Un livre pour dire non | Kenza Sefrioui
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Kenza Sefrioui   
Un livre pour dire non | Kenza SefriouiTout a commencé, en août 2007, par un texte lancé sur internet par le romancier Eric Pessan: «On est contre». Un cri de ras-le-bol et d’indignation face à plusieurs décennies de fermeture grandissante de la politique française quant à l’immigration et aux dérives qui s’ensuivent : violences policières, arrestations à tour de bras, centres de rétention, reconduites à la frontière, doubles peines, et leur cortège de drames. A ce cri, la romancière Nicole Caligaris répond : «On fait quoi?» Ainsi est né le projet d’un livre collectif qui soit un acte à la fois littéraire et politique, un pied-de-nez à la résignation. La préface, signée par les initiateurs et deux chefs d’orchestre du projet, avertit: «L’odieux est insidieux, nous le savons, il ne vient pas par catastrophe, il se glisse dans le quotidien un pas après l’autre et c’est comme ça qu’il fait adopter le pire, avec un grand hélas, comme si c’était inévitable. Pour trop connaître cette saleté de mécanique du pied dans la porte, qui, de silences en consentements, désamorce le scandale de tout effet scandaleux, nous ne renoncerons pas à dire notre refus de cette politique qui nous est présentée comme une fatalité par ses auteurs». Cet acte citoyen, qui se place sous l’égide morale de Maurice Blanchot, écrivant: «A un certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser. Le refus est absolu, catégorique. Il ne se discute pas, ni ne fait entendre ses raisons». L’entreprise se veut un acte de résistance, tout en étant lucide sur sa portée pratique. Il s’agit donc de «rendre poreux les murs de la citadelle» en provoquant des rencontres.

Poreuses frontières
En octobre 2007, une quarantaine d’écrivains sont contactés par email et se voient proposer d’entreprendre une correspondance pendant deux mois. Vingt-six ont accepté. Les binômes ont été «tirés au sort dans deux listes établies, comme à la douane, selon l’émetteur du passeport : celle des écrivains de nationalité française et celle des écrivains d’une autre nationalité». Ce qui repose sur un a priori, car la plupart des auteurs dispose d’une double nationalité… Le poète Mohamed Hmoudane est installé depuis 1989 en France et a la nationalité française. Quant au romancier Driss C. Jaydane, sa mère est française. Tous deux ont néanmoins été contactés en tant que Marocains. En fait, la liste des participants fait apparaître à quel point le critère de la nationalité ne rend pas compte de la richesse de parcours individuels nourris d’expériences internationales. Eric Pessan, né à Bordeaux, raconte dans sa contribution, l’histoire de ses parents, paysans des Landes qui se vivaient comme immigrés à la ville. Le poète et romancier Nimrod, né au Tchad en 1959, est installé à Amiens, de même que le romancier et nouvelliste Eugène Ebodé, qui a quitté son Cameroun natal à l’âge de vingt ans pour s’établir en France. Les romanciers algériens Mourad Djebel et Abdelkader Djemaï y habitent eux aussi depuis les années 1990. Brigitte Giraud, qui vit à Lyon, est née en Algérie. Le Togolais Kangni Alemdjrodo est professeur universitaire en France et aux Etats-Unis, tandis que son compatriote Gustave Akakpo a animé des résidences d’écriture en France, en Syrie, en Tunisie et en Belgique. Le Malgache Jean-Luc Raharimanana publie en France et a été journaliste à RFI. Le nouvelliste et romancier Sayouba Traoré est «enfermé dehors» depuis que le Burkina Faso l’a jugé indésirable, tandis qu’il faisait ses études à Paris. Aristide Tarnagda, comédien, a, lui, quitté le Burkina pour des résidences d’écriture à Rennes puis à Sao Paulo. Le poète béninois Jean-Baptiste Adjibi enseigne le français à Versailles. Quant à Claude Mouchard, son métier de traducteur le fait vivre en contact avec les mondes anglophones, germanophones, ainsi qu’avec le coréen et le japonais. Bref, question enfermement, on fait pire… Ce ne sont pas eux qui sont les plus visés par la fermeture des frontières. D’autres, comme les Français Arno Bertina, Marie Cosnay et Nathalie Quintane, ou la poétesse algérienne Samira Negrouche ne donnent que des notices biobibliographiques évasives, refusant de s’enfermer dans des définitions. Quant à François Bon, il renvoie tout simplement à son site (www.tierslivre.net).

Passerelle dans l’inconnu
Si le projet propose – comme l’indique le joli titre choisi pour l’ouvrage, Il me sera difficile de venir te voir – un échange à distance, censé reproduire la difficulté de circulation des personnes entre le Nord et le Sud, la difficulté n’est pas la langue: en l’absence de tout budget, donc de possibilité de faire des traductions, l’autre critère de sélection était que tous les écrivains participants soient francophones. La vraie gageure est de correspondre («Plus tellement l’habitude des correspondances», relève François Bon), alors que, pour la plupart, ils ne se connaissent pas, ou très peu, même si tous acceptent avec enthousiasme l’idée de «sortir de soi» et d’«entrouvrir le cercle». «Comment ou par quoi commencer ?» se demande Arno Bertina, qui imagine avec humour la distribution d’enveloppes timbrées au hasard de la descente d’un bus, suggérant un bloc de vie ailleurs. «Dois-je tenter de vous décrire ce que je fais, sans que vous en ayez émis le désir, ou choisir plutôt de parler de but en blanc de la situation politique française qui a fait naître le désir de ce dialogue un peu bancal car il se nourrit plus d’un désir d’échange en général que de celui de dialoguer avec quelqu’un de précis», écrit-il à Driss Jaydane, qui lui attend «que quelque chose se produise, quelque chose comme une voix qui me dise : «Cette fois, tu peux y aller, le principe de la correspondance est suffisamment «désacquis» pour que vous ayez des choses à vous dire!»
Ainsi, cette contrainte a fortement pesé sur la forme de l’échange. Certains ont éludé le jeu de la correspondance, en proposant un travail littéraire à deux voix. Eric Pessan et Nimrod ont chacun rédigé un récit, présentés comme deux miroirs parallèles. Jean-Baptiste Adjibi et Pierre Ménard ont donné un Abécédaire des prépositions. L’échange poétique plein d’humour et d’images inquiétantes entre Pierre Le Pillouër et Sayouba Traoré reste un peu abscons. Samira Negrouche a commencé par refuser le principe, en estimant que chez elle, «la grande injustice vous entoure à chaque coin de rue, les gens essayent de s’en sortir à tout prix; à la limite, la pire insulte est celle qu’ils subissent chez eux, ils sont capables d’accepter l’inacceptable ailleurs dans l’espoir d’une hypothétique dignité future. Alors! La politique de l’immigration en France, au Canada ou ailleurs… le problème est avant tout chez nous». Persuadée par Nicole Caligaris, elle a ensuite accepté de poursuivre, évoquant le désir et la liberté de partir, la question de la justice. A l’inverse, Nathalie Quintane s’est montrée réticente face au risque de présupposés impliqués par une démarche «volontariste»: «Vouloir établir une correspondance entre écrivains «français» et écrivains «africains», c’est essayer d’établir un partage – mais le partage de quoi? D’un savoir ? D’un sentiment ? Si l’on écrit, c’est bien parce qu’on ne sait pas grand-chose et qu’on attend justement de l’écriture qu’elle nous l’apprenne. Quant au sentiment, eh bien, on l’a dit dès le début : impuissance et colère». Et de décider de ne publier qu’une partie de sa correspondance avec Mourad Djebel, par refus de «rejouer ce que [son] livre s’acharne à défaire : les rôles préparés, l’Algérien d’un côté, la Française de l’autre, et hop immigration la balle au centre». Ailleurs, on fait connaissance, on évoque le désir de partage, les pesanteurs historiques, la place de l’économie, la mondialisation et les représentations de l’étranger, le racisme, les sentiments d’appartenance. Marie Cosnay et Jean-Luc Raharimanana éprouvent la nécessité de se situer, physiquement, parlent du temps, de la chaleur… Le ton est à la révolte, marque la nécessité de témoigner, ou bien se développe dans la sincérité et la sympathie. Ne cherchez pas dans ces textes d’inventaire de faits liées à la politique française d’immigration : les faits n’interviennent qu’incidemment, dans une réflexion globale. Une réflexion d’écrivains, qui rappellent des utopies qui nous font vivre, en citant Saint-John Perse: «S’en aller, s’en aller, parole de vivant».
Au final, les contributions sont inégales et hétérogènes, mais elles ont le mérite de remettre les écrivains face à leurs responsabilités citoyennes. Malgré les doutes et les difficultés, c’est «le journal à plusieurs voix d’un temps qui commence» : une première étape…

Kenza Sefrioui
(16/03/2009)

Article publié dans Le journal hebdomadaire du Maroc

Il me sera difficile de venir te voir , correspondances littéraires sur les conséquences de la politique française d’immigration Collectif
Ed. Vents d’ailleurs, 256 p., 14 €
Les droits d’auteurs seront versés au Réseau d’éducation sans frontières (RESF)



extraits

Nimrod : né au Tchad en 1959.
Un livre pour dire non | Kenza Sefrioui«Je m’élève contre l’attitude française qui consiste à traiter un Africain comme un potentiel porteur du HIV. J’en ai subi des tests de sida, et toujours à mon insu. C’est l’unique raison qui me les rend intolérables. Comme la viande bovine des assiettes européennes, l’Africain fait partie de ceux dont on trace l’itinérance par un fil d’Ariane à la sanguine. Jadis on marquait les esclaves au fer rouge ; le sida a remis au goût du jour le commerce sanguin comme s’il se fut agi d’un nouveau partage de l’ordre humain. Les tests d’ADN dont bruit ces jours-ci la République n’en sont que les derniers avatars.
Un matin de février 1991, il y a de cela dix-sept ans (je me souviens qu’il neigeait), quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’un formulaire avait été pré-rempli, qui stipulait que je consentais à me soumettre au fameux test ! On me le faisait signer après la prise de sang et, du coup, j’endiguais mal une forme d’écœurement d’avoir été mis devant le fait accompli. Je me sentais humilié, blessé; je me sentais abusé. L’impression d’être mené par le bout du nez, mêlée à la sensation d’étrangeté pour qui subit sans recevoir d’explication autre que «faites ceci, faites cela», me ravalait au rang de cobaye de laboratoire».



Kangni Alem : Né en 1966 au Togo.
Un livre pour dire non | Kenza Sefrioui«Quand elle produit, l’Afrique, on refuse l’accès de ses produits à la mondialisation. Exemple : je consomme quand je vais au Bénin une eau minérale de bonne facture nommée Possotomé, du nom de la source qui donne cette eau aux populations du Bénin. Supposons qu’un homme d’affaires béninois veuille commercialiser cette eau minérale en France… on lui objectera des tas de normes ISO à respecter, de taux de nitrates ou de sodium… Et même s’il se conformait à toutes les exigences, il suffirait que Carrefour ou Auchan mette la bouteille en tête de gondole (je rêve) avec la mention «Origine Afrique». Dis-moi sincèrement, tu penses que le consommateur français tressaillirait de joie à l’idée de faire boire à ses chères «têtes blondes» de l’eau d’Afrique, alors que la télé lui a déjà montré toutes les eaux croupies où les lions et les hommes vont boire ou se battre?
Je suis dur, je sais, mais c’est l’image que j’ai de la fameuse mondialisation. Elle est à sens unique».



Marie Cosnay : Romancière et traductrice installée au pays basque.
Un livre pour dire non | Kenza Sefrioui«Chez Belin (2007), Gérard Noiriel dirige et réunit une série d’études, dans L’Identification. L’idée est d’interroger les manières qu’eut l’Etat, dans l’histoire, d’identifier les individus, les groupes. Dans quel but. De l’identification physique, pour la reconnaissance immédiate, de visu (cicatrices, fer rouge) jusqu’à la biométrie contemporaine (iris, contour de la main, empreintes).
Il y a une semaine, je crois, je lisais que les «ex-campeurs» de Sangatte étaient marqués, au poignet, au stylo indélébile. Pendant que les migrants abordant en Europe sont fichés de l’iris. Et identifiables n’importe où en Europe.
Je pense: l’union de l’archaïsme (marquage à même la peau) et de la technique soi-disant imparable, scientifique, infalsifiable.
Les techniques de contrôle antiques (de visu), et modernes (de loin). Ce qui choque, c’est que toutes les manières d’identifier et de contrôler, de près ou de loin, d’une manière violente et humaine d’une part, d’une manière violente sans douleur et inhumaine d’autre part, sont réunies.
Réunion des deux techniques de surveillance. De l’individu par l’individu, de l’individu par le groupe d’individus, et par autre chose, qui tient lieu de groupe et demeure très abstrait. La réunion de l’antique et du moderne. Tout au service du contrôle. Cela prouve-t-il la peur des Etats européens? Penser cette peur».



Aristide Tarnagda : Né en 1983 au Burkina Faso.
Un livre pour dire non | Kenza Sefrioui«J’ai l’impression que les notions de souche, d’identité, de couleur de peau ne sont que des duperies qui cachent le vrai problème de notre monde actuel : celui des riches et celui des pauvres. J’ai l’impression aujourd’hui que, quand on est pauvre, on est noir, africain et cela même si on est blanc. Ce qui fait de moi un homme à part entière aujourd’hui, un homme en règle, avec des papiers et tout ce qui s’ensuit, c’est mon compte en banque, ce sont mes actions dans les différentes Bourses du monde ; ce sont mes muscles de footballeur ou de rugbyman émérite qui font la gloire des pays riches, des riches. Voilà. A mon avis, la souche et l’identité aujourd’hui ne veulent plus rien dire, elles ne sont que l’affaire des artistes, des journalistes et des intellectuels. L’identité, les règles, la source qu’on nous sert peuvent-elles être détachées de la ploutocratie trop présente de notre monde? […] Désormais les oiseaux migrateurs sont plus libres que nous. Ils peuvent bouger comme ils veulent, sans le souci des visas, de la couleur de leurs plumes ; et nous, nous serons condamnés à rester là où nous sommes, loin des pluies qui nourriraient nos terres et empêcheraient nos intestins d’être en grève permanente, loin des belles vagues des mers qui offriraient des couleurs bleues à nos yeux, les empêchant ainsi de rougir face à la poussière des rues sèches et au sable des dunes».



Mohamed Hmoudane : Né en 1968 au Maroc.
Un livre pour dire non | Kenza Sefrioui«Des humains errent, perdus dans un immense désert…
Ils sont saisis d’en haut, filmés, montrés, exhibés. La caméra survole d’abord de loin les silhouettes, qui se confondent avec le mirage, puis s’approche peu à peu d’eux. On découvre alors des visages marqués par la fatigue, brûlés par le vent rocailleux, éprouvés par le désespoir.
Ce sont des humains errant, perdus dans un immense désert, quelque part entre l’Algérie et le Maroc. Ils n’ont pas eu la «chance» de traverser la Méditerranée. Ils ont eu juste le temps d’apercevoir les promontoires d’Europe – rongés par le ressac qui finira un jour par les engloutir – avant qu’ils ne soient refoulés. Ce sont des humains presque nus, couverts de haillons. Ils sont bafoués, affamés, sur le point de crever comme des chiens, ballottés entre les frontières que des compas froids et aveugles avaient autrefois traves, s’employant à lacérer des territoires, comme autant de poignards restés plantés ans l’âme qui ne cesse de saigner.
[…] Papiers!, écris-tu, cher Claude. Papiers! Sommation à décliner coûte que coûte son identité comme si elle était figée, immuable, comme si la flicaille pouvait réellement la contrôler!
Un homme n’est-il pas une géographie aussi infinie que l’univers même, exempt de toute frontière?»



Jean-Luc Raharimanana : Né en 1967 à Antananarivo.
Un livre pour dire non | Kenza Sefrioui«Quand tous ces clandestins nous affirment que c’est toujours possible de traverser les continents, de traverser les mers, de franchir les frontières, de défier les murs et balles et barbelés de Ceuta, de Gibraltar, je veux bien les croire. Nul ne maîtrise le temps. L’Occident a tort de croire qu’en cadenassant l’espace il maîtrise le temps et l’histoire. Eriger le vide au bout des traversées n’abolit pas l’espérance dans le temps, le temps qui donnera, qui permettra qu’un jour…»





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