Transition du pays en panne, écritures vives | Béatrice André
Transition du pays en panne, écritures vives Imprimer
Béatrice André   
Rumena Bužarovska emploi un style frais, et souhaite, dans ses courtes nouvelles, raconter la société par des histoires personnelles, fictives. La faculté de philologie où elle enseigne l'anglais a été baptisée du nom de l'auteur qui l'aura le plus inspirée: Blaže Konevski, écrivain, poète, l'un des pères de la normalisation de la langue macédonienne dans les années 40. Il marque pour elle les premiers pas de la littérature macédonienne, qui ne remontent en aucun cas plus tôt que le XXème siècle. Elle cite aussi la prose de Dragi Mihajlovski, écrivain renommé et enseignant dans la même faculté.

Transition du pays en panne, écritures vives | Béatrice André«Je suis très frappée par une série de penchants que nous avons en Macédoine, notamment dans les familles, où ce sont les mères qui sont garantes des valeurs patriarcales auprès de leurs fils et de leurs filles. Je suis inspirée par ce type de thématiques, prévisibles, vu le fonctionnement de notre société. Je les dénonce dans mes écrits.» A propos de l’influence que peut avoir la dimension sociale dans sa littérature Rumena Bužarovska assume ses opinions: «Tout le monde a tendance à penser que, par le passé, la Yougoslavie était bien mieux qu'aujourd'hui, mais je ne veux pas tomber dans ces considérations, même si l'économie ou la sécurité pour nous Macédoniens étaient alors plus évidentes.»

Ili ili, cela veut dire «ou ceci, ou cela». Et derrière ce nom, nous attend Nenad Stevović, l'un des fondateurs de la maison d'édition. Assis à la petite table devant la vitrine de la librairie de bon matin, il parvient à trouver un point commun aux auteurs de la jeune génération. «Sans aucune exception, les nouveaux auteurs que nous publions écrivent sur l'amour, et la recherche de cet amour. Je pense que c'est une réaction normale dans ces temps difficiles que nous traversons. Même si l'environnement dans lequel nous vivons n'est pas idéal, avec plus de problèmes et peu de gens heureux, avec de l'amour nous pouvons tout de même surpasser ces tensions », raconte-t-il. La longue transition que vit la Macédoine, pénible passage du système yougoslave au nouveau, produit aussi de l'inspiration. "La Yougoslavie a généré des œuvres littéraires notoires, le temps nous dira si la période actuelle aura été aussi fertile. Mais je trouve que nous avons une nouvelle génération d'auteurs remarquable, tournés vers les problèmes contemporains, avec une langue beaucoup plus fraîche et un style beaucoup plus moderne. Qui les rend plus proches de la nouvelle génération de lecteurs."

Cela n'empêche pas à Nenad de regretter la période yougoslave, celle où la littérature suscitait un réel intérêt de la part du public. Sans lecteurs, la nouvelle génération ne vit pas de l'écriture. Sauf un Goce Smilevski, une figure d'exception dans la sphère littéraire.
Ce n'est pas la Macédoine qu'il a voulu partager en priorité dans ses œuvres. Il admet que le contexte actuel du pays peut inspirer, mais préfère ne pas s'y attarder pour le moment.
«Pour moi», explique Goce Smilevski, «les romans ne sont jamais destinés à raconter un pays, elles sont avant tout des histoires personnelles.» L'isolation de son pays, que de nombreux jeunes auteurs souhaitent partager à travers leurs écrits, n'est pas réelle, selon lui : «La France n'est pas mieux connue que la Macédoine. On veut s'y rendre, soit, on a entendu parler de Blaise Pascal, cela veut-il dire que nous connaissons vraiment ce qu'il a dit? Cet exemple s'applique pour tout. Nous vivons dans une société de l'ignorance, où seuls les noms sont connus.»

Trois romans au compteur, et dans les deux derniers, il se mesure aux plus grands : dans "Conversation avec Spinoza", Goce Smilevski s'entretient avec le philosophe dans un ouvrage bourré d'anecdotes historiques. Son dernier ouvrage, lauréat du prix européen de littérature 2010, s'intéresse à la soeur de Freud (1), «absente des bibliographies malgré sa proximité avec le psychanalyste le plus réputé au monde », pour reprendre les termes employés par Goce Smilevski. Ce dernier a décidé de creuser le sujet, intrigué par quelques lignes relatant le tragique destin de l'une des sœurs de Sigmund Freud : prêt à fuir l'Autriche pour Londres avec seize personnes de son choix, ce dernier laissa sa sœur à Vienne, à la merci des nazis. Les recherches de Goce Smilevski sur le sujet dureront 7 ans et demi, devenues obsédantes. «Mes proches s'inquiétait pour moi. Je ne pense pas refaire une œuvre aussi exigeante en termes de travail.» Son ouvrage a été très bien vendu en Macédoine. Ce que l'on confirme à la librairie Ili Ili - où un vieil homme repère l'ouvrage de Smilevski sur le présentoir de la rue et le prend dans ses mains. «Ah, j'aimerais tellement lire ce livre, j'ai beaucoup aimé le premier roman de Goce!»
Le succès n'est pas uniquement local. «Les droits de La sœur de Freud ont été vendus dans plus de 20 langues, le livre compte parmi les romans les plus traduits du XXIème siècle», dit Goce Smilevski avec satisfaction.

(1) La soeur de Freud a été traduit en italien aux éditions Guanda en septembre 2011.
Il sera publié en français en septembre 2012 aux éditions Belfond, et en anglais aux éditions Penguin. "Conversations avec Spinoza" est traduit vers l'anglais aux éditions Northwestern University Press.

Béatrice André
02/01/2012


mots-clés: