L’absence de critique littéraire | Béatrice André
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Béatrice André   
Sur le portail de l'opérateur Internet On.net, on n'imaginerait pas découvrir une rubrique dédiée à la littérature. La page, nommée "Book Box", a été ouverte par Ilina Jakimovska il y a deux ans, pour une expérience sociologique: "Nous avons voulu tester si les auteurs macédoniens, ou Tolstoï peuvent concurrencer Lady Gaga sur une page Web très populaire". Ilina Jakimovska, passionnée de littérature, est aussi enseignante à la faculté d'ethnologie de Skopje. Book Box était une manière de vérifier si une page dédiée à la littérature pouvait gagner, ou non, son lectorat. Le résultat a surpris : la page est très lue. Elle serait d'ailleurs considérée comme une page de critique littéraire à part entière, vu que, selon les mots de sa créatrice, "il n'en existe pas d'autre".

L’absence de critique littéraire | Béatrice AndréCelle qui ne se considère pourtant pas critique littéraire l'est devenue pour beaucoup. Elle dresse un portrait tranché de la nouvelle littérature macédonienne : " je suis les jeunes auteurs avec précaution, parce que j'ai été tellement déçue par la plupart d'entre eux que je réfléchis à deux fois avant de donner un peu de mon temps pour lire un jeune auteur. Les récompenses, comme le prix dédié aux jeunes auteurs de la maison d'édition Templum, m'aident à faire mes choix de lecture." Elle cite deux bonnes lectures, les "Mémoires" de Nenad Joldeski et "Alphabet et écritures égarées" d'Ivan Šopov, les deux derniers auteurs récompensés par Templum.

Son jugement ne signifie en aucun cas que la Macédoine n'a pas de potentiel: " Skopje a de jeunes auteurs talentueux, pas forcément issus des facultés de littérature. Ils écrivent avec un style plus léger et frais, poursuit Ilina Jakimovska. Mais soit ils ont un blog, soit ils n'apparaissent nulle part, il faut alors les dénicher de manière indirecte, à travers ses amis et contacts." Un paradoxe, quand on sait à quel point il est facile de publier dans le pays.

Ilina Jakimovska raconte une critique trop frileuse : "dans un environnement aussi petit, il est facile que le critique littéraire - qui est le plus souvent écrivain lui-même-, soit corrompu, pas réellement sur le plan financier, mais moralement. Il n'aura pas envie d'encenser ses collègues. Et quand bien même les critiques sont sincères, elles sont considérées comme des règlements de compte privés, voire politiques, qui auraient pesé plus qu'une réelle analyse de l'œuvre. Voilà ce qui se passe sur notre marché local", ascène-t-elle de manière catégorique.

Ses critiques donnent aussi lieu à ses délectations littéraires, comme celle qu’elle exprime pour Rumena Bužarovska, qu'elle décrit comme "une nouvelle amitié littéraire". Et à propos de critique, les deux femmes sont d'accord. Rumena Bužarvoska formule juste différemment l'état de la critique littéraire dans un pays où tout le monde se connaît "critiquer un travail publiquement peut entraîner des attaque par l'auteur lui-même, qui peut s'avérer être l'ami de votre tante du côté de votre mère, mais même la maison d'édition trouverait un moyen de vous dire : comment oses-tu me faire cela? On écrit jamais rien de négatif, ce qui ne rend service à personne : les oeuvres publiées ne sont pas le reflet de quelque qualité que ce soit", dénonce la jeune auteure.


Béatrice André
02/01/2012

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