«Jardins» de Marielle Anselmo | Samia Kassab-Charfi
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«Jardins» de Marielle Anselmo | Samia Kassab-Charfi
Marielle Anselmo

Tout commence par ce paysage posé: ma propre histoire perdue. Dépôt que les années ont couvert, schistes du temps, errances que le vent emporte.

Pour telle aventure, une métaphore vient lever les scellés de la mémoire : celle du lancer de filet, geste auguste du quêteur marin. Déferlent alors d’étranges prises : volées d’odeurs, effluves le long des routes, marines et rurales, au fond de quelque ferme oubliée, dans le pays d’avant.

Pays rêvé ou pays réel ? La confusion est voulue, et fructueuse, comme le sont les mots simples et essentiels, de l’écriture rare, toute d’émotion et de pudeur, de Marielle Anselmo.


«Jardins» de Marielle Anselmo | Samia Kassab-CharfiAu beau milieu de ces Jardins , un poème se tient, parmi les poèmes, généreusement ouvert, bref, obstiné, baissant d’un coup la voix, un poème qui retient.

Il y est question d’ un peuple sans livre . De ces Gens de Sardaigne de Malte et de Sicile
qui s’en furent migrer, abandonnant rive nord pour d’autres littoraux, ceux d’un pays qui offrit hébergement, un bout de mer aux pêcheurs d’éponge – peuple de marins et de pêcheurs – un coin de ville vieille aux artisans, et ces parois cactées où s’accrochèrent les échos des langues – langue de riche (le jasmin ), langue de pauvre (l’ olivier ).

Ce pays désertique fut clément pour eux. Il leur fut non point Nouveau monde , mais monde nouveau.

Et ce peuple sans livre , le peuple de ces gens de terre et de mer / à la langue latine , nous lui devons quelques-unes de nos plus belles demeures, les linteaux des immeubles Art nouveau de la ville dite européenne, toutes les ferronneries aux balcons des boulevards d’antan, les noms encore gravés d’architectes livournais, qui murmurent leurs sonorités italiennes au fronton des petits colisées.

La question cruciale, la poétesse la pose: qui se souvient de nous?

Au fil de ces poèmes, subtiles ellipses, sculptés tantôt comme des ifs, tantôt comme roses des sables, rares, éparpillés et tout aussi soudainement condensés, deux-trois vers quintessentiels s’agrègent sur l’espace dunaire. Poèmes indécis, pressés, tardifs, feu de langue/étrangère .

Page-plage où reviennent, en ressac, égrenées et réaccordées, les notes lointaines d’une partition ancienne. D’avant l’exode :

on
nous a
séparés
dispersés


Poèmes à géographie mentale où s’entortillent les arbres donateurs de Méditerranée : arbres flamboyants et arbres cendrés d’un trop-plein de lumière; palmiers, cactus, figuiers . Ramures d’où monte le souvenir d’une promesse perdue....

Dans les filets du poème, chaque paysage est une vibrante donation de l’écriture. Fruits d’une plume qui replante la mémoire, buvant aux sources mêmes de l’oubli, là où fusent les premiers mots de la langue, les tout premiers, les essentiels, mêlant les étoiles et le pain , l’ eau à la nuit . L’hommage au frère et la supplique à la mémoire, comme celle du pêcheur à la mer.

L’extraordinaire page rassemble le peuple épars des mots. Une barque, comme aux temps d’aube de ce fameux siècle, les emmène. Des amers apparaissent, éclairant la route longue du poème à lire : quelques noms de fruits, la résonance d’un galet. Un poème s’enroule, se déroule, tombe brusquement comme une fine étoffe au bord des chevilles. L’autre n’est qu’un halo, un effleurement, un presque-rien qu’il faut s’empresser de prolonger.

Portulan pour passer une frontière. Celle du monde, de la mort, de l’amour. Celle des langues qui sont autant de pays intérieurs, ces fidélités impossibles où s’implante l’empire de l’errance. Inventer à nouveau les mouvements sauvages des peuples

Et la mêlée de ceux
Qui ne se rencontrent pas


Les quatre temps poétiques s’achèvent sur Les Îles . Dans le ventre nocturne où murissent les éclats lumineux à venir, étincellements de blancheurs et barques nues en attente dans les criques rocheuses. Aucune insolence, pas même celle du phare surplombant. Toute chose étend ses courbes, d’île en île , dans cette Grèce revisitée.

Ce sont jardins que la saison nous donne, retirés des filets du temps, sous l’aile du seul langage partagé, qui est poésie.


Marielle Anselmo, Jardins , Tarabuste Éditeur, collection DOUTE B.A.T., 2010.

Samia Kassab-Charfi
(26/04/2010)