Arkoun, Abou Zeid et El Jabéri: incompris en Occident comme dans leurs propres pays | moutazilites, Mohamed Abed El Jabéri, Nasr Hamed Abou Zeid, Mohammed Arkoun, Yassin Temlali
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Yassin Temlali   

// Mohammed Arkoun Mohammed Arkoun

Mohamed Abed El Jabéri, Nasr Hamed Abou Zeid, Mohammed Arkoun! En l’espace de quatre mois trois grands penseurs nous ont quittés. S’ils ont formé quelques dignes disciples, ils n’ont réussi ni à « refonder la pensée musulmane » ni à endiguer la vague d’intolérance qui déferle sur leurs pays. Par la faute de gouvernements dictatoriaux, hésitant entre une authenticité poussiéreuse et une modernité factice, une voie royale continue de s’ouvrir à un néo-califat si peu « bien guidé ».
Ces penseurs ont eu moins de chance que leurs ancêtres de l’âge d’or islamique, les moutazilites. Les moutazilites ont vécu au 8e siècle, plus clément pour eux que pour El Jabéri, Abou Zeid et Arkoun notre époque réactionnaire. La théologie musulmane était en voie de formation et les esprits n’étant pas encore colonisés par le wahhabisme, on ne se hasardait pas à les condamner au feu éternel avec cette bonne conscience que donne le fanatisme aux fanatiques. Ils ont nié que le Coran soit la parole incréée de Dieu mais peu de faqihs les ont qualifiés d’apostats, pas même Ibn Taymia, père spirituel des puritains de nos jours. Et avant qu’ils ne subissent une abominable persécution, leur doctrine a été, trois décennies durant, l’idéologie officielle de l’Empire.
Les moutazilites de notre siècle n’ont pas été aussi bien lotis. Leur persécution a commencé dès qu’ils se sont écartés du troupeau bêlant des traditionnalistes. Pendant plus de vingt ans, Arkoun n’est pas rentré en Algérie, pays intellectuellement inhospitalier, où il était la cible des attaques de Mohamed El Ghazali (et d’autres cheikhs de moindre envergure) lorsqu’il s’y rendait pour participer aux « colloques de la pensée islamique ». Abou Zeid a dû se réfugier aux Pays-Bas, après qu’un absurde verdict l’a « légalement » séparé de son épouse ; il n’est revenu en Egypte que pour y mourir, au milieu de l’allégresse déplacée de ses adversaires. El Jabéri n’a pas quitté le Maroc mais il n’y était pas épargné par les islamistes, si bien qu’il a dû leur faire l’inestimable concession de reconnaître que « la laïcité, au sens de la séparation entre la religion et l’Etat, est sans objet en islam » (1).
Lorsque leur dogme était l’idéologie officielle de l’empire musulman, les moutazilites ont siégé dans des tribunaux d’inquisition qui interrogeaient les théologiens sunnites (comme l’imam Ahmed Ibn Hanbal) pour les excommunier ou, au contraire, les consacrer comme d’authentiques croyants. El Jabéri, Abou Zeid et Arkoun n’ont été la cause de la persécution de personne, et si Youssef El Kardaoui, dans les geôles de Nasser, a subi le châtiment du fouet qu’avait subi, douze siècles plus tôt, le fondateur du hanbalisme, ce n’était pas à leur instigation. Malheureusement, leur parfaite innocence des crimes commis dans leurs pays ne les a pas prémunis des accusations de compromission avec les dictatures qui les gouvernent.
A l’époque des moutazilites, l’empire musulman s’étendait des confins de la Chine à l’Atlantique ; sans être mineures, leurs idées n’étaient pas nécessaires à sa pérennité. El Jabéri, Abou Zeid et Arkoun, sont nés dans une région, où tout appelle une renaissance rationaliste, qui ouvre la voie à un progrès librement choisi, qui ne soit pas imposé par les baïonnettes. Malheureusement, leur pensée y est encore considérée comme un luxe indécent, quand elle n’est pas assimilée à une impiété qui doit être punie par la mort.
Les moutazilites ont été âprement critiqués mais de leur temps, Bagdad n’était pas une annexe de Byzance. Aussi, ne leur a-t-on que rarement répliqué que leurs idées étaient « importées de Grèce ». Les moutazilites contemporains, eux, sont quasi-quotidiennement qualifiés de « fer de lance de l’invasion culturelle », ce qui, de nos jours, équivaut à un franc appel au meurtre. Et peu de gens savent que la critique de l’orientalisme par Arkoun a limité l’emprise des orientalistes dans des institutions académiques politiquement influentes en Europe et en Amérique.
Douloureuse tragédie que celle de ces nouveaux moutazilites. Pas plus que dans leur propre pays, on le les comprend dans cet exil, où, avec une insupportable bienveillance, on les appelle les « musulmans éclairés ». Les orientalistes ne leur pardonnent pas d’avoir investi le domaine des études islamiques sans leur permission, et leurs concitoyens les renient de peur d’être frappés par le feu du ciel (2). Ils n’ont de tribune que les enceintes insonorisés des universités étrangères. Douloureuse tragédie que d’être nés dans un malencontreux moment historique, où leurs peuples sont humiliés au nom d’une Raison déshumanisée et utilitaire.


Notes
1) « Hiwar al maghrib w al mashriq » (Dialogue entre le Maghreb et le Machrek), entretiens entre Mohamed Abed El Jabéri et le penseur égyptien Hassan Hanafi, publiés en 1990. Cette déclaration est considéré par certains intellectuels laïcs comme une tentative de se situer dans le « juste milieu » entre laïcistes et islamistes.
2) Des sites islamistes avaient propagé une rumeur selon laquelle, la mort de Nasr Hamed Abou Zeid à cause d’un « virus inconnu » était une « punition divine ». Selon des journaux égyptiens, Prenant au sérieux cette rumeur, certains habitants de son village ont refusé d’assister à son enterrement.


 
 
Yassin Temlali
(21/09/2010)