Conférence en sociologie à l'École Normale Supérieure (ENS) de Lyon. Dans ses travaux, Christine Détrez interroge « La construction sociale du corps » et les représentations des femmes dans les champs médiatique et littéraire. Dans cet entretien, elle aborde les sujets et les pratiques littéraires des romancières algériennes, auxquelles elle consacre une partie de ses recherches, depuis quelques années. Entretien.



Vous avez réalisé une enquête auprès des romancières algériennes. Quel est l'objectif de ce travail de recherche ?
J'ai travaillé sur des trajectoires d'auteures en Algérie, au Maroc et en Tunisie, en réalisant des entretiens avec une soixantaine de femmes. Je précise que certaines de ces femmes  écrivent et publient dans leurs pays, d'autres y vivent mais publient en France, tandis que d'autres encore vivent et écrivent en France.

En sachant que ces auteures ont été pour la plupart éduquées à la littérature française, avec son image de la femme arabe et tous les stéréotypes orientalistes, véhiculés par la littérature et le colonialisme, je voulais savoir au départ comment elles s'emparaient de ces clichés. Ce n'est pas parce qu'on est femme algérienne qu'on en est forcément consciente. Outre cette partie littéraire, j'ai voulu savoir sur le plan sociologique ce que change, pour elles, dans le quotidien le fait d'écrire. Ces interrogations sont aussi valables pour toutes les romancières, quel que soit le pays. Pas question donc d'opposer l'Algérie, la France ou ailleurs, mais de questionner les différences liées au contexte.

Quel est le rapport de ces écrivaines aux stéréotypes romanesques ? Et pourrions-nous évoquer les nouveaux poncifs produits dans le contexte algérien ?
Les grands stéréotypes orientalisants sont ceux qu'on trouve dans les peintures du XIXe siècle et dans la littérature, comme Salammbô de Flaubert ou les écrits de Théophile Gauthier. A cette époque là, il y a eu toute une production, avec cette image de la femme arabe lascive, soumise, silencieuse et objet de fantasme pour le colon français. Il y a eu aussi toute une gamme de cartes postales, remarquablement analysées d'ailleurs par Malek Alloula, où la femme est objet de fantasme et objet sexuel.

Les romancières algériennes, notamment les francophones dont je connais le mieux la création, vont s'emparer de ces stéréotypes pour les pervertir, à l'exemple de Leila Sebbar, Karima Berger, Maïssa Bey ou Leila Marouane. Cette dernière a une image que je trouve très saisissante, dans Le Châtiment des Hypocrites : la chambre d'hôtel est ornée d'une reproduction de Odalisque à la culotte rouge , de Matisse, dans une mise scène au second degré. Elle évoque aussi des parfums d'encens, mais qui sont des parfums de synthèse, bon marché. C'est un orientalisme de pacotille, qui a pour objectif une mise à distance, en reprenant l'image afin d'en montrer le côté artificiel.

Dans un autre roman, La chair et le rôdeur , de Karima Berger, le héros, un homme français, regarde sortir de l'eau l'autre personnage, une algérienne qui se baigne dans la mer ; la manière dont est décrit le corps donne l'impression que les gouttelettes sont des diamants, de l'or... Cette scène est une mise en abîme de toutes les peintures orientalistes où l'on montre des femmes à moitié nues, dans le velours, embellies de bijoux.

En parallèle, d'autres romancières, telles Assia Djebar et Fatima Bekkaï, vont plutôt essayer de donner une place aux femmes auxquelles on n'a pas donné la parole. Elles redonnent aussi une place dans l'Histoire à des femmes qui étaient complètement effacées. Dans L'Amour, La fantasia, par exemple, il s'agit bien de redonner une place aux femmes à côté des personnages masculins, héros de la guerre. Contrairement aux appellatifs de la "Fatma" ou de la "mouquère", anonymes, interchangeables et collectifs imposés par les colons français, les femmes récupèrent leurs noms et deviennent ainsi des individus actifs et pas de simples objets au regard des hommes.

Concernant cette posture des romancières qui se proposent porte-parole des femmes anonymes, est-ce quelque part une stratégie de promotion contre l’occultation de la parole féminine orale qui existe dans les chants, la poésie et autres productions ? Qu'en est-il du décalage de position sociale de ces écrivaines par rapport à celles qui produisent, créent dans l'oralité ?
C'est le problème que soulève Assia Djebar dans L'amour, La fantasia . Elle a réalisé un reportage en enregistrant des femmes et elle a ensuite transcrit leurs propos. Elle est donc passée de l'oral à l'écrit et deuxièmement de l'arabe au français. Elle montre bien les paradoxes de cette « traduction » : à la fois une double trahison, mais également le seul moyen de faire témoignage. Par ailleurs, les discours vantant l'oralité des femmes sont à double tranchant. Les anthropologues Leila Abu-Lughod et Tassadit Yacine montrent que les femmes ne peuvent chanter ou déclamer leurs poèmes qu'entre elles ou dans des moments bien définis dans l'espace social. Même stylistiquement, les formes de ces expressions sont extrêmement codées et déterminées. C'est aussi une façon de dire que l'espace de l'écrit est réservé à l'homme et qu'il ne faut pas l'empiéter. Les louanges de l'oralité pose la question du confinement des femmes, afin qu'elles ne revendiquent pas le territoire réservé à l'homme et qu'elles n'investissent pas d'autres façons de s'exprimer.

On n'empêche pas les femmes d'écrire... l'oral n'empêche pas l'écrit...
Certes. Cela est la position idéale, mais ce n'est pas partout le cas, et il y a des façons d'orienter l'écrit. On touche alors aux nouveaux stéréotypes. En effet, la libération de la parole, les premiers écrits des femmes étaient des paroles de plainte, pour revendiquer une place dans la société, demander la liberté. Aujourd'hui, les romancières s'élèvent contre ce quiproquo, alimenté notamment en Occident, qui les considère comme la femme arabe victime du méchant homme arabe. Il y a vraiment un quiproquo entre la situation d'écriture et la situation de réception. Et souvent, parmi les exigences des Maisons d'éditions françaises, c'est la demande d'un récit où le personnage devrait être victime : une femme voilée, battue, violée, mariée de force, etc. On voit bien comment cette production éditoriale marche parce qu'elle correspond à des angoisses, qui méritent d'être interrogées à travers le discours médiatique et le discours sur l'Autre. On n'est pas loin du colonialisme. Ne vouloir voir que cela, c'est quelque part supposer les libérer. Les romancières sont conscientes de cela. Si elles considèrent que cette écriture de plainte a été nécessaire à une époque, elles veulent maintenant autre chose.

On en vient alors à la question de la qualité littéraire. Les romancières ne souhaitent pas que leurs romans soient reçus comme un document ?

Exactement ! Dans mon enquête, des romancières me disaient leurs ras-le-bol qu'on prenne leurs romans comme témoignage sur les problèmes des femmes et sur la décennie noire. Elles veulent être lues comme des romancières à part entière et pas autre chose. En effet, le paradoxe, c'est qu'elles ont des possibilités de publication et en même temps elles sont mises dans des ghettos. Par exemple, on ne tombe pas dans les librairies ou les bibliothèques sur des étagères de littérature féminine du sud ouest de la France, alors qu'il y a des étagères de littérature féminine algérienne.

Pourquoi les romancières algériennes n'investissent pas l'écriture théâtrale, une façon de plaider leurs cause et de gagner de l'espace ? Des auteurs algériens, dont Kateb Yacine, ont choisi de passer au théâtre pour s'approcher du public, gagner de l'espace...
Je n'ai pas vraiment d'élément pour répondre, mais peut-être que c'est différent d'écrire et de s'exposer. L'exposition du corps...

Pourtant, il y pas mal d'actrices, dans le cinéma, qui sont très populaires...
C'est une question intéressante à creuser... Mais j'avoue que je n'ai travaillé que sur les romancières. Mais merci pour la piste à suivre ensuite.

Revenons à votre enquête. Quelles sont ces romancières aujourd'hui et leurs pratiques de l'écriture ?

La plupart des romancières, du moins celles qui habitent en Algérie, travaillent, elles sont de milieu assez aisé et beaucoup utilisent des pseudonymes pour ne pas dévoiler leur nom de famille ou celui du mari. Car l'honneur du nom pèse, et certaines familles restent très hostiles au fait que la femme écrive et surtout, publie. En général, elles publient à compte d'auteur. L'édition en Algérie est restreinte et les livres coûtent chers, chose qui s'explique par la difficile structuration du champs littéraire, comparé au champs littéraire français qui a toute une histoire, comme l'a montré Pierre Bourdieu pour la France, et Mohammed Hadj Miliani pour l'Algérie. Pourquoi alors continuent-elles d'écrire, parfois en vendant leurs bijoux, pour se faire publier ? La réponse commune qui revient souvent dans leurs propos : « on écrit pour exister ». Au premier abord, on se dit que c'est un cliché, le cliché des artistes. Mais en réfléchissant mieux, on saisit le vrai sens dans le contexte algérien. Elles s'affirment en tant qu'individu, pas uniquement comme épouse et/ou mère. L'écriture leur procure une autonomie intellectuelle, leur permet de dépasser les rôles qui leur sont assignés par la société. Elles commencent à écrire à un certain âge, généralement à partir de la cinquantaine, quand la vie familiale est installée. Finalement, du moment où l'écriture ne change pas leur situation établie de femme qui s'occupe de la maison, on les laisse écrire. Mais pour elles, cela change beaucoup sur le plan de la liberté et de l'identité. Ce qui me fait penser au livre de Janice Radway, une américaine qui décrit des choses similaires dans son enquête sur des lectrices de romans sentimentaux d'une banlieue américaine : j'ai trouvé des points communs étonnants dans les entretiens, notamment sur le gain de liberté. Ces micros changements, où l'homme tient toujours sa place mais qu'on va faire attendre dix minutes de plus à l'heure du repas pour écrire ou lire, est quelque chose de très important pour elles, une liberté gagnée, même si cela paraît infime si on le rapporte à la structure des rapports hommes-femmes. Il y a beaucoup de femmes qui veulent écrire, s'exprimer. Il n'y a qu'à voir le nombre de textes que reçoit par exemple la revue méditerranéenne Étoile d'Encre pour s'en apercevoir. Le fait pour elles d'écrire et d'envoyer leurs textes change quelque chose dans le quotidien.

On constate une évolution de la place de la femme dans la société. Comment cela se traduit-il sur l'écriture et la création chez les femmes ?
Ça bouge. Il y a une évolution. Une romancière me disait que voir un couple qui se tient la main dans la rue est une scène qu'on ne voyait pas souvent auparavant en Algérie. Ça bouge pour l'homme et la femme et ce n'est pas facile. Il faut comprendre que pour les hommes, s'ils n'ont pas été éduqués à ces changements, c'est difficile d'avoir en face des femmes qui sont émancipées. Ca prend du temps et les évolutions doivent être pensées dans l'interaction et la relation entre hommes et femmes, et pas dans l'opposition. Comme le remarque Sophie Bessis, toutefois, le progrès des femmes dans l'espace public s'arrête parfois aux portes de la maison. Il n'y a pas de répartition des tâches domestiques. Les romancières, bien que de milieu favorisé, vivent et souvent dénoncent cette situation.

Dans les romans des auteures algériennes, il y a souvent la présence du couple, le couple en échec. Comment l'expliquez-vous ? Et quelle est la réalité entre la fiction et la réalité ?
(Sourire). Je ne voudrais pas dire des choses sur la vie intime des romancières. Effectivement, elles parlent beaucoup du couple et notamment de la notion de couple tout simplement. Malek Alloula a analysé cela dans les cartes postales orientalistes qui mettent en avant des images de couple. La notion du couple est occidentale. Il y a beaucoup de sociologues, de chercheurs qui ont montré comment le couple a été construit sur le plan social, littéraire et historique. Dans notre livre, Anne Simon et moi avions évoqué cette normativité du couple. Même le modèle romantique est construit aux dépends de la femme et on est loin de l'égalité de l'homme et de la femme. Ce modèle est donc construit sur l'attente de la femme du prince charmant, chose qu'on trouve depuis les chansons de geste du moyen âge. Les auteures algériennes composent avec ce modèle complètement construit. Elles écrivent ainsi sur le passage du couple traditionnel au couple contemporain.

Quels sont les points communs entre les romancières algériennes, marocaines, tunisiennes ?
C'est cette idée de s'affranchir. Il y a aussi l'écriture du roman historique qui permet d'esquiver l'accusation d'autobiographie dans laquelle est cloisonnée la réception de ces romans. C'est aussi cette idée déjà évoquée d'exister. Il y a une romancière marocaine qui un jour m'a dit : « L'écriture m'a installée dans ma liberté ». Par contre, cette liberté reste relative. C'est difficile pour elles d'arriver à une émancipation réelle et concrète. Au Maroc, il y a celles qui vivent seules, célibataires ou divorcées, alors qu'en Algérie, elles retournent le plus souvent chez les parents. Mais ce qui sûr, c'est que le fait de prendre le stylo ou la plume pour s'exprimer, créer et s'affirmer n'est pas une coquetterie ou un passe-temps comme un autre : c'est essentiel et vital.


Propos recueillis par Mohammed Yefsah
29/02/2012


Page web personnelle de Détrez à l'ENS
http://socio.ens-lyon.fr/detrez/index.php

Essais de Christine Détrez
A leur corps défendant : les nouvelles normes du corps féminin , (avec Anne Simon), Ed. Seuil, 2005.
La construction sociale du corps , Paris, Ed. Seuil, coll. "Points Essais", 2002.
Et pourtant ils lisent, (avec Christian Baudelot et Marie Cartier), Paris, Ed. Seuil, 1999.

Romans de Christine Détrez
Rien sur ma mère , Ed. Chèvrefeuille Étoilée, Montpellier, 2006.
De deux choses l'une , Ed. Chèvrefeuille Étoilée, Montpellier, 2010.