"En attendant ma mort", de l’écrivaine syrienne Samar Yazbek | Rania Samara, José Saramago, Samar Yazbek, Daad Haddad
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"En attendant ma mort", de l’écrivaine syrienne Samar Yazbek | Rania Samara, José Saramago, Samar Yazbek, Daad Haddad
Des manifestants près de la mosquée des Omeyyades. Photo AP

Ecrivaine syrienne, l'une des plus importantes de sa génération. Samar Yazbek a à son actif 4 romans, 2 recueils de nouvelles et plusieurs scenarii de films. Elle travaille dans les médias et se distingue par un style original et son courage à évoquer des thèmes longtemps occultés qui abordent les déceptions d'une génération marginalisée et bouillonnante.
"En attendant ma mort", de l’écrivaine syrienne Samar Yazbek | Rania Samara, José Saramago, Samar Yazbek, Daad Haddad
Samar Yazbek
Son roman "Odeur de cannelle" est en cours de traduction vers le français, et a été récemment publié en Italie.
Le texte qu’elle nous propose ici parle de l’angoisse qui la prend à la gorge au cours des événements tragiques qui ravagent actuellement la Syrie.



Ce n’est pas vrai que la mort aura tes yeux quand elle viendra !

Ce n’est pas vrai que le désir de l’amour ressemble au désir de la mort. Les deux instants ne sont pas identiques, ils sont peut-être équivalents dans le néant où ils flottent. Dans l’amour, il y a l’identification avec l’autre, et dans la mort, il y a l’identification avec l’existence, la métamorphose du matériel tangible en idée abstraite. Chez les humains, la pensée est toujours plus noble que l’existence même, sinon, que signifie cette vénération des morts ? Le disparu, qui était parmi nous à peine quelques instants plus tôt, devient soudain fulgurance !

Je ne dirai pas que je suis calme maintenant. Oui, je suis silencieuse, j’entends les battements de mon cœur comme l’écho d’une explosion lointaine, plus nettement que le bruit des balles, les cris des gosses, les lamentations des mères, plus nettement même que la voix tremblante de ma mère qui me supplie de ne pas sortir dans la rue :

«Les assassins sont partout !
La mort est partout !
Au village !
A la ville !
Au bord de la mer !»
Les assassins s’emparent des humains et des lieux, ils terrorisent les gens, ils se répandent devant les maisons des voisins, leur disent que nous allons les tuer puis se tournent vers nous pour nous dire : Ils vont vous tuer.

Je suis la visiteuse fortuite de ce lieu. Je suis l’impromptue de la vie. Je n’appartiens pas à mon milieu. Telle un animal sauvage, je flotte dans le néant. Je me débats dans la vacance – sauf de ma liberté existentielle. Je regarde par la fenêtre, j’observe, avant de retrouver le calme et de rentrer dans le silence. Ma voix est étouffée. A ces moments-là, je me rappelle les mots du réalisateur Omar Amiralay, pendant l’une de nos rencontres matinales, quand j’ai lancé : « Je vais écrire des romans sur l’histoire de ce pays. », il a répliqué : « Dépêche-toi alors ! Je te vois comme une morte en sursis. ». J’ai éclaté de rire. Il a ajouté en souriant : « S’il n’y avait pas ta fille, bien sûr ! »

Omar le facétieux n’aurait pas proféré ces paroles à la légère, il connaissait bien mes liens avec la mort qui avait souvent protégé ma vie. La mort ressemble à l’amour et, pour t’en débarrasser, il faut t’y plonger, tandis que si tu veux être brûlé par l’amour, garde-le à distance.

J’ai voulu en finir rapidement avec l’existence. Submergée par les détails, je n’ai pas compris que cette indifférence allait faire de moi une femme solide et vulnérable à la fois et que j’allais m’attacher à la vie avec toute cette peur ! Peur de quoi ? Comment les gens ont-ils peur ? Ils ne savent pas qu’ils vivent la peur comme ils respirent. Depuis quinze ans, depuis que je me suis installée dans la capitale avec ma fille, je garde un couteau dans mon sac, je l’emporte partout avec moi. Un petit couteau à cran d’arrêt pour me défendre. Pendant des années, je me suis dit que j’allais l’utiliser contre celui qui s’attaquerait à la femme solitaire que je suis. Je n’ai pas eu à l’utiliser souvent, je l’ai brandi quelquefois à la face de quelques hommes abasourdis. Mais récemment, je me suis dit : Je vais le planter dans mon propre cœur avant que quiconque n’agresse ma dignité.

Que signifie tout cela dans cette sarabande de la mort ? Sortir dans la rue devient l’occasion pour mourir. Cette idée me titille depuis quelques temps : marcher dans la rue, sentir que quelqu’un est sur le point de te tuer à tout moment. Une idée folle, bizarre me traverse l’esprit : aller à la manif avec des amis, consciente que les agents de sécurité peuvent te viser à tout moment. Ces mêmes agents de sécurité qui écrasent les gens depuis des décennies, les spolient, les trahissent, les arrêtent, les tuent, avant de poursuivre leur chemin placidement.

Comment le corps humain se métamorphose-t-il en arme mortelle ? Les mains, les yeux, les cheveux, la tête, tous leurs organes pareils aux tiens, comment se transforment-ils en tenailles et en crocs ? En un clin d’œil, le réel devient imaginaire, il est plus âpre que l’imaginaire. On dit qu’écrire un roman nécessite beaucoup d’imagination, et moi je dis qu’il a besoin d’abord de réel, ensuite de réel et enfin de réel. Ce que nous écrivons dans nos romans est moins rude que ce qui se passe dans la réalité.

La dame menteuse apparaît à la télévision. Ma mère dit : « Ecoutez ! Elle parle de traîtres, d’émeutes communautaires. Malheur à nous ! Fermez bien les fenêtres ! ». Les voisins et nous prenons ses paroles à la légère. Nous sommes unis plus qu’une même famille ! Je discute avec elle et soudain, j’éclate en sanglots. Les images des enfants torturés et des jeunes gens assassinés me reviennent à l’esprit. Le visage de l’enfant que j’ai emporté dans mes bras sur la place Margé, alors qu’il regardait les membres de sa famille se faire taper dessus avant d’être arrêtés. J’écoute un homme parler à la télévision du sang des martyrs à Deraa, appeler à la vengeance : « Nous ne répliquerons pas à cette femme (il parle de la dame menteuse). Nous ne répondons pas aux femmes. Allons-nous prêter l’oreille à une femelle ?! »

Ce qui se passe ne me ressemble pas, les applaudissements de ma famille pour la dame, les applaudissements de mes amis pour le sang des martyrs. J’ai honte du sang des martyrs. Je me replie sur moi-même. Dieu du Ciel ! Si une erreur humaine arrive et s’il apparaît que tu es assis là-haut, que tu ne veuilles pas descendre pour voir ce qui se passe, je tendrais le bras vers toi, je t’attraperais de ton septième ciel, afin que tu entendes et que tu vois !

Je sors sur le balcon, les effluves des citronniers me ragaillardissent. L’endroit reste calme quelques instants avant que les pétarades ne reprennent de plus belle. Tout le monde sait que la ville était calme, mais il ne s’agissait pas d’un calme naturel, car l’hégémonie de l’appareil sécuritaire est très grande et personne ne peut y fomenter des troubles. Les agents de sécurité sont constamment dans la rue et la transforment souvent en carnaval de terreur. Soudain le désordre s’installe, les agents de sécurité guettent les gens qui s’enfuient quelquefois ou qui sont éliminées de manière incompréhensible d’autres fois. Des gangs ont surgi du ventre de la terre, ils ont poussé comme des plantes, sans logique, sans raison ! Les gens se demandent : « Comment ces bandes folles ont-elles surgi ? Comment ont-elles assassiné les gens, faisant danser les balles sous nos pieds et sous nos fenêtres ? Comment cela est-il arrivé ? » Les mêmes bandes interpellent nos voisins sunnites, les terrifient en leur disant que nous allons les tuer. Elles se tournent vers nous et nous disent que les autres vont massacrer les alaouites. Moi l’intruse dans ce lieu, j’observe avec terreur ce qui se passe. Moi l’exilée de la ville, du village et de l’air de la mer, je suis la cible des regards des autres qui me transpercent de partout. Je connais les deux faces, je connais les autres aspects de la vie à Damas, la ville qui s’est transformée en un village d’une autre nature.

Qu’est-ce que je fais ici ?

Est-ce que j’attends la mort ? Je l’ai toujours su. Entre temps, je l’ai toujours combattue. Les débats reprennent : « Les saboteurs, les intrus,… ». Je me recroqueville sur moi-même, je suis moi-même une intruse parmi les miens. Intruse dans mon lit. Intruse dans un amour muet et impossible. Aujourd’hui, je fourre mon nez en toute chose et je ne suis aucune chose. Je suis une masse de chair recroquevillée sous le matelas. Je me faufile même dans les stries de l’asphalte de la rue ! Je m’enfonce dans le chagrin de chaque Syrien qui traverse la rue sous mes yeux. J’écoute les tirs, les cris, les prières. Je suis la masse de chair qui, le matin, va de maison en maison dans l’espoir de trouver une échappatoire, tout en prétendant faire quelque chose, quelque chose de mensonger qui lui permettrait de croire en l’exercice de la justice. Mais qu’est-ce que ça vaut à cette heure-ci ? Rien ! Tous les slogans, toutes les souffrances, toute la haine qui incite au meurtre et à la mort ne signifient plus rien face à cette réalité : les rues sont vides. Ville fantôme. Les engins militaires sont partout, l’armée est invisible. Où est l’armée ? Qui croit à ces bêtises-là aujourd’hui ? L’armée laisse les gangs terrifier les gens et les tuer, sans intervenir. Les agents de sécurité qui avaient l’habitude de terroriser les civils ont perdu soudain leur puissance devant ces gangs.

Quelle est cette démence ?

C’est la mort. Un être en mouvement qui avance sur ses pieds, dont j’entends la voix, que j’observe fixement. Moi qui en connaît le goût. Moi qui connais le goût du couteau sur la nuque et le goût des bottes sur la nuque aussi. Je l’ai connu il y a longtemps, depuis ma première fugue de ce monde étroit, depuis ma deuxième et ma troisième fugue. Moi qui suis un crime d’honneur en sursis dans ma famille, un crime de traîtrise dans ma société, dans ma communauté, dans … et dans…

Je n’ai plus peur, non parce que je suis téméraire – étant de nature très fragile – mais par habitude.

Je n’ai plus peur de la mort, je l’attends sereinement avec ma cigarette et mon café. Je crois que je peux regarder dans les yeux un franc-tireur sur la terrasse voisine. Je le regarde fixement. Je sors dans la rue et je scrute les terrasses des immeubles. J’avance posément, je dépasse les trottoirs et la grande place en me demandant où peut-il se camoufler maintenant ? Je pense que je vais écrire un roman à propos d’un franc-tireur surveillant une femme qui avance posément dans la rue. Je pense à eux comme à deux héros dans une ville fantôme. Je pense à des scènes qui ressemblent aux scènes de rue dans L’Aveuglement de José Saramago.

Je reviens dans la capitale, consciente que cet endroit ne sera plus jamais comme avant. La peur ne ressemble plus à la respiration. La vie ici a été définitivement bouleversée.

Je reviens, consciente que je ne désespérerai jamais de recommencer les exercices de la justice, au risque de m’exposer à la mort. C’est par habitude, ni plus ni moins. J’attends la mort et je ne porte pas les fleurs à ma tombe*.

Avril 2011


*Allusion au titre d’un poème célèbre écrit par la poète syrienne Daad Haddad :
Je suis celle qui porte les fleurs à sa tombe .

© Traduction Rania Samara